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dimanche 15 janvier 2012

Fanatisme sans certitude.- extraits 3

"Le phénomène contemporain de réapparition des mythes est clairement perceptible chez les penseurs ou philosophes qui suscitent ou constatent, pour des raisons diverses, la disparition des vérités quelles qu'elles soient.
(...)
Il est courant de voir la notion de vérité récusée volontairement pour mieux faire place à la morale. Pour les tenants du "pragmatisme", par exemple, le fanatisme des vérités a causé tant de mal dans le passé proche et lointain, que leur disparition seule garantira le relèvement de la morale. Nos certitudes nous ont fait oublier les hommes qui grelottaient derrière elles. Autrement dit, plus nous biffons les fondements, plus les vertus retrouveront la possibilité de se déployer. Lorsque Vattimo défend la charité ou l'amitié, il s'agit pour lui de répondre à cette situation terrible où la vérité était capable de passer devant la charité ou l'amitié : le terrorisme de la vérité, celle-ci devenue démesure. Si la charité et l'amitié doivent fleurir, il faut que la vérité abandonne ses prétentions et disparaisse comme telle.
On le voit, ces pourfendeurs de vérité ne sont pas pour autant relativistes.
(...)
Lorsque Habermas affirme l'importance primordiale des droits de l'homme, il ne leur confère pas un fondement rationnel ni, évidemment, transcendant.(...) Ainsi Habermas se saisit des principes antérieurs, les débarrasse de leur fondement métaphysique ou religieux, les récupère (en les triant), et les affirme catégoriquement sur la base des "intuitions". Leur valeur repose désormais sur le fait qu'elles sont acceptées de façon consensuelle par un groupe social, parce qu'elles constituent le mode de vie de ce groupe : elles ne sont pas "vraies" mais elles doivent être "valides".
(...)
A cet égard la pensée postmétaphysique, dotée d'une morale flottante, conserve peu ou prou les formes fanatiques de l'ancienne pensée, sans en avancer pour autant les atouts de certitude. Elle livre de ce fait une incohérence. Une pensée assise sur des mythes ne saurait devenir fanatique, puisqu'elle n'a aucune certitude (et c'est d'ailleurs pour se libérer du fanatisme que l'on récuse ici la certitude). Il est contradictoire de réinstaurer une intolérance sous forme de mise au ban de ceux qui ont encore des certitudes... Le comportement des anciens porteurs de vérités demeure, lors même que les vérités ont été biffées. L'ancien mode d'affirmation est utilisé comme si cette valeur était encore fondée : se croyant légitime de l'affirmer avec autant de vigueur qu'autrefois. Habermas juge normal que soient exclus ceux qui n'acceptent pas la tolérance universelle de toutes les formes de vie. Par ailleurs il n'accepte pas la réfutation de l'idéal d'égalité, ou de la social-démocratie. Il a des ennemis intellectuels, des gens dont il considère que la pensée ne doit pas être prise en compte. Autrement dit, il affirme que tous les projets de vie doivent être considérés comme équivalents, mais en exceptant ceux qui récusent cette équivalence. Autrement dit, acceptation de tous, sauf de ceux qui ne pensent pas comme nous. Ceux qui n'acceptent pas l'égalité de toutes les formes de vie sont appelés "fondamentalistes", et n'ont pas droit de cité."

(Chantal Delsol, "L'âge du renoncement")

samedi 7 janvier 2012

Des conséquences du relâchement de l'effort de vérité - extraits 2

"La vérité est scandaleuse. Mais, sans elle, il n'y a rien qui vaille.(...) Pour ce qui vous concerne, dites simplement la vérité; dites tout simplement la vérité, ni plus ni moins."(Houellebecq)

"Le nihilisme sait qu'en abandonnant les vérités (plus qu'il ne les détruit, car il suffit de laisser se dissoudre la foi, qui était un effort et une permanente légitimation), il ne se trouve pas en face du rien, mais il retourne aux fables qui bercent l'existence des humains de tous les temps. Abandonnez les vérités, elles ne se dissolvent pas, elles se transforment simplement en récits dont l'esprit va se nourrir sans s'y appliquer, avec désinvolture.
Il se produit le mouvement inverse de celui qui s'accomplit au début du christianisme. Saint Paul, parlant devant les philosophes épicuriens et stoïciens, tâchait par pédagogie d'établir une continuité entre leur pensée et la sienne. Notamment, il transformait doucement l'universalisme et le cosmopolitisme stoïciens en une universalité de message et de salut. Il se saisissait des mythes et les métamorphosait en vérités. C'est par le processus inverse que nous sommes en train de passer, encore une fois sans solution de continuité et presque à notre insu : pour reprendre cet exemple, l'universalisme chrétien du salut se dissout dans le cosmopolitisme de la mondialisation. Et la transition se fait en douceur. Pourtant, que de changement radicaux dans ce passage d'une pensée à une autre! D'abord parce que l'universalisme chrétien cherche l'union tout en maintenant la singularité de chaque personne, liée à Dieu; tandis que le cosmopolitisme, rappel de l'ancien stoïcisme, est une noyade dans l'indétermination, une dissolution du moi. Mais aussi parce que l'universalisme chrétien ou d'origine chrétienne est une conséquence de l'idée de vérité, je dirais même un hommage à l'idée de vérité : l'univers créé par Dieu fonctionne selon les lois de la nature, celles de l'architecte divin, qui sont les mêmes partout. Tandis que le monde stoïcien forme un tout par la sympathie universelle, l'interdépendance des hommes et des choses. Comme dans l'ordre cosmique du Dao chinois, harmonie spontanée, on ne peut connaître les lois de l'univers, si tant est qu'il y en ait. C'est bien dans ce cosmos à la fois total, harmonieux et mystérieux, que nous sommes en train de retourner : la relativité de toute chose, la non-fixité, la mise entre parenthèses de la substance pour privilégier la relation forment la trame d'un monde enchanté." (Delsol, L'âge du renoncement")

vendredi 9 décembre 2011

L'âge du renoncement de Chantal Delsol, extraits

"Il en va autrement à l'âge contemporain, où la sagesse vient, non plus circonscrire la foi ou cantonner ses excès, mais finalement la remplacer.
Ce ne sont pas les sagesses qui brisent la foi pour s'installer à sa place. Des formes diverses et variées de nihilisme s'attaquent à l'idée de vérité et à la foi qui l'accompagne, et laissent derrière elles un champ de ruines, où l'on imagine que rien ne repoussera plus. Erreur, car les sagesses sont plantes du désert, et les champs de ruines favorisent au contraire leur croissance...
La constatation par Nietzsche de l'écroulement de l'idée de vérité part d'un point de vue culturel monothéiste ("Dieu est mort"). Par la destitution de la Vérité occidentale, toute idée de vérité se voit abolie. Et cela, non parce que le philosophe verrait dans la culture où il est né un creuset unique dont la fin signifierait la fin de toute culture -ce qui serait un point de vue bien provincial. Mais parce que la manière dont la Vérité a été descellée -la subjectivation- entraîne le descellement de toutes les autres vérités. L'homme (l'Occidental?) est un constructeur d'horizons -d'idéaux. Il façonne des illusions qu'il appelle vérités, et c'est grâce à elles qu'il peut vivre dans ce monde tragique. Ses idéaux se déploient devant lui en grandes causes auxquelles s'attache sa dévotion et qui donnent sens à sa vie. La création d'illusions est sa manière de façonner un cosmos à partir du chaos, afin d'échapper à l'insignifiance. Nietzsche a prophétisé l'avènement du nihilisme postmoderne, du "dernier homme" qui, parce qu'il tient désormais ses vérités pour des illusions, n'attache plus d'importance qu'à son confort matériel. ("Nous avons inventé le bonheur", dit-il "en clignant de l'oeil").
Nietzsche avait bien vu que l'homme du nihilisme peut se dégrader à l'extrême, lorsque tout est permis parce que rien n'est vrai. Mais il se trompait en croyant que la fin des vérités engendrerait la fin des morales qu'elles avaient engendrées, et que la morale chrétienne s'évanouirait avec le Dieu chrétien. Autrement dit, il avait saisi, et décrit avec la perfection du génial poète, la perversion de l'époque de rupture, de l'époque du grand vide entre deux temps, celle du nihilisme, suspendue dans l'abîme. Mais le nihilisme n'est pas un avenir, seulement une maladie. La nouvelle philosophie qu'il érigeait, celle du surhomme, offerte comme une possibilité ou comme un rêve, présente deux aspects contraires de l'avenir du continent aux pensées ravagées, au moment où il écrit. l'un des aspects est la conséquence naturelle du nihilisme : le règne de la force et de la cruauté (qui retourne la morale détestée de la compassion et de l'égalité), légitimant la guerre, l'eugénisme et l'élimination des éléments nuisibles. Et même s'il est beaucoup trop rapide de supposer que Nietzsche fut un précurseur du nazisme, il serait juste de dire, comme nombre d'auteurs l'ont fait remarquer, que le nazisme est fils du nihilisme. Mais l'autre aspect présente des figures assez proches de ce que nous voyons apparaître actuellement : la séduction de l'amor fati, non pas seulement acceptation mais encore dévotion pour ce qui advient, ou pour le destin comme histoire qui nous attend; théorie de l'éternel retour du même comme volonté d'assumer pleinement le passé au point d'accepter de le revivre, au lieu d'espérer en une assomption par l'histoire; volonté de laisser pleinement place à l'homme individuel qui se retranche de la vie publique, entachée de mesquinerie. Autrement dit, Nietzsche a prédit à la fois la maladie du nihilisme et la guérison de la maladie. Dans la vision fascinée qu'il dresse de notre destin, il tient pour ainsi dire tous les fils ensemble. Ce qu'il n'a pas vu, c'est que les références des millénaires monothéistes continueront de nous accompagner longtemps, car on ne reconstruit pas sur le vide, et il est bien probable que les vérités et les "causes" dont il avait constaté la destruction survivront à titre de traditions, et transformées en mythes."


                                                                           *******

Tout est remis en cause, même dans la conservation de la plupart des référents anciens, dont la signification subit des avatars inattendus. Et pourtant cet inhabituel est aux yeux de l'histoire une habitude. Au regard du temps et de l'espace humains, en tout cas, c'est le monothéisme, la croyance en une vérité transcendante, qui apparaît comme une exception.
On peut penser que la culture occidentale, entée sur la foi en un Dieu transcendant, représente une construction à la fois plus complexe et plus fragile que toutes les autres. Cette construction si sophistiquée côtoie forcément son propre vide : elle est si lourde à porter. Elle reste à la merci du doute, puisque reposant sur l'adhésion volontaire à des mystères, et avec cet appareil léger et chancelant, elle se hausse dans des régions très élevées... Tandis que les sagesses reposent sur une évidence, elle, bien présente et irréfutable : la souffrance de l'homme devant la vie et la mort. Un monde structuré autour de l'Être demeure toujours à la merci de la fatigue, ce harassement devant la tâche infinie qui consiste à tenir debout la Vérité. Celle-ci est sans cesse remise en cause par l'indifférence et par le doute consubstantiels à la méditation qui nous attache à elle : la foi. Mais la perte de la foi ne laisse pas forcément les humains désemparés et contraints de dire comme l'auteur des Démons : "Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis." Ceci est plutôt la conclusion du désespéré constatant tout à coup l'effondrement de la vérité et persuadé qu'après elle vient le déluge, parce qu'il demeure prisonnier de sa propre culture, et par conséquent incapable de vivre sans elle. Une pensée constituée autour du Néant -comme le courant japonais de l'école de Kyoto- n'est pas pour autant "nihiliste" au sens que nous donnons communément à ce mot. Elle sous-tend une forte orientation morale, autrement dit, elle ne laisse pas l'homme livré à des tentations exclusivement cyniques ou esthétiques, mais peut proposer une guidance spirituelle.
Il est évident que les générations des fils perdus, venus juste après la perte de la foi en la vérité, tombent facilement dans le nihilisme au sens décrit par Nietzsche; ou au sens du positivisme juridique dont l'acmé se situe dans les deux totalitarismes; ou encore au sens de la philosophie déconstructionniste qui jette la dérision sur toute valeur morale et navigue entre un esthétisme bouffon et un sadisme cruel du style Gert Hekma. Mais ce nihilisme ne représente rien d'autre qu'un collapsus, une pathologie du vide soudain, et ne saurait en aucun cas devenir une culture nouvelle, signant un avenir défiguré. Les sociétés humaines ne peuvent jamais vivre sans chercher à assumer leur tragédie, même si elles se sentent impuissantes à y répondre -assumer et répondre ne sont la même chose. La démonstration en est qu'elles l'ont toujours fait. Et la question n'est pas seulement : "qu'y aura-t-il après le monothéisme? ",  mais d'abord : "Qu'y avait-il dans le temps historique avant le monothéisme?" et "Qu'y a-t-il dans l'espace hors le monothéisme?" La réponse aux deux dernières questions permet de répondre à la première. L'épuisement du monothéisme ne laisse pas derrière lui un vide fasciné et vertigineux. Derrière lui le monde se repeuple des anciennes sagesses qui avant lui l'avaient toujours habité, et qui l'habitent spontanément dès que s'éclipse la religion. Descartes qui, au sein du vertige de l'incertitude, se donne une "morale par provision", ne confère-t-il pas à celle-ci une forme stoïcienne (suivre les coutumes de son pays, changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde, demeurer résolu même dans le doute -en raison de l'incertitude de la connaissance du bien)?"

dimanche 18 juillet 2010

"ça rate et ça n'arrête pas de rater"


 
« Le destin ordinaire des hommes n’est-il pas de chercher très loin, et souvent au péril de leur vie, ce qu’ils avaient , sans le savoir à portée de la main ? » ( p.94, Les Prédestinés, de Bernanos ).


Il faut que "j'assure" ces jours-ci, parce que mon mari est parti en voyage. Je suis donc seule adulte à la maison avec trois, quatre, cinq, six enfants selon les allées et venues de ces derniers.

Je voudrais vraiment être une adulte, une mère responsable mais depuis qu'il est parti, tout part en vrille. J'ai oublié de mettre les poubelles vendredi, j'ai perdu le téléphone qui doit se balader dans un panier à linge ou dans une armoire, mon ordinateur sonne comme les trompettes de Jéricho m'indiquant tout un tas de virus que je suis incapable de virer et je n'ai pas de nouvelles de mon aîné depuis trop de jours. Hier, réveil à 6 heures pour accompagner mon fiston au départ de son camps scout : nuit blanche parce que je n'ai pas de réveil sans mon homme et j'avais trop peur de rater le départ. Cela fait plusieurs jours que mon sommeil est complètement déréglé, sans lui je n'arrive guère à prendre de repos, je regarde la télévision jusqu'à pas d'heure, je sursaute au moindre bruit "louche". Je mène une vie de patachon.
Il y a deux-trois jours, ballade aux grenouilles avec les deux jumeaux : je sermonne Basile sur le chemin à cause de sa crainte irrationnelle de passer devant une maison où il y des chiens qui aboient derrière leur grillage et qui lui fichent une frousse de tous les diables. J'ai beau expliquer au petit qu'il ne peut rien se passer, il n'en démord pas, il veut contourner l'obstacle. Nous prenons un chemin de ballade différent qui évite les chiens. Au retour, les enfants sont loin devant moi, à vélo, je marche tranquillement dans le sous-bois. Deux énormes clébards, surgis de je ne sais où, se jettent sur moi sans bruit. Je m'accroche, tétanisée à une barrière en bois, je suis au bord du malaise, je sens, pour la première fois de ma vie que je vais m'évanouir, là, comme ça, de terreur, littéralement. Le maître des chiens apparaît, appelle ses bestioles qui obéissent. Il voit que je ne vais pas bien et me dit : "N'ayez pas peur, ils viennent de manger..." Son ironie me ravigote mais je n'arrive pas à rire. Heureusement les enfants n'ont rien vu! Basile aurait certainement piqué une crise de nerfs. Il n'y a rien à faire : cette trouille est complètement irréfléchie et surtout elle me dépasse, je ne maîtrise rien.

Je ne maîtrise donc plus rien et j'en discute avec une bonne amie qui a un mari contraint à des voyages quasiment hebdomadaires à cause du boulot. Je lui raconte mes déboires, lui demande comment elle gère. Elle me dit qu'on ne s'habitue jamais, au bout du compte, qu'elle a tout de même bien du se forger quelque part une carapace, ne plus penser à ce qui pourrait arriver etc... Bon. Il fut un temps où nous étions séparés de façon régulière avec mon mari, les enfants étaient moins nombreux et plus jeunes et je me souviens que tout se passait à peu près bien sauf que j'avais le sentiment de vivre à moitié, d'être comme dans une sorte de rêve durant tout le temps de ses absences... Rien n'a changé aujourd'hui, tout est pareil, simplement, je crois que je supporte moins bien d'être séparée de lui. C'est benêt mais c'est ainsi, je ne peux rien y faire que subir passivement cet état de demi-vie. "ça rate et ça n'arrête pas de rater" dirait le Sorpasso...Je ne suis donc rien sans lui? Cette évidence me turlupine, il faut bien que je l'accepte, sans lui je ne suis pas moi-même.

Sans l'Autre je ne peux vivre mais pourtant l'Autre ne comblera jamais toutes mes attentes, toutes mes aspirations, je suis un être condamné à rechercher ad vitam aeternam tout l'amour possible.Mais rien ne suffit dans cette quête. Même quand l'Autre est là, il demeure une barrière infranchissable, il demeure le manque criant, une béance qui fait mal, une solitude qui pointe son nez et qui fait partie de notre essence d'homme.
  "Compte tenu des caractéristiques de l'époque moderne, l'amour ne peut plus guère se manifester; mais l'idéal de l'amour n'a pas diminué. Étant, comme tout idéal, fondamentalement situé hors du temps, il ne saurait ni diminuer ni disparaître. D'ouï une discordance particulièrement criante, particulièrement riche "( Houellebecq dans "Rester vivant")
Je veux croire toujours qu'entre l'idéal, la plénitude d'amour et de perfection qui ne sont pas de ce monde et la réalité, il existe un chemin à trouver, celui de cette" petite bonté" qu'évoque Finkielkraut dans son "Cœur intelligent"
Dans les évangiles, il y a ce passage, une femme qui crie à Jésus  : "Seigneur viens à mon secours! " Il répond : "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens - C'est vrai, Seigneur, reprit-elle; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres "(Mathieu, 15; 21-28)
Oui, je crois que se contenter de miettes n'est pas si déshonorant ni misérable que cela, je veux bien comprendre que manger tout l'Amour, c'est trop pour moi alors je veux bien les miettes de l'amour. Sans doute que celles-ci sont plus adaptées à mon estomac réduit par mes défauts, mon état de créature tout simplement. Je comprends mieux les précautions de Dieu qui se donne à nous par son Hostie consacrée, par son Fils Jésus, je comprends que le Mystère, l'incompréhension, le voile qui lui sont attaché est nécessaire pour l'homme qui ne pourrait supporter de fait l'Infini.

Je comprends aussi que cet état de manque est à l'origine et la source de toute énergie vitale. Si le désir n'existait pas, si la douleur de la frustration ne nous brûlait pas, nous serions comme des larves immobiles, sorte d'état végétatif, état minéral dit même Delsol. Sans désir et sans amour.
"Nature" signifie "ce qui nait". Le règne naturel dans lequel nous sommes immergés raconte la perpétuelle naissance  des êtres, et aussi la perpétuelle mort des êtres. Non parce qu'il faudrait "faire de la place", selon une idée finaliste, donc incompréhensible hors de tel ou tel système de pensée défini.(...) Le désir d'immortalité est d'immobilité.(...) La modernité tardive peut manipuler des organes, elle engendrera une société pétrifiée qui s'inscrira dans une sorte de règne minéral davantage que dans la nature vivante."



 

dimanche 9 mai 2010

Du doute



Bonjour ***

(...)

Je m'intéresse à la philosophie politique (un bien grand mot!) simplement parce que l'étude des mouvements politiques, des grandes tendances permet de s'interroger sur la nature humaine. Voilà tout.
Finkielkraut écrit dans "La défaite de la pensée" : "Le communisme connaît donc un déclin qui semble inexorable : seulement, ce qui meurt avec lui, ce n'est pas la pensée totalitaire..."

Vous commencez par mettre en doute les valeurs de l'occident : pourquoi pas? Mais si vous mettez en doute tout, et le socle même de votre culture, de votre langue, de la littérature que vous aimez citer, je ne vois pas bien comment nous pourrons converser... Vous dites que ces valeurs, que je cherche ou sur lesquelles je veux m'appuyer témoigne d'un esprit militant qui serait opposé à une pensée métaphysique. Que dire? Une pensée avance, nécessairement, elle ne tourne pas en rond. Si pour vous, réfléchir et surtout apporter des conclusions ou des affirmations sont du militantisme, hé bien alors oui je suis militante!

Il faut que je vous cite Finkielkraut (je le lis en ce moment) dans "Le mécontemporain" : "Car Dieu n'a pas disparu, il a été remplacé : l'homme absous de sa finitude, dégagé des chaînes de l'expérience terrestre et qui,"au lieu d'observer les phénomènes naturels tels qu'ils lui sont naturellement donnés, place la nature dans les conditions de son entendement", cet homme n'est rien d'autre que le successeur de Dieu. Il y a donc bien, inavouée mais déterminante, clandestine mais caractéristique, une métaphysique de l'athée."
Vous allez me dire : Et pourquoi pas? Assumons cette métaphysique nouvelle! Finkielkraut toujours : "Récusant la réalité telle qu'elle s'offre à nos yeux de chair, il ne cherche plus à former une raison à l'image du monde mais, selon l'expression qu'emploiera plus tard Bachelard, à construire un monde à l'image de la raison." Et il conclut : "penser cette progressive maîtrise comme irrésistible progrès.... A ce jeu en ce temps-ci une humanité est venue, un monde de barbares, de brutes et de mufles... un règne de barbares, de brutes et de mufles; une matière esclave; sans personnalité, sans dignité, sans ligne; un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues...Cette nouvelle humanité est assurément méthodique et rigoureuse. Mais en domestiquant la matière, mais en délivrant l'intelligence du tact, sa méthode réussit là où échouent l'énergie aveugle et la seule "force qui va" de la brute primitive : la volonté de puissance se déchaîne au moyen de la rigueur et sous le couvert de ses prestiges."

Reprenons : cette pensée qui avance doit nécessairement avancer vers un but que j'appellerai Bien ou principes universaux (en philosophie) que nous pouvons connaître qu'imparfaitement. Du fait de notre être même qui est imparfait. Bon. Comme croyante,(et ici je m'extrais de la philosophie) je nommerais ce Bien : Dieu (et d'une certaine façon ce Dieu que je connais intellectuellement de façon très imparfaite, m'est plus proche que tout puisqu' Il m'habite, Il habite mon cœur ou mon âme. Je vous décris ici ma foi, je sais bien que vous ne la possédez pas ou plus.)

C'est cet inachèvement, imperfection humaine qui intéresse Delsol et qui m'intéresse aussi. C'est ce doute métaphysique qui constitue notre essence même qui m'intéresse parce que cela signifie l'obligation pour l'homme d'évoluer sans cesse, d'adapter au mieux sa raison et ses actes, ses principes universaux ( le droit à la vie, par exemple) avec la réalité concrète de l'instant donné, des circonstances données etc... Est-ce à dire que ce Bien n'existe pas? Non, il existe  mais nous ne pouvons que l'approcher de façon limitée.Est-ce à dire que la réalité est de notre fait et uniquement de notre fait? Non, il nous faut l'appréhender au mieux, cette réalité qui existe en dehors de nous. Et par nos chemins personnels et nos vies. Le paradis n'est pas promis pour ce monde-ci, ***, mais pour l'au delà.

Les grands systèmes idéologiques, en rendant l'homme irresponsable de ses actes (ils doivent obéir aux principes énoncés et à une réalité construite de toute pièce par eux-mêmes, une réalité qui a le mérite d'éliminer la misère de l'homme, le mal, la souffrance, mais une réalité qui ne leur est pas soumise ou "proposée", du moins : qu'ils ne veulent pas voir) lève le poids de ce doute métaphysique et permanent sur l'homme mais le rendent esclave d'une pensée uniforme, d'une vision faussée. D'une certaine façon, c'est plus facile d'être sous l'emprise d'un système totalitaire, la voie est tracée, il n'y a plus à penser. D'un autre côté, cela est contre la nature même de l'homme et donc le réduit à l'état de zombie, si je puis dire. On crée ainsi un homme nouveau, sorti tout droit de l'esprit humain, et qui doit à tout prix correspondre à cette "raison humaine". S'il ne correspond pas, il faut l'éliminer bien sûr. Mais s'il suit à peu près le chemin et ne s'écarte pas, alors il pourra vivre et s'intégrer au troupeau. Ceci pour son bien évidemment! Pour son "bonheur". Un bonheur inhumain.

Je cite Luchini : "Les politiques, surtout à gauche, n’intègrent jamais l’individu. Parce qu’ils ne veulent pas que l’homme soit confronté à la magistralité de son désastre solitaire." Assumer sa misère, c'est le propre de l'homme.
Alors, on peut toujours espérer sur une Apocalypse à la McCarthy, ou une énième révolution! mais assumer son époque, son temps à soi, assumer ce que l'on a à faire, cette réalité-ci qui nous est donnée, c'est à mon sens devenir vraiment un homme.

Votre doute n'est pas de même nature que le mien. Votre doute est un rejet de tout, du monde qui nous entoure, de l'homme misérable et imparfait, de l'homme souffrant, mon doute est celui de ma marche à suivre dans ce monde-ci avec cette souffrance et ce mal.

Quant aux religions, mythes ou réalité? Que dire? Les religions au départ ont permis à l'homme de donner un sens à la mort, de supporter justement la souffrance et la misère. Est-ce si méprisable? Non, l'homme a magnifiquement répondu à ce non-sens de la douleur et en cela il est admirable, et profondément intelligent! La création de mythes et de religions est une géniale invention de l'homme face au non-sens de la vie et de la mort! Les idéologies modernes, en refusant ou en dénigrant les religions, nient le sens de la mort et méprise la finitude humaine. Pourquoi pas? Se croire au dessus de tout, capable seul d'affronter la vie et la mort... Mais cela ne rend guère l'homme plus heureux, visiblement. Simplement plus désespéré, plus seul, sans appui aucun.

Quant à ma religion, je dois répondre par une affirmation qui ne vous contentera guère je le sais bien, mais qu'y puis-je? Ma religion est une foi, c'est à dire un cadeau gratuit que le Bon Dieu m'a fait dans ma tendre enfance, de par la volonté de mes parents (que je ne pourrais jamais assez remercier!). Cette foi, je la cultive peu ou prou mais j'y tiens et je l'aime. Cette religion catholique est une réponse, en un certain sens, incarnée, à cette aspiration naturelle de l'homme à se tourner vers un dieu. Dieu m'a  répondu alors, ô merveille des merveilles, personnellement : "Tu voulais me rencontrer? Me voilà!!"Je ne peux qu'espérer que vous la retrouverez un jour. Que vous Le rencontrerez un jour.
Voilà,  je ne crois qu'en la force du témoignage personnel, c'est tout. Et en la volonté de Dieu qui est bien assez puissant pour faire ce qu'Il veut avec chacun d'entre nous. Mais s'Il est puissant, je sais aussi qu'Il est respectueux de la liberté de l'homme, respectueux au point de préférer perdre des âmes plutôt que de se les approprier. Je le constate tous les jours autour de moi.

Vos doutes sur le problème du mal dans le monde, sur la souffrance et la mort d'un enfant, je les partage. Mais je suis soutenue, dans cette immense épreuve, par le regard et l'amour compatissant du Seigneur. Cela, je le vis et ne puis qu'en témoigner sans que vous puissiez vraiment le comprendre. C'est ainsi, et je ne peux qu'espérer que votre solitude (car tout homme est seul) soit un jour comblée par Celui qui est l'Amour et qui n'a eu de cesse de partager nos souffrances et notre misère jusqu'à les prendre sur la Croix.

mercredi 3 février 2010

"J'aime l'odeur de la merde au petit matin."*

Pour une fois, j'assure à peu près dès le matin. D. est parti à 7 heures, comme d'habitude, il travaille le samedi matin. Les deux grands sont partis pour un DST (devoir sur table), je réussi à me lever vers huit heures, je prends les petits sous le bras, nous déjeunons tous ensembles.Céréales (- "y a écrit sur le paquet : "pé-da-les"- non :  "pétales", mon chéri") et tartines dans un nouveau grille-pain, ça devenait dangereux ces flammes tous les matins avec le précédent appareil : le ressort était cassé, les tartines ne sautaient pas, on les oubliait systématiquement.

 "Allez, les loulous, ce matin, je vais vous faire travailler avant d'aller vous habiller parce qu'à neuf heures je voudrais écouter une émission à la radio. Pieeeerrre!! Descends, viens bosser, Rémiiii! ton cartable!!!Basile et Grégoire, asseyez-vous  : un sur mes genoux l'autre à côté de maman, on va lire chacun son tour les mots du livre, non Grégoire c'est Basile qui est sur les genoux cette fois-ci ne pleure pas tu n'es qu'un gros bébé la prochaine fois ce sera toi,C'EST CHACUN SON TOUR!!"

 Je prends l'émission de Finkielkraut, Répliques, en retard, Basile n'arrivait pas à apprendre sa poésie : "c'est un bonhomme de neige... avec un balai TRÈS menaçant" répète t-il mais non, non le vers est :  "un balai menaçant", pas de "très"!  Rien à faire, mon petit récite : " les yeux noirs de charbon" et ce balai, ça lui fiche la trouille, il n'y arrive pas. "Très menaçant" conclut-il sur un ton définitif.

 L'émission de Finkielkraut  a pour thème le péché originel. C'est intéressant parce que deux érudits sont invités, je n'ai pas retenu les noms mais ils concluent tous deux que cette histoire de péché, elle est bien cruciale mais très très mystérieuse tout de même. Et tous d'insister sur la modestie. Modestie de l'homme, dans son cheminement. Il faut être mo-des-te.Face au mal. Delsol me chuchote à l'oreille  : "La modernité tardive hérite du Faust de Valéry, "excédé d'être une créature". Elle continue de vouloir briser ce qui, en dernier lieu, résiste : la finitude, comme trame de l'être."*
 Bah, une mère de famille, suis-je en train de dire à voix haute, ça ne fait que des trucs modestes : j'ai récuré toute ma cuisine pendant l'émission. C'est amusant, je parle tout haut avec Finkielkraut en nettoyant mon four. Il pose des questions désarmantes de simplicité, et il avance dans sa quête passionnée avec une obstination qui me subjugue.Le poste de radio fonctionne bien dans la cuisine.Je l'aime ma cuisine, elle est petite, trop petite, ridiculement petite mais je m'active dedans et si je ne m'active pas, je ne réfléchis pas bien. Alors je m'agite dans tous les sens, la cuisine est nickèle à la fin de l'émission mais moi j'ai toujours sur les bras le Péché.Bon.Finkielkraut aussi, visiblement.Mais lui, il reviendra à le charge la semaine prochaine. Et chaque jour que Dieu fait.Il sait s'obstiner, il sait tenir.

Les enfants sont tous habillés, les devoirs à peu près terminés, mon déjeuner fin prêt, je peux aller lire Ilys. J'aime bien lire les uns et les autres, les commentaires de Denis, je ris, je cogite, je suis entourée de monde dans mon bureau toute seule.Et puis je tombe là-dessus :

 "Penis l.
 "En conclusion : allez vous faire foutre."
Des promesses, toujours des promesses ! Quelle élégance, quelle répartie. Je te gicle à la face, connard : le seul bukake que tu apprécieras de toute ton existence. Mange-merde."
 Denis avait, auparavant, fait une longue réponse argumentée mais comme l'autre l'avait un peu cherché avec  sa critique sur les Chrétiens, Denis a conclu : "allez vous faire foutre".ça ne me choque pas, Denis a un tempérament assez vif et il ne laisse rien passer. Ni l'argumentation, ni la tape sur les doigts.
 Tortilla n'est pas content de la tape et démarre au quart de tour avec ce message et son mange-merde.Et moi je tombe dessus après une bonne matinée pleine de gens raffinés chez Finky, de petits garçons mignons qui ont fait leurs devoirs, qui jouent sans bagarres et ça m'énerve brusquement, cette tâche sur mon ordinateur et j'envoie un "Ta Gueule"à Rodrigo. Tortilla.Tout en regrettant que personne n'ait de réflexe plus rapide. De nettoyage.
 Et la réponse ne tarde pas, je l'attendais comme le petit éditeur dans Achille Talon, celui qui a une affichette NON sur son bureau et qui téléphone à l'imprimeur Von Machin pour obtenir des délais d'imprimerie, planqué derrières des sacs de sable, attendant l'explosion téléphonique!
 Et ça ne tarde pas.Tortilla :
"La Crevette on ne me dit pas "Ta gueule", okay ? Vieille pisse-trois-gouttes, retourne élever ta chiée de marmots, morveux, monstres, et occupe toi de tes oignons. Vieille peau qui fait là ou on ne lui dit pas de faire... Mais l'incontinence n'est pas de leur volonté, pardonnons-leur.
 "Zut : un s à plaisanterie"
 Et un gros R à va te faire enculeR."

 Bon, je ne sais pas trop pourquoi tout le monde croit que je suis une vieille crevette un peu recuite. Sur le net.Dans la vraie vie, c'est l'inverse : lorsque les gens apprennent que j'ai eu huit enfants, ils s'exclament que ça n'est pas vrai, que je suis bien trop pimpante pour ça.

 Alors je me dis que maintenant il faut tenir la position, ne pas lâcher, jamais lâcher, c'est tout, tenir, et tenir, - pas de bol pour Rodrigo- c'est le truc de la mère de famille :  tenir la nuit quand ils pleurent trois heures d'affilié, tenir le jour pour les faire travailler, tenir quand l'ado fait chier, tenir parce qu'il faut tout manger, tenir parce que les plats faut toujours les laver, tenir parce que tout le ménage est à recommencer, tenir parce que les papiers à signer, les profs. à rencontrer, les baisers à donner, les courses à remonter, tenir contre vents et marées, tenir tenir tenir!C'est tout ce qu'on demande à une mère de famille en fait. Tenir. J'ai appris. Au début, avec mon fils aîné, ça été dur. Je ne "tenais" pas bien. J'ai pleuré, beaucoup, me suis arraché les cheveux, j'ai déprimé, j'ai voulu tout envoyer par les fenêtres le mari, le mouflet, le travail et la santé... Je prenais le volant et je partais sur les routes. Je faisais une cinquantaine de kilomètres, en pleurant comme un veau je ne voyais pas bien le chemin, les voitures, c'était affreusement dangereux mais d'un autre côté je revenais apaisée à la maison.Petits coups de folie.Mon mari, en m'attendant, s'occupait de tout et, lorsque je rentrais piteuse, un peu hagarde et très très fatiguée, ne me disait rien .J'étais une reine déchue mais j'avais trouvé mon Roi. Il m'arrive souvent encore d'être cette reine déchue, jamais désavouée par son Roi.

 Alors : tenir donc :
"Ta Gueule tortilla, Ta Gueule rodrigo, Ta Gueule tortilla, Hé y a quelqu'un dans cette boîte ???"

  Et puis une voix :
"Je crois que c'est la première fois que j'en appelle à la modération mais je dois avouer que voir un abruti de la trempe de Tortilla s'en prendre ainsi à la crevette me retourne l'estomac."
La voix, c'est le commentaire d'Aquinus.
Aquinus, je l'aime beaucoup, il est intelligent, il est toujours vibrant et la seule chose qui compte pour lui c'est en premier son Seigneur et son Dieu, puis sa famille, puis son pays et moi ce programme, ça me va. Je ne suis pas très compliquée, disons, des complications je n'ai pas trop le temps de m'en créer. Je trouve que j'en ai bien assez au quotidien.

 Les commentaires du Rodrigo disparaissent et Denis conclut : "désolé la crevette de ce qui vous est arrivé." Pas autant que moi ai-je envie de lui répondre mais j'ai un goût amer dans la bouche et je ne dis rien.Je voudrais pourtant lui dire : merci mais je n'y arrive pas.Je suis couverte de la merde du tortilla et il faut peut-être que j'aille me laver un peu.
Mon mari rentre pour le déjeuner, je lui raconte et lui montre une réponse de tortilla. Il s'arrête au bout de cinq secondes et me dit : "je ne veux pas lire ces horreurs." Bon, je ne dis rien et lui réponds simplement :" je comprends."Le goût amer est toujours là et je me demande comment je vais pouvoir l'effacer. Je garde le goût amer le soir, chez des amis, je le remâche pendant ma messe ce matin, je le rumine au petit resto chinois avec enfants, mari, amis à midi, je le ravale pendant la projection des diapos du camps estival de mes filles guides et puis ce soir je vomis le tout sur mon petit blog ridicule  que j'ai appris vaguement à aimer, pas encore à maîtriser.

Aquinus avait "l'estomac retourné", Denis était désolé, mon mari dégoûté, et moi souillée par les "Crevure, Connasse, Pisseuse, Mégère" et j'en passe.  Mais je voudrais bien que toutes ces personnes comprennent et moi la première, qu'il ne faut pas avoir l'estomac retourné, ni être désolé encore moins dégoûté et pas écœurée en ce qui me concerne. D'abord, une mère de famille sait parfaitement gérer les grosses commissions, les trucs pas reluisants. C'est un peu sa partie, il faut bien l'avouer et surtout ne pas l'ignorer, faire semblant de ne pas le voir.Il faut regarder la réalité en face. On crève de ne pas vouloir voir, de se mentir à soi-même et aux autres.On crève de ne pas voir le mal, le péché, l'immondice et les gouffres.Comment nettoyer si on ne voit pas ce qui est sale? Comment faire disparaître la poussière si l'on n'est pas disposé à aller voir sous les meubles, de se donner un peu de mal, de s'agenouiller, de se pencher et d'avancer le bras, la main avec le torchon? Il nous faut donc bien un balai TRÈS menaçant, la vérité sort toujours de la bouche des enfants...
 Si l'on est, si je suis dans cet état là pour trois commentaires virtuels, que se passera t-il lorsqu'on se retrouvera nez à nez avec un vrai Tortilla décidé à nous mettre la pâté pour de bon? On tournera de l'œil? On détournera le regard? On ne voudra pas voir ce qui se passe? On dira : TOUT VA BIEN.

 Et nous serons morts.Ou morts vivants. Ce qui ne vaut guère mieux.

 Tenir  sa maison, c'est tenir le monde.



*Libre adaptation de "Rien n'a cette odeur là. J'aime l'odeur du napalm au petit matin."Apocalypse now 
*Éloge de la singularité de Delsol, of course. 

jeudi 24 décembre 2009

L'homme est un glébeux qui rêve.

Xyr : "Je crois que ce bateau sur lequel nous sommes, qui s’appelle l’Occident, coule. Et qu’on peut douter, justement, de la correspondance de sa nature avec notre destin, on peut se demander si notre temps à ses côtés n’est pas révolu. On peut vouloir s’en débarrasser sans être un islamo-souverainiste-CAB ou je ne sais quoi de ce genre, je le pense."


Je pense que le bateau Occident a déjà coulé, je pense qu'il est au fond de l'eau depuis un moment.Je ne saurais dire lequel.
Je l'ai déjà dit ici et je le redis : je pense que nous sommes "morts".
Mais je pense que nous pouvons renaitre de nos cendres. Et nous le ferons dans la peau de ce que nous sommes, dans la peau d'Occidentaux puisque nous sommes Occidentaux.Sans doute en retirant de cette peau d'Occidental tout ce qui "gratte", toutes nos puces et nos verrues mais sans vraiment nous éliminer, nous, complètement. Ce serait stupide.

Quand on est au fond de l'eau, il faut donner un coup de talon pour remonter à la surface. C'est cette phase là qui m'intéresse aujourd'hui.

Je vais remettre des passages de Delsol, "Qu'est-ce que l'homme" car je crois qu'elle explique bien la nécessité d'émancipation de l'homme, par rapport au non moins nécessaire enracinement.
Passages d'une synthèse de ce livre :


L’émancipation comme recherche d’un autre enracinement.
Cette émancipation, cette échappée vers un ailleurs permet à l’homme de se situer dans un monde et même de constituer ce monde. Il ne s’agit de changer de lieu ni de milieu mais simplement d’améliorer ce qui peut l’être et de remédier à certaines souffrances. Il s’agit donc d’instaurer un enracinement différent. Cette émancipation est donc bien un arrachement mais pour retrouver une appartenance jugée meilleure : « S’émanciper ne signifie pas, en se libérant d’une autorité, se mettre à flotter librement sans attache et s’écarter de toute appartenance, mais accéder à d’autres enracinements… »(P163)
Cette émancipation a vocation à englober le plus d’êtres humains possibles.

Prométhée et le bivouac de Trotski.
Cette évolution ou émancipation humaine existe depuis toujours ; elle est anthropologique. Elle n’est pas apparue sous les Lumières.
Lorsque le temps historique d’une civilisation prend la forme d’une flèche et renonce à une forme cyclique, cela signifie qu’elle accepte les remises en cause et renonce à l’immobilisme.
Les Lumières n’ont exprimé qu’une impatience face à émancipation, une accélération du mouvement occidental d’émancipation.
Le mythe de Prométhée est la représentation de cette impatience : non seulement Prométhée actualise cette accélération de la civilisation par le don du feu mais il va plus loin en voulant transformer les hommes en dieux.
Pour Marx la volonté émancipatrice naît de l’exclusion d’un groupe (le prolétariat) par rapport à une communauté. Cependant chez Marx, cette exclusion qui provoque une logique émancipation est marquée par le fait que cette exclusion est radicale et totale. Donc « la volonté de supprimer tout enracinement signe la présence d’une émancipation pervertie. »(P167) Le prolétaire ne cherche pas à rejoindre une appartenance quelconque : il est au delà de l’enracinement, il n’est qu’émancipation, détaché de tout à l’extrême. « Avec la Révolution, la vie est devenue un bivouac. »
Cette volonté d’émancipation pervertie a donné le nazisme et le communisme et n’a pas disparu aujourd’hui. Elle continue à créer une violence réelle mais difficile à combattre. Il y a un déni de la réalité car l’émancipation à tout prix « oublie » le passé, l’héritage, elle récuse la culture qui pourtant existe bel et bien. Il y a une révolte contemporaine contre l’enracinement ; l’idéal, la volonté d’émancipation sans un enracinement préalable existe toujours aujourd’hui. Cette émancipation est pervertie dans le sens où elle récuse donc toute enracinement ou culture passée qui nous structure ; elle fabrique des zombies qui errent de bivouac en bivouac, d’appartenance en appartenance. En fait actuellement, avec cette volonté d’émancipation « no-limit » on détruit mieux encore qu’au temps du communisme la religion, la famille : « l’effort d’émancipation extrême équivaut à un travail d’indétermination par lequel l’humain perd peu à peu ses caractères. »(P172) Ces individus déracinés ne sont en fait pas libres comme ils pourraient le croire : ils sont ramenés simplement à leurs besoins primaires et donc à un matérialisme triomphant. La dernière structure à sauter sont tous les tabous de nos civilisations : « il s’agit de traquer le sacré pour le desceller, partout où il se trouve. » (P173)


L’effroi

Les êtres humains sont déterminés de deux façons : par leur monde culturel (coutumes, langages, comportements) et par des « besoins vitaux de l’âme » (cf Simone Weil) comme la liberté, l’égalité ou la responsabilité.
« Pourtant la difficulté ne se trouve pas seulement dans la saisie de la limite entre le transformable et le permanent… La difficulté se trouve aussi dans le danger qu’il y a remplacer un enracinement culturel sans risquer la dissolution irréversible d’un monde particulier qui nomme, définit et fait vivre des humains. » Il faut donc un vraie prudence dans ce mouvement émancipateur. Cette prudence ne signifie en aucun cas immobilisme.

La tentation du définitif

Autrefois, les excès de l’enracinement bloquaient cette velléité naturelle et nécessaire d’émancipation.
Aujourd’hui, l’émancipation totale, sans limites supprime tout enracinement.
« La modernité tardive s’est construite sur un éloge univoque de l’émancipation, sur une volonté de dés appropriation sans limites, sur une fuite vers toujours plus de liberté individuelle et vers la suppression jamais achevée des contraintes jusqu’à la plus infime…. Elle n’a pas admis que l’émancipation et l’enracinement, loin d’être des pôles antagonistes dont l’un devrait avoir raison de l’autre…sont les deux faces d’un même motif anthropologique. ; que la victoire de l’un sur l’autre revient à défigurer l’humain. »
Cette récusation globale de l’enracinement laisse croire que l’homme pourrait vivre « ailleurs » en abandonnant définitivement « l’ici »
Malgré une prise de conscience de notre délire d’émancipation à tous crins, nous n’avons pas encore trouvé vraiment d’équilibre. L’émancipation absolutisée devient une religion. La négation de nos enracinements culturels a pour conséquence d’imposer une sorte d’enracinement global, sorte de dogme généralisé qui pèse d’un poids diffus mais réel sur tous les hommes.

Le « glébeux » qui rêve.
Les Lumières ont fait de l’émancipation un évènement intégral, total, alors qu’il s’agit toujours d’un processus particulier, pour se libérer de certaines aliénations particulières.
« Ce sont les hommes qui font l’histoire » dit Vico, penseur des Lumières.(P182) En interprétant les évènements, nous créons notre monde. « Notre maîtrise est sagesse plus que science »
« Il n’y a dans le monde humain ni chaos ni nécessité : c’est la liberté qui le pense. Notre monde est entre nos mains : non pas que nous pourrions le remplacer, mais nous lui conférons son sens et l’améliorons progressivement selon des normes inventées par nous. »(P182)
Cette vision de Vico de l’histoire humaine peut paraître relativiste. En fait non, parce qu’il croit en un sens commun universel, une convergence des croyances et symboles à travers différentes cultures. Les normes sont relatives car tirées du jugement d’expérience mais selon un ordre universel qui englobe l’homme. Les lumières du XVIIIème siècle ont eu deux conséquences : le relativisme d’une part et l’absolutisation des normes présentes. Vico évite ces deux pièges. L’erreur des Lumières a été de se croire une rupture entre un âge des ténèbres et un âge de la lumière.
En fait l’homme est un « glébeux » (enracinement) qui rêve (émancipation). Le nazisme a laissé le sentiment d’un effroyable gâchis et donc le sentiment d’un retour en arrière alors que l’humanité doit se civiliser toujours plus. Les Lumières ont confondu le mal et l’enracinement. En fait le mal gît toujours dans l’excès ou la perversion soit de l’enracinement, soit de l’émancipation. « L’enracinement provoque soit des abus d’autorité personnelle, l’écrasement des individus au nom de l’équilibre de la communauté… L’émancipation suscite d’affreuses solitudes, le délitement des solidarités, le crime de la liberté toute-puissante.(P186) »
« L’homme possède à la fois des racines et des ailes. La grande erreur de notre temps est de ne pas l’avoir compris. »(P186)

Conclusion :
« En ce qui concerne le statut de l’homme, le passage de la « nature » à la « condition » marque l’apparition d’une anthropologie mouvante, parce que liée à notre interprétation et non à une dogmatique ; et d’une anthropologie universelle, parce que fondée sur l’expérience à travers le temps et l’espace…. La question désormais posée, essentielle parce que la philosophie des droits de l’homme en dépend entièrement, c’est celle de la royauté de l’homme. »




dimanche 10 mai 2009

Gran Torino à la sauce Delsol

Lire impérativement :
http://modernologue.blogspot.com/2009/06/ce-vieux-raciste-mon-heros.html


Je viens de regarder Gran Torino avec Clint Eastwood.
Très bon film, plein de leçons à en tirer. On va le faire avec Delsol, bien sûr.
D'abord, petite parenthèse personnelle : amour pour cette magnifique bagnole, la Gran Torino : j'aime ma bétaillère comme un ouvrier aime ses outils, comme un maître aime son chien, comme un cow-boy aime son cheval : trop de moments passés ensembles, sans doute.... Cette belle américaine, la Gran Torino, m'a séduite! Mais c'est un amour de danseuse; je suis d'une fidélité absolue à ma bétaillère, en fait!

Prendre la Route, "Jeter les cartes, se lever, monter dans sa voiture, ajuster ses lunettes de soleil et partir : vivre enfin." Mouais... A voir.

Alors quoi : Gran Torino : "jeter les cartes" ou Bétaillère : "vivre pour de vrai" ? Finalement, c'est tout l'enjeu du film et de la vie, n'est-ce pas ?

"Il est plus difficile de vivre avec ce que l'on ne nous a pas ordonné de faire "dit le vieux Walt au jeune curé.
Il est vrai qu'il est plus difficile d'être libre et responsable de ses actes plutôt que d'être assisté, "d'obéir aux ordres"ce qui évite bien souvent des choix cornéliens et des poids sur la conscience...
Finalement, l'éducation ne consiste qu'à apprendre à faire des choix toujours pénibles, rarement satisfaisants et surtout à assumer ces choix. Jusqu'au bout. C'est la seule façon de devenir un homme.

"Il n'y a pas de morale sans liberté, sans choix personnel entre le bien et le mal (en tout cas ce que la liberté personnelle considère comme tels), et c'est là le sens de la morale, au-delà de la question de son commencement. Une action devient morale ou immorale parce qu'elle est décidée par un acteur libre et conscient de soi, faute de quoi elle n'est ni l'un ni l'autre, elle est neutre..."

Du thème de la transmission : passage d'anthologie dans le film où le vieux apprend au jeune Tao à "parler comme un homme" et donc à se comporter comme un homme et donc à devenir un homme, avec la complicité de son ami barbier.

"La transmission est l'inculcation, à un être LIBRE, de croyances INCERTAINES."
"L'existence de l'aléatoire, à la fois dans la personne de l'éduqué et dans les visées de l'éducateur, livre cette activité au doute et à l'imperfection."

"La contingence intrinsèque, découlant de la liberté de celui qui reçoit et de l'incertitude de celui qui transmet, impose à ce dernier un engagement personnel dans le processus de la transmission.... Tout se passe ici comme si l'éducateur se mettait lui-même en jeu pour compenser le caractère incertain de ce qu'il apporte; pour garantir par son être ce que la raison à elle seule ne peut garantir."


La mort-sacrifice du vieux Walt.

Xyr a intitulé froidement un de ses mots : "qu'ils crèvent tous." C'est un peu -beaucoup- l'idée du vieux Walt et du jeune Tao dans le film, après le viol sordide de la jeune soeur de Tao. Qu'ils crèvent tous, qu'ils paient leur crime, que justice soit rendue!
Mais là, à la fin c'est le vieux Walt qui meurt... et justice est rendue. Les criminels iront pourrir en prison et seront peut-être même tués puisque la peine de mort n'est pas qu'un vain mot aux EU.
Il y a différentes façon d'appliquer le "qu'ils crèvent tous" : des intelligentes, des réfléchies, des bien muries et des rageuses, des hystériques, des "qui ne servent à rien".
Qu'ils crèvent tous, certes, mais le vieux Walt dans Gran Torino ne dit pas le contraire. Il s'y prend intelligemment, c'est ça qui me plait dans ce film, il tend son piège avec un sang-froid machiavélique (bon enfin bref, machiavélique n'est pas le meilleur terme). Certes, il y laisse sa peau et vous allez me répondre : "c'est pas pour moi." Mais Xyr dit aussi: "la liberté ne se donne pas, elle se prend. " Et là c'est à chacun d'estimer ce qu'il a à faire et la façon de s'y prendre. Le vieux Walt n'oblige personne à le suivre, -au contraire!- il prend sa décision seul et de façon souveraine : il ne rend pas des comptes au curé qui lui en demande pourtant!
Qu'ils crèvent tous "? OK, d'accord, mais alors qu'ils crèvent vraiment et que pas un seul n'en réchappe. Faire le travail proprement, correctement, avec sang-froid et lucidité, pas dans la rage aveugle.C'est pourquoi cette phrase : "du calme! du calme!", toujours dans le même film, m'avait plu.

De façon plus générale, c'est très difficile de "tuer" vraiment, à fortiori de tuer ce qui est gangrené en nous ou une civilisation gangrenée qui n'en finit pas de mourir. C'est quasi-impossible. Nous vivons toujours sur une nostalgie morbide, nous sommes toujours à deux doigts de renouveler les erreurs du passé, simplement parce que nous refusons de creuser notre tombe, de mourir à nous-même, de faire une vraie introspection de ce qui est et de ce qui fût.
Delsol dit : "Nous n'avons pas encore accepté de prendre en charge la pesanteur des expériences. C'est pourquoi nous ne sommes pas en mesure d'instaurer un débat concernant les contours du monde prochain. La fin de l'utopie du progrès et de l'utopie communiste ne suscite pratiquement pas de réflexion sur les causes." "S'ouvrir à l'expérience signifie accepter la réalité : faire preuve d'honnêteté, laquelle représente ici une qualité à la fois intellectuelle et morale.L'honnêteté consiste à regarder. Ce qui semble facile, et ne l'est pas. D'abord parce que tout regard est une interprétation, et la "réalité" discutable. Ensuite, parce que la réalité nous contredit et nous accuse. Elle remet en cause nos préjugés et les illusions issues de nos préjugés. Elle destabilise nos triomphes qu'elle peut transformer en échecs. Il faut de la bravoure pour affronter cet adversaire magistral. Nous pouvons faire mine de l'oublier : il nous rattrape toujours." (éloge de la singularité)

Asensio, dans un article sur Mazneff écrit :
"Tuez le vieil homme, débarrassez-vous de cette vieille peau qui paraît plus fine que celle d'un nourrisson, de cette mémoire plus vieille et épaisse que si elle appartenait à un de ces hommes fabuleux hantant les débuts de l'histoire selon la Bible (et qui finissent piteusement, voyez les immortels de Borges), larguez les amarres (n'avez-vous pas répéter, à l'envi, Navigare necesse est, vivere non necesse) et surtout, surtout, ne vous retournez pas, celles et ceux qui se retournent sont maudits !"

Tirer avec un revolver est facile, creuser sa tombe avec un bêche est plus compliqué.
Jeanne Bloy, dans le journal de son mari :"Il faut creuser et descendre dans la terre jusqu'au lit des morts. Alors on trouvera la Joie."( Août 1895 )


Revolver et légitime défense
Magnifique ode à la légitime défense dans le film. Le jeune curé qui s'écrie absurdement, lors de la défense par le vieux Walt de ses voisins : "mais il fallait appeler la police!" Ce même curé qui tentera le soutien de cette police pour éviter le carnage final et police totalement impuissante à éviter la confrontation.
Le revolver : bien utile dans l'histoire, ce revolver. Mais il ne résout pas tout : il n'empêche la petite Sue de se faire violer, il n'empêche cette famille de Hmong de se faire enquiquiner par de la racaille. Légitime défense, avec armes, certes mais surtout avec intelligence, avec sang-froid, avec lucidité.Le vieux Walt, après une explosion de rage, de douleur fort humaine et légitime dit au petit Tao : "il faut du calme! Du calme pour tendre notre piège. Nous n'aurons qu'une seule chance et risquons de ne pas en revenir!" La Rage? oui, mais celle qui glace le sang et rend affuté, pas celle qui aveugle...
Dantec et pas Delsol, cette fois : "La guerre était sans nul doute la chose la plus simple à faire, mais c'était surtout la plus difficile à réussir". ( Dantec, dans Babylon Babies, éd.Folio SF, p26)

samedi 9 mai 2009

Du ménage et du communisme.

Ecrit il y a longtemps; je le remets à cause d'Xyr qui veut "tout détruire".
A la place de communisme, mettre "totalitarisme" ou comme Xyr, "esclavage".



Je passe en moyenne une heure trente par jour à " faire le ménage".
"Faire » est un terme étrange pour parler du ménage. Faire signifie " fabriquer", " construire", " créer" peut-être ? ( là, je m'exalte).
Or lorsque je "fais le ménage" , j'aspire la poussière, je la fais disparaître, je la détruis, j'enlève la saleté, les graisses d'un évier, le calcaire d'une baignoire ( je veux connaître le produit qui dissout ce fichu calcaire, vraiment) , bref , le terme d " élimination " me parait plus approprié que " fabrication".
C'est jouissif d'éliminer.
C'est plus facile que de fabriquer.
ça ne demande pratiquement aucun effort intellectuel, un petit peu d'effort physique.
En est-il de même dans la construction intellectuelle?
C'est difficile de penser. Il s'agit de fabriquer, de construire, de créer peut-être? ( là, je m'exalte).
C'est facile de détruire, d'éliminer, de dissoudre une pensée, une culture.
Dieu merci, en fait, on n'y parvient pas tout à fait, jamais.
Chantal Delsol, dans l'ouvrage que j’ai lu" Eloge de la singularité" explique fort bien à quel point les utopies sociales du 20ème siècle ont voulu détruire l' homme dans son être même ( "assassinat programmé de sa réalité") et que des dissidents des pays de l’est ont voulu " sauver les débris de ces vaisseaux." Ils appellent cela des "traces ".
La question est: pourquoi s'obstiner à sauver ces traces alors que " l'effort de l'époque consiste justement à effacer."
Ces traces forment la réalité anthropologique de l'homme et son anthropologie culturelle ( à mon sens les deux vont de pair: soit on tue le corps, soit on tue l'esprit; le communisme, comme toute dictature, s'occupe des deux ) .
Si je trouvais pour mon ménage un produit qui dissout, je dissoudrais mes meubles, ma baraque et tout ce qu'il y a dedans. Je serai une vraie communiste et une vraie utopiste.
C'est dangereux, la perfection dans le ménage.

vendredi 13 mars 2009

De la transmission comme survie pour l'humanité.

"La prise de conscience, après guerre, de ce qu'avait été le nazisme, a laissé dans les âmes le sentiment d'une véritable destruction de la culture : nous vivons dans une "après-culture", écrit Steiner. Une fois l'humanisme récusé avec cette ampleur, reste t-il un avenir pour la culture?
(...)
Aussi, l'époque se persuade que les crimes commis alors remettent en cause la légitimité même de toute culture. A quoi bon lire Goethe puisque Auschwitz le déligitime pour toujours...Derrière le nazisme, plus loin, nous nous sommes mis à pointer le doigt sur tous nos crimes historiques, dont chacun était issu d'une valeur ou d'une vision particulière : la nation, la religion... Et finalement nous avons commencé à haïr la nation et la religion, comme l'ensemble de ce qui pouvait en un siècle ou en un autre alimenter des crimes - c'est à dire, tout. N'importe quel enthousiasme est devenu suspect, parce qu'il peut engendrer, forcément, un fanatisme. Nous sommes devenus des haineux. Notre dernière répulsion - s'attache à l'homme tout court. C'est lui, finalement, le responsable de tout cela. Notre valeur phare : la misanthropie.
(...)
Nourris d'une culture dépravée, comment pourrions-nous transmettre ? S'annonce alors celui qui se nomme lui-même le dernier homme, celui qui est né pour fermer la porte. Tout ce qu'il a reçu a été aussitôt recouvert d'hostilité, et jugé indigne d'exister. On l'a jeté dans la vie avec ce conseil : surtout ne pas croire et ne rien penser que le refus. Sloterdijik le décrit comme "l'homme sans mission, le non-messager". Son silence provient de son impuissance : "Il n'a plus rien à opposer au malheur."
(...)
Ceux-là qui regardent dans les yeux, pétrifiés, l'anéantissement de leur monde culturel, doivent se garder d'avoir des enfants. Le dernier homme pourrait-il devenir père sans que son discours nous paraisse suspect? En tout cas, ils ne sont pas des promoteurs de l'avenir, puisqu'ils ont biffé celui-ci de leurs catégories mentales.(...) L'avenir se fera sans eux. Et avec d'autres, dont le moment n'est pas encore venu.
La profonde amertume des temps décevants (le mot est faible) ne suscitera pas la fin des temps. Aucune guerre n'a jamais empêché les enfants de naître. Qu'un vaste nuage passe sur l'espérance, il ne videra pas les berceaux.Il nous faut assumer le temps, pas seulement le passé, sans nous couvrir la tête de poussière, mais aussi le futur, parce que sont en cause les innocents venus derrière nous. Il est infantile de proclamer que nous ne pouvons plus prier, créer, parler, après Auschwitz. Ceux qui viennent derrière nous attendent autre chose que des torrents de négations. Il leur faut vivre, et aucune ruine ne fait vivre.
(...)
Le désespoir érigé en philosophie ne permet pas de vivre, parce qu'il ouvre une rupture dans la transmission, et transforme en zombis les générations suivantes.Lorsque l'enfant, qui parle à temps et à contretemps, demande à quoi sert la vie, alors nos contemporains rougissent de confusion et d'effroi. On ne recule pas devant la question d'un enfant. Lorsque l'enfant demande à quoi sert la vie, ils se terrent silencieusement le long des murs (....) Et, dans le néant qu'on lui impose, rejoint une existence primitive de brutalité et de déréliction : l'enfant sans héritage remplace les mots par la violence, et se voit dans un monde privé de semblables."
Delsol, "Qu'est ce que l'homme".