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vendredi 3 août 2012

Gitans de luxe




"Certes, je suis totalement espagnol par mes parents et par mon éducation familiale. Cependant je ne suis pas né en Espagne, mais à Istanbul, à cause de la carrière diplomate. Je suis donc un "enfant de la balle", destinée étrange et pas entièrement heureuse qui est celle de tous les enfants de ces nomades d'une espèce particulière, que ma mère appelait "les Gitans de luxe". Comme nombre d'entre eux, je ne sais pas très bien d'où je suis, puisque, au cours de mes premières années, j'ai beaucoup plus vécu hors d'Espagne qu'en Espagne. Mon acculturation française a pour moi une origine immémoriale, puisque je suis à Paris à l'âge de trois ans et que j'y suis resté jusqu'à l'âge de sept ans? Je n'ai donc pas, à proprement parler, appris le français : je n'ai effectivement aucun souvenir d'un temps où je n'aurais pas su le parler." (JM Garrigues, "Par des sentiers resserrés")

Toutes proportions gardées, je me retrouve assez dans ce portrait de nomade de luxe, avec ce sentiment d'être de nulle part, sans racines. Un père hollandais, une prime enfance vécue en Italie et un retour pour mes années de collège et lycée en France. Et effectivement, ça ne rend pas toujours très "heureux"et surtout plus fragile, moins solide que celui qui sait d'où il vient et d'où il est et qui a eu ses bottes plantées dans la gadoue de sa terre. Le sentiment du monde qui passe et ne dure pas est quelque chose de plus prégnant en soi. On vit avec une forme de mort, de déliquescence qui vous colle à la peau en permanence et ç'est un peu lourd à porter dès l'enfance.
J'ai souvenir ainsi, un jour, d'avoir visité la maison-mère des religieuses chez qui j'avais passé toutes mes années de collège-lycée. Cette arrivée dans ce "couvent" perdu en pleine nature m'avait paru comme un retour à la maison, à ma maison, une demeure primordiale si je puis dire, alors que je n'y avais jamais mis les pieds, et je n'avais pu m'empêcher de pleurer tant les émotions qui m'envahissaient avaient été puissantes. La digue avait cédé, et furieusement, sans que je ne puisse rien y faire. Sans doute que dans ce monde appelé à passer, dans cet effritement vécu jusqu'au plus intime de soi, ces religieuses représentaient de façon concrète et solide une permanence, un mur contre la mort, une fidélité rassurante de Celui qui est éternel et qui nous englobe dans son éternité.



Cependant, c'est sans doute une des raisons pour lesquelles j'ai une forte volonté à faire de ma maison, un  lieu enraciné, un foyer chaleureux qui m'a  manqué durant ma jeunesse.

Et puis cela permet, ce manque d'attaches, une forme d'objectivité et d'ouverture sur le monde très intéressante : en effet on se rend compte à quel point l'illusion française (nos idéologies gauchistes) éclatent comme  bulles de savon dès que nous sommes à l'étranger, même dans un pays "socialiste" comme l'Italie; nous réalisons qu'il n'y a que la France pour se persuader par exemple, qu'un remplacement de population est l'alpha et l'oméga du progrès humain (c'est xyr qui soulignait ce constat); cela aide à relativiser la pesanteur et l'absolutisation de notre "pensée" française.

jeudi 2 août 2012

Impressions italiennes


Impressions religieuses : 
Alors que je sermonne ma fille arrivée à la messe du dimanche en short, nous voyons le prêtre arriver en Jeans et baskets. J'ai le sentiment que la crise qui a secoué l'Eglise après le Concile (dont parle fort bien Garrigues dans son autobiographie), a frappé durement l'église italienne. Mais les Italiens, loin de se crisper comme certains en France, ont admis les faits avec une certaine bonhommie ou résignation. La messe du dimanche, rapide, sans ornements ni enfants de chœur (mais nous sommes en vacances?) avec un sermon qui conclut sur la nécessité de proposer le Christ à tous ceux qui ne le connaissent pas. Cela me fait songer à cet ami qui s'écriait "il y a le feu au lac et personne, même les prêtres, ne s'en aperçoit..." Ce prêtre italien paradoxalement ne pense pas qu'avec son attitude désinvolte il est le premier à jeter de l'huile sur l'incendie qui couve... "Maudits bergers" s'exclamait Dieu justement dans la première lecture de ce dimanche...
A Assise cependant, ma fille en short devra s'enrouler dans une espèce de châle noir proposé à la porte des églises, pour sa plus grande humiliation... 


Impressions routières : 
Je retrouve avec plaisir la conduite sportive des italiens, (quelques dépassements "borderline" mais vraiment serrés! à trois voitures alignées! observés sur des petites routes mais sans stress particulier de la part des voitures concernées, en France on aurait eu droit à des appels de phares hystériques) une chose me frappe : lorsqu'une voiture italienne met son clignotant, ça n'est pas pour indiquer qu'elle va peut-être se décaler, mais pour dire : je me décale, ce qui est assez différent. J'aime bien.
A propos de la police, les carabinieri, outre le fait qu'ils possèdent un costume plus seyant au sens plus viril, plus militaire, qui fait moins costume de bureau dans lequel sont engoncées nos forces de l'ordre, ont surtout des voitures qui me paraissent nettement plus performantes que les voitures de police françaises. 
Les autoroutes italiennes sont assez vétustes, à deux voies (comme beaucoup en France) ce qui nécessite une bonne concentration et des vitesses plus réduites qu'on ne le voudrait. Les aires autoroutières sont bordéliques, très petites en taille, elles n'ont pas été rénovées comme en France. Et les aires sans essence ou café sont constituées d'une simple parking sans ombre, sans toilettes, sans rien, au bord de l'autoroute. L'Italien n'aime visiblement pas s'attarder sur la route.Sur les aires avec possibilité de  manger ou boire, on ne trouve aucune "boîte à café" : votre expresso, vous le prenez au comptoir, toujours.
Gabrielle ne se fait pas au voyage et ne dormira pratiquement pas en voiture. Nous la bourrerons de gressini, durant les deux jours de route à l'aller comme au retour mais notre patience et nos nerfs seront mis à rude épreuve par la petite dernière...


Impressions générales : 
Les italiens, jusqu'à une époque récente, parlaient assez bien, toutes couches de la population confondues, le français. Lorsque nous habitions en Italie dans les années 70 à 80, nous passions facilement du français à l'italien, n'importe où. Aujourd'hui, c'est moins le cas, mais les italiens s'efforcent toujours très aimablement de vous comprendre même si vous ne vous débrouillez pas bien en anglais.
Pour ma part, j'étais heureuse de constater que l'italien me revenait plus vite et mieux que prévu : l'accent m'est resté intact (il s'agit d'une langue qui m'a "bercée" en même temps que ma langue maternelle, j'avais un an en arrivant en Italie), c'est le vocabulaire que j'ai perdu depuis mon enfance passée à Milan et, en faisant quelques efforts d'attention, je le retrouvais assez bien (en confondant parfois un peu avec l'espagnol étudié en classe). Bref j'ai vraiment pu tenir des conversations et ça été pour moi une grande joie et mes enfants ouvraient des yeux ronds en m'entendant parler en italien.


Nous avons passé de bonnes années familiales, dans ma prime enfance, en Italie, une vraie et légère et heureuse "dolce vita", le retour en France en 1981, sous l'élection de Mitterrand a été très rude : difficultés de mon néerlandais de père à s'adapter à la bureaucratie française, retour de ma mère à un puritanisme éducatif parfois pesant et excessif. L'Italie pour ma part se représente toujours sous un faisceau de lumière dorée, la France sous le couvercle de nuages gris. C'est ainsi, c'est imprimé en moi, en mon esprit, à jamais.


A propos de l'accueil italien, nous avons été reçu dans un gîte magnifique, une des demeures personnelles du marquis et de la marquise de M. venus en personne le soir même de notre arrivée nous tirer d'affaire à propos d'un frigidaire récalcitrant. D'une très grande amabilité, parlant un français honorable, la marquise, très belle vieille dame entourée de mes enfants comme  n'importe quelle bonne grand mère et me donnant sans complexe les horaires de messe pour le dimanche....
A notre départ, point n'était besoin de faire un ménage d'enfer comme c'est demandé dans les gîtes français  (que nous fréquentons beaucoup) sous l'oeil soupçonneux d'un propriétaire franchouille qui guette à tout bout de champ et tout le long de votre séjour vos moindres faits et gestes et vous raconte avec moult détails ses difficultés à entretenir sa maison ou bien de prendre, en sus de la location, un "forfait ménage" qui sera de toutes les manières effectué après votre départ, du moins on veut l'espérer pour les locataires suivants. Nous avions à ranger, à fermer la maison bien proprement et puis c'est tout.






















Extrait de JM Garrigues, "Par des sentiers resserrés" (éditions Presses de la Renaissance)

Fr. Jean-Miguel : Ce qui s'est passé en mai 1968 n'a pas constitué, comme tout le monde l'a souhaité ou redouté sur le moment, une révolution politique, mais une révolution culturelle autrement plus profonde et lourde de conséquences dans les mœurs. On avait néanmoins une certaine conscience, puisque bon nombre des slogans et des symboles étaient explicitement empruntés à la révolution culturelle maoïste, alors en cours en Chine. Même si en France et plus généralement en Occident cette révolution culturelle n'a rien eu de la sanglante terreur maoïste, elle n'en a pas moins représenté un séisme social de grande ampleur. J'ai compris cela au moment même grâce au roman de Dostoïevski que je lisais en ce mois de mai : Les possédés, ou Les démons, selon les traductions. Ce livre raconte une révolte d'étudiants sans vraies conséquences politiques, comme ce fut le cas en mai 1968; mais ces possédés mettent en œuvrent des forces de néant qui sapent l'ordre antérieur à sa base, de telle sorte que ses jours sont désormais comptés. Dostoïevski, qui avait personnellement connu les groupes nihilistes de la fin du XIXe siècle en Russie, a eu à travers eux la vision prémonitoire de la manière dont l'idéologie bolchevique rendrait bientôt caducs, non seulement l'Ancien Régime tsariste, mais les fondements mêmes de la société civile. De manière analogue, le mouvement révolutionnaire qui explosa en mai 1968 disqualifiait des invisibilia, ces principes invisibles qui sont à la base de l'autorité et de la transmission de la culture dans la famille et dans l'éducation.
Alexandre : N'y a t-il eu dans ce mouvement que cet aspect de contestation destructrice?
Fr. Jean-Miguel : Certainement pas. Un certain état de choses devait changer et, pour une part, il a changé en bien. La société française était bloquée par une hiérarchisation sélective très excessive. Pour ma part, je ne saurais regretter la simplicité de style qu'ont prise et par la suite nos rapports fraternels dans la vie religieuse, même avec nos aînés ou nos supérieurs. Mais fallait-il le payer par une révolution qui, en prétendant faire table rase du passé, a cassé la transmission vitale de la mémoire et de la culture entre les générations?

mardi 31 juillet 2012

Balades en Toscane


Balades à Sienne, à Assise où le recueillement dans les églises est difficile en raison de la foule de touristes ou de pèlerins et enfin dans une petite localité, Arezzo, petite Sienne ravissante et peu fréquentée; cela nous plaira tellement que nous y retournerons le lendemain.

Sienne et quelques trésors de peinture










Assise, cité de Saint François








 Perugine et son commissariat-fortin


Arezzo




Un petit paradis


Bob avait raison :  "Il paraît que la Toscane, c'est paradisiaque".





















 Arrivée le samedi soir en plein coeur de la Toscane, au château de M., aristocrates locaux qui possèdent 500 hectares d'oliviers et diverses maisons reconverties en gîtes confortables et très joliment décorés et meublés. Je rêverais d'avoir chez moi toutes ces vieilles commodes en bois rustique, ces magnifiques couvre-lit aux motifs fleuris, et dans chaque pièce une icône ou représentation du Christ et de la Vierge... Nous prenons possession du nôtre, le "Laghetto", c'est à dire le petit lac. Nous découvrirons en effet, une grande mare non loin de la maison, utilisée par la faune locale.

 



Les enfants partis en exploration reviennent très vite tout excités : ils ont vu des biches et... un sanglier. Le soir, au dîner, le jeune sanglier fera à nouveau une apparition dans le jardin, attiré par un prunier. Je mettrais alors des quartiers de pommes tous les jours au pied de l'arbre et notre jeune visiteur du premier soir reviendra plusieurs fois sans être plus inquiet que cela! Nous sommes bien sur les terres du Poverello, de saint François d'Assise qui parlait aux animaux sauvages! Ici, ces derniers s'en souviennent encore visiblement!
Ici, la faune et la flore ont une forme de luxuriance biblique (avec ces oliviers à perte de vue), c'est un régal, nous sommes dans une belle nature, au milieu d'animaux sauvages, c'est un enchantement qui a le goût du paradis perdu.Nous prenons l'habitude d'aller au devant d'une harde de sangliers, le soir, près du petit lac et observons à distance respectueuse les petits marcassins et l'énorme mère inquiétante.
Il faut cependant se faire aux inconvénients de cette nature jamais domestiquée : les moustiques qui s'en donnent à coeur joie, les araignées qui squattent les oreillers, un rat qui grignote le pain et les pommes dans la cuisine et fait un raffut de tous les diables le soir.





































Départ en Toscane, considérations conjugales et familiales




Départ en Toscane, vendredi 20 juillet, nous partons à neuf dans la bétaillère, mes deux aînés étant eux mêmes en vadrouille dans la famille ou chez des amis. En ce premier jour de voyage, nous nous rendons à Turin par le tunnel de Fréjus. La voiture crache une fumée noire et grince des dents dans l'effort, nous sommes chargés avec une remorque indispensable et je m'inquiète de déclencher les alarmes incendie dans le tunnel. Gabrielle n'est pas sage en voiture, elle ne dort pas du tout et a besoin de se dégourdir toutes les heures ce qui nous empêche de prendre véritablement un rythme de croisière.Elle se berce avec un peu de musique lorsque je prends le volant  pour remplacer mon mari. Nous traversons des viaducs vertigineux qui m'angoissent et pour me concentrer j'écoute les excellents Crusaders et je sifflote " They left those soul shadows on my mind, oh, on my mind, oh oh on my mind..." et puis au bout du CD la sublime "Hold on (I thing our love is changing)" que je peux entendre inlassablement.
Nous arriverons dans la soirée, dans un hôtel tout à fait convenable et agréable. Gabrielle, perturbée, refuse de dormir dans son petit lit et se retrouve entre mon mari et moi, la tête dans le dos de D. et les pieds sur ma poitrine. Elle passe ainsi la nuit et dort béatement pendant que j'essaie de la remettre dans le bon sens... Au petit matin, elle se retrouve coincée contre mon flanc et je m'endors enfin...
Cette concession d'un nuit ne sera pas renouvelée, mon mari n'a guère apprécié! Gabrielle est bien la (l'in)digne fille de sa mère qui n'a jamais pu dormir correctement sans son mari! Que de plaintes ai-je essuyées de sa part, alors que je grignotais sans complexe son espace vital! Parfois, piquée au vif par une remarque de trop, je lui fais observer la chance qu'il a d'avoir une épouse conquérante! Il en convient alors très vite car c'est un homme éminemment bon et intelligent et pour qui l'harmonie conjugale n'est pas un vain mot. J'ai bien de la chance de l'avoir rencontré et je redoute  l'idée qu'un jour nous serons séparés et que peut-être devrais-je vivre sans lui de longues années... Que deviendrais-je hors de sa présence? C'est au travers de lui que le monde existe, sans lui il n'y a plus rien.


















Au petit déjeuner à l'hôtel, grand succès de la famille nombreuse auprès des employées italiennes et des personnes de passage. Durant tout notre voyage, nous seront arrêtés dans les rues par des passants ou des restaurateurs amusés et toujours attendris. Nous observerons un grand nombre de familles italiennes avec le père, la mère et le fils unique entre les deux. Cela me laisse un sentiment mitigé : mi positif car il y a un père ET une mère, mi négatif car l'enfant seul me paraît triste souvent. Il me semble qu'il est toujours mieux (si c'est possible) d'avoir une fratrie mixte pour l'épanouissement personnel des individus. Un garçon gagnera beaucoup au contact d'une soeur et vice versa. Grandir au contact du sexe opposé dans la confiance des rapports fraternels permet une connaissance accrue et affinée de ce même sexe opposé et ça n'est pas négligeable pour réussir une vie de couple plus tard. La fratrie facilite l'éducation, aussi bien du côté des enfants que du côté des parents. Cependant, le fait d'avoir une famille très nombreuse aujourd'hui est à mon sens un peu anachronique : jadis, les familles nombreuses étaient indispensables pour la gestion et le partage des terres et parce que la mortalité infantile était énorme. Mais aujourd'hui, avoir beaucoup d'enfants est plus  une difficulté si l'on veut être à la hauteur des exigences éducatives modernes (frais des études de plus en plus longues, autonomie tardive du jeune adulte et donc partage d'un territoire de plus en plus réduit entre plusieurs "mâles dominants", soins de plus en plus affinés et donc coûteux apportés à chaque enfant,etc). Il me semble donc logique que les familles très nombreuses disparaissent peu à peu, on peut le regretter ou le souhaiter, peu importe, c'est une tendance qui me paraît inéluctable, dans notre Occident.
Gabrielle fait des sourires charmeurs à tout le monde, sans distinction aucune et attire ainsi comme un aimant tout le monde à elle, que ce soit juchée dans un caddie de supermarché ou dans les bras de ses frères.

Extrait de Jack Kerouac, "Les anges vagabonds" (les gras sont de mon fait) : 
"Ma mère m'a montré la voie de la paix et du bon sens -elle ne déchirait pas sa combinaison, ne hurlait pas à tous les échos que je ne l'aimais pas, ne flanquait pas sa coiffeuse en l'air; elle ne jouait pas les mégères, elle ne se répandait pas en imprécations sous prétexte que je pensais selon mes critères à moi. Simplement, à onze heures, elle bâillait et allait se coucher avec son chapelet comme si elle était au couvent avec la Révérende Mère O'Shay. Étendu entre mes draps propres, il pouvait m'arriver de songer à filer pour retrouver une pute frénétique et débraillée, un foulard sur les cheveux, mais cela n'avait rien à voir avec ma mère. J'étais libre de le faire. Parce qu'un type qui a eu un ami qu'il aimait et a par conséquent fait le voeu de le laisser tranquille, lui et sa femme, peut agir de même pour l'ami qu'est son père. A chacun son dû et c'était à mon père qu'elle appartenait.
Mais les pilleurs d'existence, sordides et sournois, ne sont pas d'accord. "Un type qui vit avec sa mère est frustré", disent-ils. Le divin Genet lui-même a prétendu que celui qui aime sa mère est le dernier des sagouins. Les psychiatres velus du poignet, comme celui de Ruth Heaper, tremblent devant les cuisses de neige de leurs jeunes patientes, les hommes mariés et dégoûtés dans les yeux desquels la paix est absente et qui tempêtent devant le gourbi du célibataire, les implacables chimistes qui n'ont plus aucun rêve d'espoir, tous me disent : "Tu mens Duluoz! Sors, vis avec une femme! Bats-toi et souffre avec elle! Va te colleter avec les furies! Trouve les furies! Sois historique!" Pendant ce temps-là, moi, je déguste et j'inguste la paix douce, la paix idiote de ma mère, une dame comme on n'en trouve plus à moins d'aller faire un tour dans le Sin-kiang, au Tibet ou à Lampore."

lundi 30 juillet 2012

De la nature angélique des artistes et de quelques lectures et de l'intérêt des joies du jour








"Comme souvent dans les conversions, la grâce qui semble survenir comme une météorite a été préparée par Dieu depuis longtemps selon un processus obscur dont la personne n'a pas vraiment conscience."

Lu ces jours-ci, lors d'un voyage en Toscane, les mémoires de Jean-Miguel Garrigues, "Par des sentiers resserrés; itinéraire d'un religieux en des temps incertains". Il commence par expliquer qu'arrivé à 60 ans, il lui semble intéressant et important de transmettre ses réflexions, ses expériences parce qu'aujourd'hui la plupart des adultes n'ont pas le coeur à transmettre quoique ce soit à la jeunesse qui manque alors de repères pour avancer. ça n'est pas sot du tout, je me suis beaucoup "construite" à partir de lectures ou de témoignages de personnalités que j'ai pu côtoyer et qui ont pallié parfois -souvent- à la famille pas tout à fait "dans le coup"(comme toute famille normale ni plus ni moins).
Sa conversion est en apparence brutale mais comme il l'explique très bien, elle était depuis toujours fignolée par le Tout-Puissant, notre Chasseur de l'infini et qui lorsqu'Il commence une traque, ne s'arrête jamais et va jusqu'au bout de l'entreprise. La seule chose qui peut mettre en déroute Celui qui a créé le ciel et la terre et tout l'univers, c'est notre liberté. Mais auparavant, Il nous aura dévoilé, à sa façon, proportionnée à ce que nous sommes, lentement ou rapidement, tout ce qu'Il est."Je suis Celui qui Suis". Pour avoir suivi quelques conversions cette année (et puis celle de mon père il y a quelque temps), et pour avoir moi-même un moment donné retrouvé une forme de foi quelque peu attiédie ou évanescente, ce témoignage d'un homme devenu un religieux peut intéresser certains aussi je recommande la lecture de cet ouvrage.

"C'était comme si se refermait la parenthèse de mon adolescence, où je m'étais cherché tout seul. Mon enfance m'était redonnée comme une grâce qui engageait mon avenir d'adulte. Il n'y avait même pas à choisir, mais simplement à acquiescer librement à un mystère qui correspondait à mon identité la plus personnelle, celle qu'il dévoilait au plus intime de moi.(...) Je savais que ma vie lui appartenait désormais et que j'avais enfin trouvé le lieu de mon âme."
Conclusion magnifique, expression d'une grande intensité "le lieu de mon âme". J'avais écrit ce "poème" il y a longtemps, "la maison, mon âme"(1) qui reprend assez bien ce sentiment d'une réunification intérieure après l'explosion, la dispersion psychique et spirituelle de l'adolescence ou d'une jeunesse qui se prolonge...

Cette autobiographie est passionnante à divers degrés : un degré personnel donc -parce qu'au travers d'une vie d'homme on apprend pour soi-même-, intellectuel -parce que Garrigues possède les clés d'une vraie et profonde réflexion philosophique, politique et théologique-, spirituelle -ce qui est tout de même l'aboutissement de tout homme véritable. J'essaierai de citer ici et là quelques extraits marquants de cet excellent livre.
Lu aussi Jack Kerouac, "Les anges vagabonds" -prêté par le jeune Prolo et que j'avais perdu mais ça y est, Gabrielle, mon angelot à moi, en mettant obstinément le souk dans ma bibliothèque l'a retrouvé!- et là aussi de bons passages sur cette notion angélique qu'XP reprend pour évoquer la personnalité artistique de Dewaere et qui me paraissait quelque peu excessive puisqu'attribuée à quelqu'un qui a plutôt eu une vie déjantée et pas très "angélique". Bref, je ne comprenais pas trop XP sur ce coup-là -mais ça m'arrive souvent et je l'imagine alors en train de lever les yeux au ciel ou bien de tourner comme un fauve chez lui rugissant devant la bêtise humaine et la mienne en particulier. Mais tout ceci n'est pas très grave; XP a dû mal à comprendre que tout le monde n'a pas un cerveau configuré comme le sien, comme  le moteur d'une Ferrari, par exemple, alors que moi c'est une bétaillère que j'ai dans la tête : ça démarre lentement et il me faut du temps pour atteindre mon plein régime et une certaine puissance et vitesse. Lui, passe en quelques dixièmes de secondes de 0 à 100, les rapports de vitesse ne sont pas exactement les mêmes. Et en plus je dois consommer de l'essence comme une tarée, c'est à dire lire beaucoup avant de piger quelque chose d'à peu près cohérent. Là, c'est en lisant Garrigues d'abord sur les anges -mais les vrais, les anges et les démons de la Bible!- et Kerouac -d'autres anges, chez lui, non moins réels mais différents- que j'ai compris quelque chose. Les artistes sont angéliques dans le sens où ils vivent à l'écoute de réalités invisibles qu'eux seuls voient ou entendent et qu'eux seuls arrivent à nous transmettre -plus ou moins bien. Ils ne sont pas angéliques, ces artistes, au sens moral du terme, la morale ils ne connaissent pas, non pas qu'ils soient d'horribles pécheurs -la plupart du temps ils le sont moins que la plupart des individus- mais simplement ils possèdent une forme d'inconscience, d'innocence qui les exclus de tout forme de moralité -exclusion absolument vitale pour faire ce qu'ils ont à faire.Sinon ils ne pourraient jamais écrire ce qu'ils écrivent : "... la déchirante discipline du véritable supplice par le feu, on ne peut pas reculer, on a fait le voeu de "parler maintenant ou se taire à jamais", la confession innocente qui va de l'avant, la volonté de rendre l'esprit esclave de la langue en s'interdisant tout mensonge et tout enjolivement..."(Kerouac)

Un extrait de Kerouac qui vous fera peut-être sentir ce que j'essaie pesamment d'expliquer :

"Quant à Lazarus, quand vous lui demandez : "Alors Laz? En forme?" il se contente de lever sur vous ses yeux bleus au regard innocent en esquissant l'ombre d'un sourire triste, presque un sourire d'angelot, et il n'a pas besoin de répondre. Si quelqu'un me rappelait mon frère Gérard, c'était bien lui. Un grand adolescent voûté et boutonneux mais au gracieux profil, qui aurait été complètement perdu si Simon, son aîné, n'avait pas été là pour s'occuper de lui et le protéger.Il ne s'y entendait guère pour compter son argent, il ne pouvait demander son chemin sans s'attirer des ennuis et, surtout, il était totalement incapable de trouver un travail, voire de comprendre quelque chose aux documents officiels et mêmes aux journaux. Il était au bord de la catatonie comme un de ses frères (qui avait été son idole, soit dit en passant) actuellement dans une institution.
Faute de Simon et d'Irwin pour le remorquer, le défendre, le nourrir et lui trouver un toit, il se serait fait ramasser sur-le-champ. Non que ce fût un crétin ou qu'il manquât d'intelligence : c'était, en fait, un garçon extrêmement brillant. J'ai vu des lettres qu'il écrivait à quatorze ans avant sa récente période de silence : elles étaient tout à fait normales, supérieures à la moyenne, pleines de sensibilité et c'était bien meilleur que tout ce que j'ai pu écrire au même âge lorsque j'étais moi-même un monstre innocent [sans doute ici l'expression la plus parfaite de cet angélisme dont parle XP] et introverti. En ce qui concerne sa marotte, le dessin, il surclassait la plupart des artistes contemporains, et j'ai toujours su qu'il était en réalité un grand artiste feignant d'être ailleurs pour que les gens lui fichent la paix et n'exigent pas qu'il trouve du travail. Je le savais pour avoir souvent vu cet étrange regard en coin qu'il me décochait, regard d'un compagnon ou d'un frère de conspiration dans un monde d'espions, si l'on veut..."

Bon voilà, avec ceci vous devriez vous faire une idée un peu plus claire de ce qu'est l'angélisme artistique.

Vous allez trouver que lire la prose très avertie d'un dominicain de haut vol et les délires -pas si déjantés que cela en fait- d'un Kerouac, c'est un peu bizarre pour une mère de famille "bien-sous-tous-rapports". J'aime beaucoup observer. Je suis quelque'un d'assez actif de façon générale mais plus par obligation que par réel empathie. J'aime contempler pendant des heures des animaux ou des individus.Je passe beaucoup de temps à regarder mes enfants. Ce cinéma permanent, animalier ou humain me fascine. Voilà aussi une des raisons pour lesquelles j'aime lire, sans aucun doute. Je suis une femme c'est à dire une vraie concierge, voilà tout.
Dans le récit de ces vacances italiennes,il sera beaucoup question d'animaux et d'enfants, vous vous en doutez. Du bavardage de bonne femme en somme et aussi de ces lectures proposées ci-dessus avec un troisième livre que ma fille devait lire pour ses études, "La littérature sans estomac" de Pierre Jourde. Il y est question de Houellebecq à un moment donné avec cette belle analyse :

"On portera le jugement que l'on voudra sur les utopies et les obsessions de Houellebecq. Elles lui permettent de composer un tableau poignant et cruel de notre monde. En choisissant des positions radicales, il en exerce une critique radicale. Dans cet éclairage de désespoir, de vide, de mort de toutes valeurs, pas même noir, mais grisâtre, la réalité se découpe de manière saisissante.
(...)
On ne peut cependant pas se défendre d'un malaise à propos de Houellebecq, du sentiment qu'il y a là quelque chose de louche. On est en droit de refuser ce nihilisme et cette manière d'universaliser la bassesse.Faut-il penser que cette oeuvre par sa sincérité, son humour, transcende sa médiocrité, ses pulsions répugnantes? Doit-on au contraire considérer qu'elle tend au lecteur un piège gluant, qu'elle sert à justifier son auteur à ses propres yeux et aux nôtres, à nous faire partager médiocrité et frustrations, à nous y attirer? Dépassement ou simple entreprise de blanchiment? Je n'ai pas de réponse."

Moi non plus je n'avais pas de réponse lorsque je me suis mise à lire Houellebcq ou bien à observer le monde et ses turpitudes. Et cela m'a énormément déstabilisée, cette lecture de Houellebecq.Mais je crois avoir trouvé une façon de relever le défi, de répondre, de m'extirper de ce piège gluant : un jeune blogueur m'a envoyé récemment une citation sur la notion de foi. Je lui ai répondu que selon moi, la vraie foi consistait non pas à vouloir échapper par nos propres forces au piège de notre péché qui enténèbre jusqu'à l'intime de notre être, mais à croire que même du fin fond de l'enfer où nous sommes, le Bon Dieu vient nous sauver et faire miséricorde.
Alors, répondre à la médiocrité, ça n'est pas vouloir la nier mais grappiller, heure par heure, dans tout ce qui constitue notre quotidien, la lumière spirituelle, le feu de Dieu qui y est certainement présent puisqu'on y croit. Saint Josémaria Escriva de Balaguer explique :
"Soyez-en convaincus, vous n'aurez habituellement pas à réaliser de prouesses éblouissantes, notamment parce que d'ordinaire l'occasion ne s'en présente pas. En revanche, les occasions ne vous manqueront pas de prouver votre amour de Jésus Christ dans les petites choses, dans ce qui est normal..."
Nous pouvons aller plus loin encore : même dans notre péché, dans ce gris, dans ce noir, dans cette médiocrité qui nimbe nos vies, il faut croire à l'illumination divine, à sa réconfortante et chaleureuse présence à nos côtés.Cela ne signifie pas croire en la sainteté par le péché comme le souligne Garrigues avec finesse dans ses mémoires, mais ne jamais douter du plan du salut de Dieu sur nous, il est le Traqueur divin et jamais Il n'abandonne sa traque :  ce blog, par ces "joies du jour" veut témoigner de ces lumières quotidiennes de la présence divine dans nos vies, de ses demandes répétées, de son attente patiente à notre égard et près de nous, toujours.




(1) La maison, mon âme.

Je m’en viens te retrouver, Seigneur, dans ma demeure
Après une longue absence, tu m’attendais, debout
Dans ma maison abandonnée qui
Doucement
Se meurt.

Je suis entrée et me suis arrêtée sur le seuil
Sans rien dire. Nos regards se sont croisés
Dans ma maison abandonnée qui
Doucement
Pleure.

D’un geste las, j’ai posé mon sac, ma si lourde charge
Et tu t’es empressé auprès de moi, j’étais épuisée
Dans ma maison abandonnée qui
Doucement
Mon front effleure.

J’ai fermé les yeux, un vertige m’a emportée
Virevoltante vers une couche moelleuse préparée
Dans ma maison habitée qui
Doucement
Guérit mon cœur.