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mercredi 20 février 2013

Pour vider les prisons, condamnons les victimes!

Un anglais magistrat doit se rendre au tribunal pour l'audience d'une affaire; voici comment il décide de la traiter :


"A cet instant, Mrs Bale entra pour lui rappeler qu'il avait une audience dans vingt minutes.
- Pour quelle affaire?
- Celle du chauffeur de taxi tabassé par des types ivres morts qui ont refusé de payer la course, une fois conduits dans leur village.
- Ah oui! Je vais le condamner pour avoir provoqué une échauffourée.
- Le chauffeur? Pourquoi lui? Pourquoi pas les voyous qui étaient soûls? Après tout, c'est leur faute si tout a commencé.
- Vous n'avez pas idée de la honteuse faiblesse du système juridique actuel. Il n'y a pas assez de prisons et nous n'avons plus le droit d'utiliser les cellules des commissariats de police à cause de leur coût. Alors, c'est bien plus économique de mettre le chauffeur de taxi à l'amende : ça lui apprendra à ne pas laisser monter des gens ivres dans son taxi; Et quand je le condamnerai, il ne se plaindra pas : il s'estimera heureux que je ne l'envoie pas en prison."

(Wilt 5, Tom Sharpe)


mercredi 14 novembre 2012

Portrait d'un bureaucrate

"Et puis, il y avait Dundridge.
Il ne convenait absolument pas. Mais après tout, le Ministre avait précisé qu'il voulait quelqu'un qui sorte de l'ordinaire, et le moins que l'on pût dire de Dundridge, c'était qu'il sortait de l'ordinaire. Pour sûr. Mr. Rees, toujours couché et la tête cotonneuse à cause de la grippe, se mit à évoquer quelques-unes des initiatives de Dundridge. Il y avait eu le sens unique au coeur de Londres, d'une telle rigidité que pour aller de Hyde Park Corner à Piccadilly en voiture, il eût fallu passer par le Tower Bridge et Fleet Street. Ensuite, il y avait eu son opération pilote concernant l'installation de feux rouges à Clapham, projet si bien nommé qu'il en avait coupé ce quartier du reste de Londres pendant une semaine ou presque. En bref, Dundridge était une catastrophe ambulante. D'un autre côté, il avait le sens des relations publiques. Ses projets, à première vue, étaient intéressants. Aussi, année après année, avait-il promu, tiré vers le haut, par une vague inéluctable d'inefficacité, et par la nécessité d'éviter à la population que ne soient réalisés ses plus récents projets. Il était arrivé à ce niveau de la pyramide administrative où, grâce à l'inertie des subordonnés, les projets n'avaient plus aucune chance de se voir concrétiser."

"Dundridge allait au bureau en métro. D'après lui, c'était la manière la plus rationnelle de voyager, et celle d'éviter le dur désordre de la réalité. Assis dans le wagon, il pouvait se concentrer sur les choses essentielles et trouver un minimum de cohérence au monde du dessus par la seule étude du plan de la ligne Nord, sur la paroi face à lui. Ce n'était que chaos : les rues, les magasins, les immeubles, les ponts, les voitures, les gens, tout ce fouillis de phénomènes disparates et pervers qui n'admettait pas une catégorisation facile. En regardant le plan, il oubliait tout ce désordre. Chalk Farm était précédé de Belsize Park et suivi de Camden Town, dans un ordre d'une parfaite rigueur : il savait où il se trouvait et où il allait. Et puis sur le plan, la distance entre les stations était égale, et bien qu'il sût que cela ne correspondait pas à la réalité, cet arrangement schématique suggérait qu'elle eût dû l'être. S'il n'avait tenu qu'à lui, elle l'aurait été. Il avait passé sa vie en quête d'ordre. En ce qui le concernait, la variété n'était pas le sel de la vie, mais son amertume. La philosophie de Dundridge passait par la conformité de chaque chose à une norme. D'un côté, le hasard, la nature à l'état sauvage et chaque chose au petit bonheur la chance; de l'autre, la science, la logique et les nombres."

La route sanglante du jardinier Blott, Tom Sharpe
Merci à Prolo.

mercredi 28 septembre 2011

Une réunion de profs.

"Le Dr. Mayfield continua. Wilt, qui fixait dehors le nouveau bâiment consacré à la branche électronique, se demanda pour la millième fois ce qui faisait qu'un comité transforme toujours des hommes et des femmes cultivés, relativement intelligents et possesseurs de titres universitaires, en gens acerbes, ergoteurs et ennuyeux, dont le but unique est de s'écouter parler et de prouver aux autres qu'eux seuls possèdent la vérité.Et le Tech n'était plus dirigé que par des comités.
Il avait connu une époque où il pouvait arriver le matin et passer des journées entières à enseigner ou, du moins, à essayer d'éveiller la curiosité intellectuelle de tous ces jeunes, qu'ils soient tourneurs ou ajusteurs et jusqu'à des platriers ou des imprimeurs; et même s'il ne leur avait pas appris grand-chose, il pouvait rentrer chez lui à la fin de la journée en sachant que lui, au moins, s'était un peu enrichi à leur contact.
Maintenant, tout a changé, même son titre. "Responsable des Humanités" s'est mué en "Chargé des aptitudes à la communication et à la réalisation par l'expression"; et il passe le plus clair de son temps soit en réunions de comités, soit à rédiger des mémoires ou des comptes rendus, soit enfin à lire des textes, le plus souvent sans queue ni tête, que les autres lui envoient; et c'est la même chose partout dans le Tech. C'est ainsi que le responsable de la branche Bâtiment, aux aptitudes littéraires notoirement douteuses, a dû justifier son programme de maçonnerie "Briques et Plâtre" dans une étude de quarante-cinq pages intitulée Construction modulaire et application aux surfaces internes, un document si monumentalement ennuyeux et si bourré de fautes de grammaire que le Dr. Board a suggéré de le communiquer à l'Académie pour que lui soit attribuée une distinction en sémantique (cimentique?) architecturale. Il y a eu le même tollé à propos de la monographie commise par la responsable de la branche Restauration, intitulée Progrès diététiques par approvisionnement multiphase institutionnel. Le Dr. Mayfield avait fait tout un plat de ses "Bouchées à la Reine" où l'on prenait, disait-elle, un plaisir royal à sucer les pointes d'asperges avant de les croquer à petits coups, une expression qui, selon lui, pouvait suggérer des visions malsaines à certaines esprits mal tournés. Le Dr. Cox, responsable des Sciences, ayant demandé qu'on lui précise ce qu'il y avait de si incongru à mettre des asperges dans les Bouchées à la Reine, le Dr. Mayfield avait dû lui expliquer les possibles sous-entendus; la responsable Restauration avait alors aggravé son cas en proclamant qu'elle était absolument hostile aux membres mâles d'une société aussi grivoise. Wilt, resté en dehors de toute cette controverse, s'était demandé en silence, comme il le faisait maintenant, d'où vient cette curieuse idée très récente que les mots peuvent changer les choses. Un cuistot est un cuistot, n'en déplaise au titre de "Savant culinaire" dont on l'affuble. Quant à l'employé du gaz, lui donner du "Spécialiste en liquéfaction et gazéification" ne change rien au fait qu'il n'a jamais suivi qu'une formation d'employé du gaz."

(Wilt 3, de Tom Sharpe)

Pour compléter le tableau : cette vidéo édifiante : http://www.soseducation.com/greve27septembre/

vendredi 23 septembre 2011

Une mère ordinaire

"A un kilomètre de là, Eva Wilt se dirigeait vers sa maison avec une détermination qui ne cadrait pas du tout avec son aspect extérieur. Les quelques personnes qui la remarquèrent comme elle descendait, l'air préoccupé, par les rues étroites, ne virent qu'une ménagère ordinaire pressée de rentrer préparer le dîner de son mari, et de coucher les enfants. Mais sous son air ordinaire, Eva Wilt n'était plus la même. Finies la stupidité joyeuse et les idées toutes faites. Elle n'avait plus qu'une pensée en tête ; elle rentrait chez elle et personne ne saurait l'en empêcher. Ce qu'elle ferait une fois sur place, elle n'en avait pas l'ombre d'une idée. D'une manière confuse, elle se rendait compte que sa maison n'était pas simplement un lieu d'habitation. C'était aussi ce qu'elle était, elle, femme d'Henry Wilt et mère de quadruplées, une travailleuse descendant d'une lignée de travailleuses qui avaient nettoyé des planchers, préparé des repas et maintenu des familles unies en dépit des maladies, des décès, et des caprices des hommes. Elle ne s'en rendait pas clairement compte, mais c'était ce qui la faisait s'avancer comme par instinct."

(Tom Sharpe, "Wilt" 2)