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mercredi 14 juin 2023

La route, de Cormac McCarthy, troisième dimanche de l'Avent, dimanche de la Joie.

"Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va au bout de la nuit, on rencontre une aurore." Bernanos


J'ai relu plus lentement La route de Cormac McCarthy, je l'avais dévoré il y a un an et demi environ, lorsque je me suis remise à lire, lorsque je me suis "réveillée", lorsque je me suis mise aussi à utiliser un ordinateur... Il y a eu une espèce de conjonction dans ma vie, plusieurs facteurs convergeant dans le même sens : La route a été l'un d'entre eux.

Le résumé derrière mon édition : les éditions de l'Olivier.
"L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur un route, poussant un caddie rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre : des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité. Survivront-ils à leur voyage?"

Le Stalker dans sa recension magnifique du roman de McCarthy (1) écrit: "La sauvagerie doit être voulue, désirée, embrassée, comme toute maîtresse digne de ce nom : elle ne peut s'emparer de l'homme que si ce dernier s'est débarrassé de sa claire vision de ce que sont le Bien et le Mal."
Dans cet univers où tout a été détruit, où il n'y a plus d'héritage culturel, spirituel, plus de livres, le père et le fils marchent et tentent envers et contre tout de conserver une forme d'humanité, à partir de rien. De demeurer des hommes véritables.
"l'écriture de McCarthy... paraît s'évader hors du monde détruit par une guerre nucléaire totale, pour chercher l'ultime trace de charité s'étant réfugiée dans l'univers.
Où est-elle ? Dans quelques gestes élémentaires de survie, des paroles échangées entre un père et son fils,..." ajoute Asensio.
Dans le texte de McCarthy, il n'y a que des dialogues entre le père et le fils, souvent terminés par les termes : "D'accord? D'accord. ", sorte de promesse, comme le "Amen" signe toutes nos prières, adhésion entre le Seigneur et sa créature qui le prie. Dans le roman, il y a aussi le père qui raconte des histoires au fils, toujours donc la parole portée aux nues puisque de toutes les façons, il ne reste que cette parole, le langage et plus de textes écrits, plus de livres. (Les rares livres trouvés moisissent dans des maisons abandonnées).
Plus d'héritage donc, plus de passé qui façonne l'homme. Le père se refuse à penser au monde ancien, et même à en rêver. "Il disait que les rêves qui convenaient à un homme en péril étaient les rêves de danger et que tout le reste était une invite à la langueur et à la mort."

Et pourtant! "Pas d'humanisé qui ne soit un héritier." explique Chantal Delsol dans son ouvrage
Qu'est-ce que l'homme avant de développer longuement quelles sortes d'héritages essentiels et variés il s'agit absolument de transmettre pour que l'hominidé s'humanise... Évocation par la philosophe aussi de cet héritage corrompu et d'une transmission dévoyée et du danger mortel - le retour à la barbarie- d'interrompre cette transmission. Le danger mortel qui occupe une grande partie du roman de McCarthy où l'enfant ne cesse de répéter, à juste titre, "J'ai peur."
Dans
La route, en effet, ne restent que des humains, de vrais barbares justement, qui se mangent entre eux, des "morts vivants" dit la mère qui conclut : "En ce qui me concerne mon seul espoir c'est l'éternel néant et je l'espère de tout mon cœur."

Est-ce à dire que tout est perdu? L'aurore nous apparaît vraiment très fragile dans l'obscurité écrasante du livre : le renoncement scandaleux,- incompréhensible pour ma part, l'énigme absolue pour mon cœur maternel - de la mère désespérée qui abandonne son mari et son enfant, la nuit totale qui règne autour des deux héros ( "Le noir dans lequel il se réveillait ces nuits-là était aveugle et impénétrable. Un noir à se crever le tympan à force d'écouter."), la description d'une "humanité" réduite à son expression la plus abjecte. (" C'était à part le petit le premier être humain auquel il avait parlé depuis plus d'un an. Mon frère enfin. Les calculs reptiliens dans ces yeux froids et furtifs. Les dents grises en train de pourrir. Gluantes de chair humaine.")
Cette aube incertaine, qui ne se lève jamais qu'avec regret dans le livre ("Il s'était réveillé avant l'aube et regardait poindre le jour gris. Lent et opaque." Et : "Le jour le soleil banni tourne autour de la terre comme une mère en deuil tenant une lampe".), c'est justement cela qu'il nous faut chercher en compagnie du romancier, en compagnie du père et du fils : "Je ne t'abandonnerais pas." répète le père à l'enfant tout au long de son chemin.

Là est la ruse suprême de cet Occident anéanti en apparence, de ce monde complètement détruit:
"Les mots des mourants ne sont pas tous vrais et cette bénédiction n'en est pas moins réelle d'être coupée de son origine."
Cette constatation extraordinaire du père qui a décidé d'espérer au delà de toute espérance en un salut illusoire et de sauver, au travers de sa "morale" naturelle et par l'exemple donné à son fils, l'humanité, rejoint directement la réflexion de Xyr : "Nous sommes les héritiers d’un trésor qui n’existe pas encore." (4)

Il n'y pas d"héritage, en fait, pour l'être humain, ou, pour le moins, son héritage est contenu en lui. "On croit couramment que c'est cela la transmission : cet embaumement d'un passé que l'on se passe avec soin comme une momie." affirme Delsol, toujours dans le même essai. "Mais tout au contraire, cette sacralisation des œuvres du passé signifie que l'on ne sait plus transmettre des choses vivantes, susceptibles de subir les transformations nécessaires et de susciter le désir de permanente création." Et l'on peut mettre en parallèle l'assertion de Xyr : "C’est cette aptitude à penser le monde de manière dynamique et à le vivre comme tel qui nous sauvera encore et encore. C’est pourquoi toute vision figée est vaine en ce qui nous concerne."


Mais il ne s'agit pas simplement de faire partie du camp des gentils, de témoigner de cette humanité si fragile et improbable mais cependant bien réelle par rapport à ceux que le cannibalisme a ravalé non au rang de l'animal mais au rang du sauvage, du monstre, du zombie, de l'in-humain.
Une autre dimension se dévoile au travers de ce texte mystique, spirituel, théologique. Il s'agit de comprendre comment nous pouvons retrouver, et garder notre appellation suprême, celle de fils de Dieu.
"Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont des gens qui sont intérieurement habités par le christianisme, le vivent comme un bonheur et un espoir et sont devenus des âmes aimantes. C'est cela que nous appelons des saints." (2)
"Habités par le christianisme", c'est à dire habités par le Christ.
La lecture du jour , d'aujourd'hui, troisième dimanche de l'Avent, dimanche de la Joie!: "Jean s'adressa alors à tous : "Moi, je vous je vous baptise avec l'eau; mais il vient, Celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu."
(3)
Le cœur de ce livre est là bien évidemment :
"Je veux être avec toi.
Tu ne peux pas.
S'il te plaît.
Tu ne peux pas. Il faut que tu portes le feu.
Je ne sais pas comment faire.
Si tu sais.
Il existe pour de vrai ? Le feu ?
Oui, pour de vrai.
Où est-il ? Je ne sais pas où il est.
Si, tu le sais. Il est au fond de toi. Il y a toujours été. Je le vois."


Reprenons l'explication lumineuse de notre Lanternarius de génie :
"Que s'agit-il, dans ce roman barbare et foudroyant, de révéler ? La fondation d'une nouvelle chrétienté, qu'importe que Rome ait été rasée ou pas." déclare le Stalker au sujet de cette Route dont l'origine s'est évaporée dans un cataclysme apocalyptique.
Au moment de notre Baptême, chez les catholiques, et plus généralement chez les chrétiens, nous devenons fils de Dieu et recevons la Grâce c'est à dire la vie de Dieu en nous. Les prêtres sont les "passeurs" de la Grâce, l'Église, réalité concrète, terrestre (mais pas seulement, nous allons le voir) composée de membres humains, est nécessaire pour que le Christ prenne place, littéralement, dans nos âmes. Comment cette réalité concrète peut-elle survivre dans un monde apocalyptique tel que celui de McCarthy? Le Christ est ressucité, m'enseigne ma foi,Il ne peut mourir . Comment survivra cette Église du futur, détruite, défigurée, où les prêtres n'existeront plus, où ses membres seront dispersés au travers d'un univers qui ressemble plus à l'enfer qu'au jardin d'Eden?
En exergue de ce blog, cette citation de Dantec : "Apocalypse ne signifie évidemment pas "fin-du-monde-catastrophe-généralisée, etc.",le mot signifie au contraire la révélation de la présence divine dans le monde." (4)

Comment se révèlera Notre Seigneur et Notre Dieu, comment demeurera la présence divine dans le monde sans les sacrements?

"Qu'importe, même, que Dieu existe : il a peut-être été emporté lui aussi par la cendre pulvérulente qui a recouvert le monde entier, (...) ou affirmer à l'incrédule qu'Il, ce Dieu devenu fou adoré par des hommes redevenus bêtes, se cache dans le fils ..." ajoute Asensio.

McCarthy apporte alors en la figure du père et de son fils une réponse c'est à dire une Espérance : pas de solution concrète évidemment mais l'image proposée dans le roman, la vision lumineuse peinte sous nos yeux est telle qu'il ne s'agit pas d'être grand clerc pour la contempler. Sans doute vaut-il être mieux être fou ou enfant d'ailleurs pour y croire...
Par le baptême, nous devenons "une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis pour annoncer les louanges de Celui qui (les) a appelés des ténèbres à son admirable lumière"(1 P 2, 9) C'est cela l'Occident chrétien.
Le père devient ce prêtre, ce prophète et ce roi qui transmet la Grâce, le Christ à son fils et lui rend sa fonction absolue, ce pour quoi il est destiné de toute éternité : être un fils de Dieu.
Reprenons ce passage terrible où le père, pour défendre son enfant pris en otage par un cannibale, tire sur ce dernier, éclaboussant au passage du sang du monstre, la tête de son enfant. Dans le film, on croit un instant que l'enfant a été touché par le tir et qu'il est mort ou mourant. Puis le père va laver à grande eau le sang coagulé dans les cheveux de son fils, comme une sorte de purification, comme un baptême.(plongée dans la mort et la résurrection du Christ) Et la conclusion de cet épisode dramatique ne tarde pas avec ces mots révélateurs :
"... et il s'assit en le tenant contre lui, ébouriffant ses cheveux pour les faire sécher près du feu. Tout cela comme une antique bénédiction.Ainsi soit-il. Évoque les formes. Quand tu n'as rien d'autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle."
Et : "Le petit ne bougeait pas. Il s'assit à côté de lui et caressa ses pâles cheveux emmêlés. Calice d'or, bon pour abriter un dieu."

Voilà le nœud de l'histoire de l'homme qui, même abandonné de tous et de tout, même de son Créateur, retrouve non pas un héritage figé, un texte, un Livre ou une Religion formelle qui ne lui sera plus d'aucune utilité ("Il avait apporté le livre du petit mais le petit était trop fatigué pour lire."), et qui de toutes les manières sera introuvable puisque tout ceci n'existe plus, mais parvient malgré tout à retrouver, à réentendre,à se réapproprier au fond de son âme la Parole, le Verbe, le Christ, ce qui fait sa force et ce qui lui permet non seulement de survivre, non seulement de s'accomplir en tant qu'homme, mais surtout de réaliser ce pour quoi il est sur cette terre : devenir un fils de Dieu.
"Si je ne suis plus ici tu pourras encore me parler. Tu pourras me parler et je te parlerai. Tu verras." Et : "Il essayait de parler à Dieu mais le mieux c'était de parler à son père et il lui parlait vraiment et il n'oubliait pas. La femme disait que c'était bien. Elle disait que le souffle de Dieu était encore le souffle du père bien qu'il passe d'une créature humaine à une autre au fil du temps éternels."

La conclusion de Xyr arrive alors comme il faut au milieu de cette cacophonie d'horreur et de désespoir, comme le doux son de la petite flûte en bois de l'enfant dans La route :
"Repartir à zéro avec comme trace inaliénable de notre étoile commune et éternelle, un crucifix de bois autour du cou." (5)



1/ http://stalker.hautetfort.com/archive/2007/12/22/la-route-de-cormac-mccarthy.html
2/ Le sel de la terre, Cardinal Ratzinger, éditions Flammarion/Cerf
3/
Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc 3,10-18.
4/ Comme le fantôme d'un jazzman dans la station Mir en déroute de Dantec.
5/ http://ilikeyourstyle.net/2009/12/11/la-foi-en-loccident-2/comment-page-1/#comment-80532




Muse, pour mes enfants qui aiment bien. Et des paroles en lien avec la réflexion ci-dessus : "No one's gonna take me alive/ the time has come to make things right /you and i must fight for our rights/ you and i must fight to survive."

Quelques lectures qui m'ont aidées dans ma réflexion :
«Elle lit toujours les mêmes pages, parce que dans chaque livre elle cherche toujours la même chose : ce qui dès le commencement lui est destiné» (à propos de Cristina Campo chez le Stalker)

"Occultée, la Voix du Tout-Puissant
Moquée, piétinée, écrasée, cette voix d’enfant

Et dans un silence d’outre-tombe
Quand tout est fini, mort, nuit sombre
Les martyrs, les saints, les pauvres, les malheureux !
De leur bouche pleine de cendre et qui ne s’ouvre plus
Naît un merveilleux sourire. Ils ne crient plus
Puisqu’ils ont appelé, et le Verbe est venu .

Le Calice suprême, La Coupe du salut,

S’est versée sur leurs lèvres, jusqu’à la lie

Ils ont bu.
"( J'ai soif)

"Ainsi, on peut dire avec Pierre Magnard, qu'on ne transmet rien sinon des gestes inauguraux : l'origine ne cesse de s'inaugurer à chaque génération. La transmission permet moins de continuer que de toujours recommencer, à nouveaux frais." (Chantal Delsol, Qu'est-ce que l'homme?)

"Et qu'est ce que Dieu veut réellement de nous?"
"Que nous devenions des êtres aimants, alors nous serons à son image. Car, comme nous le dit saint Jean, il est l'amour, et Il voudrait qu'il y ait des créatures qui Lui soient semblables et qui ainsi, à partir de la liberté de leur propre amour, deviennent comme Lui et relèvent de sa propre nature et répandent la lumière qui émane de Lui." (Cardianl Ratzinger, Le sel de la terre)


"Dans les premières années les routes étaient peuplées de fugitifs disparaissant sous leurs habits. Portant des masques et des lunettes de plongée, en guenilles, assis au bord de la route comme des aéronautes en détresse. Leurs brouettes encombrées de tout un bric à brac. Remorquant des charrettes ou des caddies. Leurs yeux luisant dans leurs crânes. Coquilles sans foi de créatures marchant en titubant sur les levées le long des marais tels des vagabonds sur une terre en délire. D'anciennes et troublantes questions se dissolvant dans le néant et dans la nuit. L'ultime expression d'une chose emporte avec elle la catégorie. Éteint la lumière et disparaît. Regarde autour de toi. C'est long jamais. Mais le petit savait ce qu'il savait. Que jamais c'est à peine un instant."(La route, de Cormac McCarthy)

vendredi 30 décembre 2022

Ma légitime défense

"Si votre monde est mort, c'est que vous n'avez pas su le maintenir en vie. Apprenez donc le bouche-à-bouche philosophique, et voyons ensuite s'il vous reste un filet de souffle." (Dantec, Le théâtre des opérations, 1999)







Il m'arrive de publier sur ce petit blog les textes des uns et des autres qui me paraissent pertinents ou simplement utiles pour ouvrir les yeux  (les siens d'abord et ceux des autres ensuite). Sur notre civilisation occidentale qui se laisse  volontairement mourir en maniant les armes d'un égalitarisme (racial, social, moral) ravageur, sur ma religion qui vogue sur cet air du temps, bref sur la Gabegie pour reprendre un terme et surtout une description détaillée de Lounès. Gabegie qui mine l'Humanité de l'intérieur (valeurs morales inversées ou effacées) et aussi à l'extérieur de nos demeures (démultiplications de violences, meurtres et développement vertigineux d'une impunité absolue  des criminels).

Il m'arrive aussi de lire des auteurs qui ont pointé d'un doigt lumineux cette Gabegie ou leurs conséquences ultimes ( je pense à Houellebecq et à un McCarthy) et souvent de trouver, en les lisant, que la couleuvre est difficile à avaler pour un estomac de crevette.. Je pourrais dire comme cette lectrice, qui écrivait en substance à Flannery O'Connor : "pourquoi écrivez-vous toutes ces méchancetés? L'américain moyen, lorsqu'il rentre chez lui fatigué, veut se reposer et lire de belles et gentilles choses".

Il y a quelques jours mes deux filles ont regardé le Vieux fusil avec Philippe Noiret, ce film terrible où Noiret qui campe un docteur, découvre en revenant dans son château familial le viol et le meurtre atroce de sa femme et de sa fille par une troupe allemande qui occupe les lieux. Il décide de faire justice et tue un à un tous les allemands de la compagnie. J'insistais sans succès auprès de mes filles pour qu'elles ne le regardent pas  car j'avais été moi-même très marquée par ce film. Mon mari, étonné, me dit que je l'avais sans doute vu trop jeune... En fait c'est l'inverse, j'ai regardé ce grand classique il y a quelques années seulement, déjà mère de famille nombreuse. Ma sensibilité maternelle, hypertrophiée d'une certaine façon, ne supporte plus certaines visions par trop noires (à tel point que j'ai demandé à mes filles de bien fermer les portes du salon pour que ne me parvienne pas la musique du film, glaçante, ou plutôt le son, le souffle du lance-flammes, horrible!).

Mais au delà du fait que pour une femme il y a sans doute incompatibilité entre sa nature même -j'y reviendrai- et une réalité vraiment difficile, violente, c'est en lisant l'excellent Allan Bloom que j'ai compris combien notre attitude désarçonnée, erratique, abasourdie face au délitement de ce monde était due au simple fait que notre intellect, notre esprit (et donc ce que nous sommes profondément) a été entièrement modifié et maintenu aujourd'hui dans l'incapacité d'affronter quoique ce soit en nous et hors de nous. Le livre de Bloom s'intitule L'âme désarmée et c'est exactement ce qui arrive à l'homme, trop désarmé aujourd'hui intellectuellement, moralement, spirituellement, psychologiquement et même physiquement pour affronter notre réalité, le monde.

Bloom décrit à quel point les jeunes d'aujourd'hui, vides de préjugés comme de croyances ou de connaissances, ne peuvent s'appuyer sur ces dernières pour avancer dans un chemin de vérités qui leurs permettaient et  leurs permettraient de se confronter à la réalité, au monde qui nous entoure pour le connaître autant que possible, le comprendre et le modifier à loisir. "Peut-être notre première tâche consiste-t-elle à ressusciter ces phénomènes, afin de disposer à nouveau d'un monde que nous puissions interroger et de nous mettre par là même en mesure de philosopher." conclut Bloom.
En effet,  l'homme a besoin  de donner un sens à la vie et il le trouvera dans la confrontation directe avec cette réalité à changer.  Il la trouvera dans le défi, dans le combat ou la volonté de modification permanente de la réalité. Son bonheur et sa joie seront dans cette confrontation. Un ami -le même qui m'a donné cette réflexion de O'Connor ci-dessus- m'expliquait que toute grande, ou plutôt, toute bonne littérature doit instiller le doute ou le trouble, une remise en question personnelle... une mauvaise littérature ne laissera que peu de place au doute et, ajoutait-il, ça n'est pas un hasard si beaucoup d'artistes ont été catholiques et qu'il n'y en a pas en terre d'Islam : doute interdit, seulement de la poésie, et pas de portrait en peinture..." Précisons que ce doute sera moteur pour toute foi digne de ce nom.

Au moment même où je lisais ces phrases de Bloom dans L'âme désarmée, un autre ami m'envoyait ce clip d'un rappeur blanc qui répète tout le long : "on s'en branle du futur quand on ne comprend pas le présent" Magnifique représentation de cette attitude atone des hommes d'aujourd'hui dans un monde dont ils ne maîtrisent plus les codes d'accès car on leur a dit que ces codes étaient des illusions dont ils devaient se défaire par tous les moyens. "Le roi est nu" et malheureusement il ne peut pas et ne doit pas se rhabiller sous prétexte de passer pour un ringard vêtu d'oripeaux de vieilles croyances mitées. Mais l'homme n'est pas fait pour être nu, nous le savons depuis l'aube des temps bibliques et il doit s'armer; s'armer au niveau de son esprit parce que c'est tout de même ce qui le caractérise dans son essence même. Reprenons donc nos armes, c'est à dire, comme je le disais précédemment :  "notre raison, notre réflexion, nos lectures, notre courage, lâchons -pour le moment seulement- nos vraies armes : elles ne sont pas encore utiles. Si elles le deviennent un jour, et bien, ce sera tant mieux d'une certaine façon, c'est que nous aurons gagné la plus importante de toutes les guerres, celle de la Vérité."

Ceci concerne de façon éminente l'homme en tant qu'être masculin. La position de la femme est un peu différente et j'aimerais la préciser dans ce que je perçois pour moi-même, je le précise bien :  pour une femme, une vision par trop sombre ou désespérante de la réalité, même si elle est malheureusement juste, va à l'opposé de cet instinct de vie qui la pousse en avant. Si nous nous arrêtions, nous les femmes, à cette Gabegie,  nous ne ferions plus rien et tout s'arrêterait d'une certaine façon pour l' Humanité. Aussi,  préférons-nous contourner l'obstacle, car nous sommes des coureuses de fond. Nous avons donc une attitude en apparence légère, nous lisons parfois des livres, des journaux truffés de détails pratiques et futiles qui retiennent notre attention, les idéaux nous accaparent moins, en apparence du moins. Le doute n'est pas un moteur pour nous mais un frein. Nous faisons celles qui nient la réalité ou pour le moins qui refusent de la regarder en face. Ça n'est pas exactement ce qui se passe dans les faits : nous préférons prendre un autre chemin, un chemin de traverse. Et c'est très bien ainsi. Nous cherchons et surtout devons protéger  la vie, donc une position de repli paraît la plus logique et nécessaire dans notre cas. A aucun prix la femme ne doit livrer bataille si ce n'est quand elle est directement acculée ou attaquée. Ça n'est pas dans son intérêt,  au sens strict de sa nature même, ni dans celui de la vie. La femme n'est pas un être fragile avec cette connotation un peu négative donné au terme, mais ce qu'elle protège est, lui, extrêmement précieux et fragile. Son objectif est donc de construire et de protéger au mieux le nid édifié pour que la vie s'y développe en toute sécurité : son identité féminine, son corps, (qui peut contenir la vie) sa demeure avec les siens, les "vivants", qui y habitent et qui y grandissent. Tenir sa maison, c'est tenir le monde, pour une femme. Et cela comporte tout ce qui fait l'intégrité féminine, tout ce qu'elle est. Voilà pourquoi j'insiste tant auprès de mes filles, par exemple, pour qu'elles ne fument pas, ne boivent pas de façon excessive etc... Des "détails" qui sont aujourd'hui considérés comme s'opposant directement à l'épanouissement féminin! Je maintiens qu'il est plus grave pour une femme de se livrer à des excès, que pour un homme.

Alors, évidemment, on comprend mieux "la joie du jour", ce petit blog: opposer à la Chienlit quelques menus descriptifs heureux d'un quotidien familial, d'une espérance spirituelle; quelques recettes simples -et en apparence vraiment anodines- d'un bonheur édifié jour après jour... Des photos de beaux paysages, de plats culinaires, de jeux de petits, des anecdotes enfantines, des extraits de belles lectures.

L'homme doit ressusciter les phénomènes selon l'heureuse expression de Bloom, la femme, pourrait-on ajouter, doit les maintenir en vie.

Lorsque ces intérêts vitaux sont directement menacés, lorsqu'il y a une remise en question absolue de l'Humanité par l'homme lui-même, il me paraît important de faire face au danger et de proposer, selon ce que l'on est, une ligne de défense. Les hommes proposeront par le biais de leurs génies artistiques divers et variés, par leur réflexion approfondie, leurs essais et leurs recherches intellectuelles ou scientifiques ou bien par leurs actions pragmatiques, leurs luttes, un compte rendu précis et minutieux de l'Ennemi à abattre, cet Ennemi sans nom et sans visage. Les femmes se garderont bien d'aller voir de trop près cet Ennemi et de le trouver séduisant et non pas dévastateur et dangereux -ce qu'il est en réalité- et continueront, pour les plus fortes d'entre elles, leur chemin de vie et sa protection.

La joie du jour, ce petit blog, cette vie qui est la mienne, est ma légitime défense.

dimanche 14 septembre 2014

"S'enfoncer jusqu'à l'essence même du produit"




"A propos du designer d'Apple, Jony Ive, une réflexion sur la démarche philosophique de l'entreprise :
"Jony Ive était un fan du designer allemand Dieter Rams, qui travaillait pour Braun. Le credo de Rams : "Le moins est le mieux" -Weniger, aber besser. Et Jobs et Ive s'attachaient toujours à simplifier leur projet. Depuis sa première brochure où il était écrit : "La simplicité est la sophistication suprême", Jobs avait toujours tenté d'extraire la simplicité par la maîtrise de la complexité -non en l'ignorant. "Cela demande beaucoup de travail de relever tous les défis et de trouver des solutions élégantes."
En Ive, Jobs trouva son âme soeur, dans sa quête d'une simplicité qui soit en profondeur, et pas seulement une illusion. Ive, dans son bureau, me décrivit ainsi cette philosophie :
Pourquoi disons-nous que la simplicité est une bonne chose? Parce qu'on se doit de dominer nos produits. Apporter de l'ordre dans la complexité, c'est une manière d'être plus fort que le produit. La simplicité n'est pas seulement un effet visuel. Il ne s'agit pas minimalisme ou d'une réduction de l'encombrement. Il s'agit d'aller jusqu'au coeur de la complexité. Pour trouver la vraie simplicité, il faut creuser profond. Par exemple, pour ne pas avoir de vis apparentes, on peut finir par avoir un produit totalement contourné et complexe. La solution, c'est de s'enfoncer jusqu'à l'essence même du produit avec , pour objectif, l'épure à tous les niveaux. Il faut repenser tout l'objet, ainsi que la façon dont on va le fabriquer. C'est par ce voyage jusqu'au centre du produit qu'on peut se débarrasser du superflu.
C'était la philosophie commune du duo. Le design n'était pas qu'un travail de surface. Il devait refléter l'essence du produit. "Pour la plupart des gens, le design est synonyme d'habillage, expliquait Jobs dans Fortune, peu après avoir repris les rênes d'Apple. mais pour moi, rien n'est plus fondamental que le design. Il est l'âme d'un produit qui s'exprime du cœur jusqu'à l'enveloppe extérieure, couche par couche."
L'esthétique était donc intégrée au processus de conception et de fabrication. C'est ce qui s'était passé pour l'élaboration du Power Mac. "On voulait se débarrasser de tout ce qui n'était pas essentiel, raconte Ive. Pour y parvenir, il a fallu une collaboration étroite entre les designers, les développeurs, les ingénieurs et l'équipe de fabrication. On n'arrêtait pas de tout démonter pour repartir de zéro. Avait-on vraiment besoin de cette partie? Remplissait-elle de façon optimale sa fonction tant sur le plan du design que de l'électronique?"
Jobs et Ive jugeaient qu'il devait y avoir une osmose parfaite entre l'esthétique d'un produit, sa fonction et sa fabrication. Ils en firent la démonstration frappante lors d'un voyage en Europe. Les deux hommes furetaient dans le salon d'exposition d'un cuisiniste. Ive repéra un magnifique couteau; il le prit pour l'admirer, puis le reposa, d'un air chagrin. Jobs fit de même. "Il y avait une petite coulure de colle entre la lame et le manche", m'expliqua Ive. La ligne du couteau était somptueuse, mais tout était gâché par une finition bâclée. "Personne n'aime qu'on lui rappelle que son couteau préféré est assemblé avec de la vulgaire colle. Steve et moi, nous nous souciions de ce genre de détails qui ruinait la perfection d'un instrument, pervertissait son essence. Tous les deux nous voulions que nos produits soient purs et sans bavures d'aucune sorte."
Dans la plupart des sociétés, l'ingénierie imposait ses lois au design. Les constructeurs donnaient les spécifications techniques du produit, et les designers dessinaient des boîtes pour le mettre dedans. Pour Jobs, la démarche était inverse. Il avait, par exemple, validé le design du Macintosh avant même que la machine ne soit construite, et les ingénieurs avaient dû se débrouiller pour y loger leurs circuits."


"Steve Jobs" par Walter Isaacson

jeudi 4 septembre 2014

Jane Austen

"Vous savez, je suis moi-même un individu très prosaïque, raisonnable et bien peu romantique, et j'ai toujours eu à cœur de trouver la femme la plus raisonnable, la plus prudente et la plus sensée du monde. Mais, par ailleurs, il est très important pour moi qu'elle possède un défaut très particulier : elle doit perdre la tête dès qu'il s'agit de moi." 

                                                                     *******


"Cela s'appelle un chesil. Je viens d'expliquer à Mr. Brudenall ce que je peux en comprendre moi-même, dit-elle gravement.- Oui, nous avons été fort occupés à tenter de résoudre cette énigme, renchérit Mr. Brudenall. Nous avons conclu que ce doit être un bien médiocre cours d'eau pour ramper entre les galets plutôt que de les pousser à droite et à gauche devant lui.- Vraiment, c'est là votre conclusion? Oui, un cours d'eau bien médiocre, je vous l'accorde, conclut Sidney après l'avoir lui-même contemplé avec attention pendant quelque temps. Un courant plus vigoureux ne pourrait que s'ouvrir un bon passage bien droit. Vous êtes de mon avis, j'en suis sûr, Miss Brereton?"(...)"La saison de l'année peut jouer un rôle, dit Miss Brereton après un assez long silence. Je crois que, certains mois, il arrive que le cours d'eau progresse sans obstacle." Elle hésita de nouveau. "L'hiver, par exemple."(...)"Ah, mais ces obstacle ne me semblent pas si grands, reprit Sidney en jetant quelques galets dans l'eau. D'aussi petites pierres ne doivent guère compter.- Il y en a plus que vous ne pensez", dit Mr. Brudenall d'un air accablé."

(Sanditon, Jane Austen)



En lisant ce dernier roman de Jane Austen -elle est morte avant de le terminer et en fait on lit en ouvrant cet ouvrage qu'il a été écrit par "Jane Austen et une autre dame"-, je me faisais cette réflexion de la façon très libérale, en mode "main invisible", dont cette auteur aborde la question des relations amoureuses. 

Le concept de "main invisible" que je traduirais ici par le fait qu'il s'agit d'un processus inconscient et spontané, qui se niche au cœur de notre esprit, basé sur l'expérience et la raison. Par exemple, personne ne s'est dit un matin en se levant : "je vais inventer la langue française"; le processus a mis un temps fort long à se développer, sans que personne n'en ait véritablement conscience mais au final, le français a bien été créé et continue de se transformer selon des règles implicites et logiques.
De même, les relations humaines n'ont cessé d'évoluer au gré de critères sociaux, économiques, moraux, psychologiques et c'est cela qu'il est intéressant de découvrir -un peu- dans les romans cités.

Sous ses yeux (Jane Austen écrit à la façon d'une femme qui écrit une bonne lettre à une de ses amies; elle lui raconte ce qui se passe durant un séjour de vacances ou autre; du  grand art ! me souffle Gato et il a raison), les couples se font, les attirances prennent forme, avec toujours des quiproquos qui maintiennent un certain suspens et permettent aux personnages même de se découvrir et de découvrir leur passion. La raison, les passions, la volonté des personnes effectuent moult contorsions et combinaisons pour parvenir in fine, "à l'insu de leur plein gré" à un heureux ou malheureux destin. Tout se fait "naturellement", entre héros et héroïnes ordinaires qui formeront des couples assortis, même pour les individus les moins reluisants ce qui, je trouve, ramène le mariage à quelque chose d'envisageable et de rassurant, à la portée de tous,  sur le long terme. La question de savoir s'il s'agit de la bonne personne est quelque peu relativisée par cette notion de  "main invisible" qui finit toujours par nous ramener vers notre bien, dans tous les cas vers quelque chose qui a figure de bien.

Pas de morale là-dedans, la raison humaine (sommet de la "nature" humaine ou bien  au cœur de cette "main invisible" humaine) est utilisée à plein, bref, les jeux se font et se défont avec le décryptage de la romancière, posée là sur son rocher ou derrière son escalier et qui voit tout et qui dévoile tout : "le trait dominant de l'écrivain est d'exploiter le vaste silence qui nous enveloppe tous." 

La "main invisible" qui associe ou dissocie les personnages des romans de Jane Austen est quelque chose que cette romancière a parfaitement décrit, comme si elle ne maîtrisait pas du tout ses personnages et les laissait libres d'agir à leur guise. Mais tout son art de romancière se traduit par la façon impeccable, drôle, fluide, dont elle observe tout ce qui se passe, les luttes intérieures, les actions et la psychologie de chacun, l'hystérie générale, avec minutie, comme si, je le répète, tout se passait devant ses yeux attentifs. Quel bonheur de lire ce type de roman qui nous dévoile notre ordinaire de façon discrète, douce, comme une conversation animée, un soir d'été, sur une terrasse. Jane Austen est une bonne amie avec qui on aime parler.

dimanche 24 août 2014

Du lecteur

"J'estime qu'ils se trompent lourdement ceux qui affirment que les bases de la connaissance, de la culture, les bases de tout sont nécessairement ces classiques que l'on trouve énumérés dans toutes les listes des "meilleurs" livres. Je sais qu'il existe plusieurs universités dont tout le programme se fonde sur ce genre de liste. A mon avis, tout homme doit bâtir lui-même ses propres fondations. C'est le caractère unique de chacun qui en fait un individu. Quels que soient les matériaux qui ont contribué à donner sa forme à notre culture, chaque homme doit décider tout seul des éléments qu'il y choisira pour son propre usage. Les grandes œuvres sélectionnées par des esprits universitaires ne représentent que leur choix à eux. De tels esprits ont la manie de s'imaginer être nos guides élus, nos mentors. Peut-être si l'on nous laissait libre, finirions-nous par partager leur point de vue. Mais le moyen le plus sûr de ne pas parvenir à ce résultat, c'est de conseiller la lecture de telle liste de livres, représentant les soi-disant fondations de toute culture.Un homme devrait commencer par son époque. Il devrait commencer par se familiariser avec le monde où il vit et dont il fait partie. Il ne devrait pas avoir peur de lire trop ou trop peu. Il devrait lire comme il mange ou comme il prend de l'exercice. Le bon lecteur ne tardera pas à graviter autour des bons livres. Il découvrira, grâce à ses contemporains, ce qu'il y a dans la littérature du passé qui apporte un exemple, une inspiration ou simplement un délassement. Il devrait avoir le plaisir de faire ces découvertes tout seul, à sa guise. Tout ce qui a de la valeur, du charme, de la beauté, tout ce qui est lourd de sagesse ne saurait être perdu ni oublié. Mais les choses peuvent perdre toute valeur, tout charme, toute séduction, si l'on vous traîne par les cheveux pour les admirer. N'avez-vous jamais remarqué, après bien des expériences décevantes, que quand on recommande un livre à un ami moins on en dit mieux cela vaut?"

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"Ma faiblesse à moi, c'est de crier sur les toits chaque fois que je crois avoir découvert quelque chose qui me paraisse d'une importance vitale. Quand je viens de finir un livre admirable, par exemple, je m'installe presque toujours à ma table pour écrire des lettres à mes amis, parfois à l'auteur, voire à l'éditeur. L'expérience qu'a été pour moi cette lecture devient un élément qui prend place dans ma conversation de tous les jours, qui s'intègre à ce que je bois, à ce que je mange. J'ai parlé de faiblesse à ce propos. J'ai peut-être tort. "Croissez et multipliez!" a commandé le Seigneur.E. Graham Howe, l'auteur de War Dance, l'a exprimé sous une autre forme que j'aime encore mieux. "Créez et partagez!" conseillait-il. Et bien qu'au premier abord la lecture puisse ne pas sembler un acte de création, c'en est un pourtant au sens profond du terme. Sans le lecteur enthousiaste, qui est vraiment la contrepartie de l'auteur et très souvent son plus secret rival, un livre mourrait. L'homme qui répand la bonne parole augmente non seulement la vie du livre en question mais l'acte de création lui-même. Il insuffle l'esprit aux autres lecteurs. Partout il se fait le champion de l'esprit créateur. Qu'il en ait  ou non conscience, ce qu'il fait là c'est louer l'oeuvre de Dieu. Car le bon lecteur, comme le bon auteur, sait que tout est issu de la même source. Il sait qu'il ne pourrait partager l'expérience personnelle de l'auteur s'il n'était pas lui-même pétri de la même substance. Et quand je dis auteur j'entends Auteur, avec un A majuscule. L'écrivain est évidemment le meilleur de tous les lecteurs, car en écrivant, ou en "créant" comme on dit, il ne fait que lire et que transcrire le grand message de la création que dans sa bonté le Créateur a dévoilé à ses yeux."

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"Non, à mes yeux, le trait dominant d'un écrivain c'est son don d'"exploiter" le vaste silence qui nous enveloppe tous. De tous les artistes, il est celui qui sait le mieux qu'"au commencement était le Verbe et que le Verbe était Dieu". Il a capturé l'esprit qui anime toute création et il l'a exprimé en signes et en symboles. Sous prétexte de communiquer avec ses frères humains, il nous a sans s'en douter enseigné à communier avec le Créateur. En prenant pour instrument le langage, il montre que celui-ci n'est point langage mais prière. Un genre très particulier de prière, certes, puisqu'elle ne demande rien au Créateur : "Béni sois-tu, ô Seigneur!" C'est cela qu'elle exprime, quel qu'en soit le sujet, dans quelque idiome qu'elle soit formulée. "Laisse-moi m'épuiser, ô Seigneur, en chantant tes louanges!"
N'est-ce pas là "le travail divin" dont on a parlé?"

Henry Miller, "Ils étaient vivants et ils m'ont parlé"

samedi 23 août 2014

Les Hauts-Quartiers de Paul Gadenne


J'ai lu ces jours-ci en Bretagne, un magnifique roman de Paul Gadenne. Mes lectures sont souvent inspirées du site du Stalker qui évoque dans un récent article ce beau livre. Voici ce que j'en ai retenu.

"Il y a ceux qui croient facilement a encore dit Lambert en soulevant son massicot, et il y a ceux qui ne croient que sur la croix, à qui la croix est donnée plus que le "Je crois", et pour cela ils ne seront pas moins bien traités que les autres, parce que le Christ est avec eux, avec sa croix, même s'ils n'y croient pas, même s'ils croient l'opposé, même s'ils disent non. Même si vous le niez, lui dit-il, même si vous l'insultez, le Christ est en vous, comme en chacun, et vous mourrez avec lui."

Voici le portrait de Didier Aubert, le héros des Hauts-Quartiers, voici le portrait de toutes ces personnes que je rencontre de plus en plus, qui ont soif d'absolu mais qui n'ont plus de religion.Que sont ces hommes, ces écrivains ou artistes que je rencontre aujourd'hui, qui réclament Dieu, dans leurs excès même, mais qui sont dans le même temps de moins en moins catholiques, au sens strict du terme? Notre Église va donc t-elle si mal? C'est pour moi un grand mystère et sujet d'angoisse car j'ai été élevée avec le fameux "Hors de l'Église, point de Salut!" L'incroyable espérance de ces phrases de Gadenne qui explique que le salut est donné, que le Christ est donné, que la croix est donnée même à ceux qui ne croient pas, même à ceux qui disent non, est simplement géniale.
Les Mme Chotard (grenouille de bénitier machiavélique!) sont légions sur les bans d'église aujourd'hui... Et les "abbé Singler" aussi, qui vient "de tuer son Dieu comme il faut" Et dans le même temps, ces nouveaux "chrétiens", rejetés apparemment de l'Église, se dressent de plus en plus nombreux... "J'ai frappé à votre porte et vous ne m'avez pas reconnu..." Gadenne avec Flopie, à la fin du roman dans un mariage à l'église qui leur est à eux refusé, les pauvres parmi les plus pauvres : "Je voudrais bien voir dit naïvement Flopie. "Tu ne vois pas ?-Non. Je suis trop petite. Il y a trop de monde. -Ne parle pas si fort, dit-il. On ne parle pas dans une église." et puis ce passage terrible, toujours à propos de l'église dans laquelle ils se trouvent : "Viens! Nous étions cette nuit dans un mauvais lieu, mais nous sommes retombés maintenant dans un autre..." "Il n'y a plus d'endroit propre, plus de recours, prononce t-il en lui-même, plus rien. Rien. Aucun lieu sur terre où un honnête homme puisse aller."
Cela me fait trop penser à ce cri du Seigneur en Croix : Mon Père! Pourquoi m'as-tu abandonné?!" D'ailleurs, toute la fin du roman, cette course éperdue au travers de la ville d'Irube où se situe le roman, fait songer au chemin de croix de Jésus. Non, je me trompe, c'est bien sûr la représentation de la Sainte Famille, courant d'hôtelleries en hôtelleries pour trouver refuge. Irube, petite Bethléem, l'Arditeya, la Bergerie, Flopie, le petit agneau, : "Il savait tout par ce petit genou rond et pur comme un galet. Où la pureté va-t-elle se nicher!"c'est à la Bergerie que l'Agneau sera sacrifié, après leur terrible périple.Plus exactement, Didier, représentation du Christ qui porte les péchés du monde (Flopie et son bébé à qui Didier en se mariant civilement avec elle donne un nom, son nom, il les prend tous deux sur lui) et qui meurt pour mieux renaître à la vraie Vie. Bien sûr, tout cela évoque le si beau petit recueil de textes de Bernanos, les Prédestinés, où il montre que les véritables saints n'ont pas toujours été très bien accueillis dans l'Église... Eux ont du se sentir bien rejetés aussi, abandonnés comme le Christ en croix mais toujours si plein d'amour pour son Père, et nous, pour notre Église! "Quelle messe! C'était une nouvelle vague de ravissement, d'extase, l'entrée au paradis."
Mais qu'expient-ils tous donc à la fin, ces hommes, en quête, pour traquer ainsi, sans relâche, le fin mot de l'histoire? Pourquoi se placent-ils du côté des vaincus, comme notre Didier ? Sans doute parce qu'ils ont compris, que c'est ainsi qu'ils seront du côté du Vainqueur... Mais comment l'ont-ils intégré, alors qu'ils n'ont plus la foi, ou qu'ils ne l'ont jamais eu? Quelle sorte de chrétiens sont-ils donc ? Je cherche à comprendre et à suivre des traces qui me paraissent aller dans une direction qui est Bonne...mais ce chemin que proposent certains, me semble d'une incroyable dureté et difficulté. N'ayant pas cette volonté ou courage, et surtout, ayant reçu la foi depuis mon plus jeune âge, et celle-ci ne m'ayant jamais quittée tout à fait, je me raccroche, comme la femme de l'évangile, au vêtement du Christ, me disant que cela suffira à faire cesser mes craintes imbéciles dans ce monde et surtout je me laisserai ainsi traîner sur ce Chemin, comme les petits enfants attrapent un pan du manteau de leur père ou mère et se font "tirer"... (je tiens un pan de la Vérité, mais c'est la foi qui me sauve, ai-je écrit à un vieux monsieur de 80 ans). Quelle incroyable providence a veillé sur ma petite vie, me donnant ce cadeau de la foi, par mon baptême d'abord, par les prières de tous ceux qui m'aiment ensuite, grâce, tout simplement à ce que l'on appelle la communion des saints! Comme il faudrait que tous bénéficient de cette force démultipliée pour avancer dans le chemin.

L'exploration n'était pas terminée, mais il ne se sentait pas la force de la reprendre, il avait hâte de refermer le coffre, de clore définitivement le cercueil."
Il faudra retrouver quelques ressources cette après-midi après une lecture comme celle des Hauts-Quartiers: un beau paysage, les pins se dessinant sur la mer, dans une baie bretonne, la vue de mes petits, dressés contre les vagues, tout bronzés de sel et de mer, me suffiront. Il y a d'ailleurs des descriptions de paysages absolument sublimes dans le livre de Gadenne de jardins (le petit jardinet à la Bergerie, l'Arditeya, sorte d'éden qui protégeait le jeune Didier. La Bergerie, lieu de vie et de mort et de renaissance, l'Arditeya, la Crèche et le Golgotha.)
J'ai retrouvé, à ce propos, une réflexion de Gadenne (réflexion que je m'étais faite il y a longtemps, en lisant Hello ): je recopie Gadenne : "Ce qui nous séduit dans un jardin, reprit-il, c'est cela, je pense, c'est qu'il nous rend un goût oublié, ce goût de paradis terrestre qui est accroché à notre peau." J'avais écrit : "les artistes, dans leurs œuvres d'art, poussent ces cris qui traduisent notre nostalgie déchirante du Paradis!"
Mais pour un temps seulement, ces contemplations et lectures, tout ceci est trop précaire, et mon espérance doit se renouveler, de fond en comble, chaque jour... Je pense que c'est cela la vie : re-naître chaque jour que Dieu fait.
"Tu verras comme un homme peut renaître..." "Floflo... Toi et moi ne sommes pas différents... Je ne suis rien, et qu'est-ce que prier sinon savoir qu'on est rien..."

"Tout le monde ne peut pas aimer comme il faut, tu comprends, aimer jusqu'à accepter, jusqu'à revendiquer, mais tout le monde peut travailler comme il faut... Travailler, c'est aussi faire acte d'amour, une manière de se charger du monde..."

mercredi 28 août 2013

Mangeurs d'étoiles



"En dehors des lectures édifiantes qui m'étaient recommandées par ma mère, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main ou, plus exactement, sur lesquels je mettais discrètement la main chez les bouquinistes du quartier. Je transportais mon butin dans la grange et là, assis par terre, je me plongeais dans l'univers fabuleux de Walter Scott, de Karl May, de Mayn Reed et d'Arsène Lupin. Ce dernier m'enchantait particulièrement et je m'efforçais de mon mieux d'imposer à mon visage la grimace caustique, menaçante et supérieure, dont l'artiste avait doté le visage du héros sur la couverture du livre. Avec le mimétisme naturel des enfants, j'y réussissais assez bien et, une vague trace du dessin qu'un illustrateur de troisième ordre avait tracé jadis sur la couverture d'un livre bon marché. Walter Scott me plaisait beaucoup et il m'arrive encore de m'étendre sur mon lit et de m'élancer à la poursuite de quelque noble idéal, de protéger les veuves et de sauver les orphelins -les veuves sont toujours remarquablement belles et enclines à me témoigner leur reconnaissance, après avoir enfermé les orphelins dans une pièce à côté. Un autre de mes ouvrages favoris était L'île au Trésor de R. L. Stevenson, encore une lecture dont je ne me suis jamais remis. L'image d'un coffre en bois plein de doublons, de rubis, d'émeraudes et de turquoises -je ne sais pourquoi, les diamants ne m'ont jamais tenté- est pour moi un tourment continuel. Je demeure convaincu que cela existe quelque part, qu'il suffit de bien chercher. J'espère encore, j'attends encore, je suis torturé par la certitude que c'est là, qu'il suffit de connaître la formule, le chemin, l'endroit. Ce qu'une telle illusion peut réserver de déceptions et d'amertume, seuls les très vieux mangeurs d'étoiles peuvent le comprendre entièrement. Je n'ai jamais cessé d'être hanté par le pressentiment d'un secret merveilleux et j'ai toujours marché sur la terre avec l'impression de passer à côté d'un trésor enfoui. Lorsque j'erre parfois sur les collines de San Francisco, Nob Hill, Russian Hill, Telegraph Hill, peu de gens soupçonnent que ce monsieur aux cheveux grisonnants est à la recherche d'un Sésame, ouvre-toi, que son sourire désabusé cache la nostalgie du maître-mot, qu'il croit au mystère, à un sens caché, à une formule, à une clé; je fouille longuement du regard le ciel et la terre, j'interroge, j'appelle et j'attends. Je sais naturellement dissimuler tout cela sous un air courtois et distant : je suis devenu prudent, je feins l'adulte, mais, secrètement, je guette toujours le scarabé d'or, et j'attends qu'un oiseau se pose sur mon épaule, pour me parler d'une voix humaine et me révéler enfin le pourquoi et le comment."
("La promesse de l'Aube", Romain Gary)

mercredi 19 juin 2013

Céline et Jésus, par Lounès


"Pour rappel les Évangiles nous enseignent que seuls sont « vomis » les tièdes, textuel. Un jour si Dieu me prête vie je démontrerai que Céline était bien plus que chrétien, qu’il imitait, christique,  le monsieur de Nazareth à tel point qu’il s’était fait Jésus des Français. Cela pourra faire sourire mais que l’on regarde alors simplement le tout premier paragraphe de 4 lignes en exergue de Voyage au bout de la Nuit. Cette « chanson des gardes suisses » inventée qui parle de « passage », de « ciel où rien ne luit ». Est-ce que l’on sait ce que c’est que le massacre des gardes suisses? Vous voyez le jardin des Tuileries? Sur toute l’étendue du parterre des corps de soldats blonds immenses étendus et du sang absolument partout, et une foule hystérique excitée par des tribuns crochus (Marat…) qui crie victoire, prélude à tant d’autres massacres systématiques du brun sur le blond, du bis sur le clair, de l’épais sur le léger, du lourd sur le raffiné. Céline s’est dressé contre le sanhédrin, il a tout dit de ce qu’il avait vécu à la SDN, à New-York seul contre tous, à Los Angeles, à Londres, à Anvers… Né fils unique, mort conspué et détesté. Il a attendu d’avoir largement l’âge adulte pour entrer en « vie publique » et commencer à révéler tout ce qu’il savait. Il portait le prénom d’un roi et d’un saint (Louis) de sa race et de son pays, comme l’Autre qui descendait de David. Il n’a jamais adhéré à aucun parti ou groupement alors que c’était son intérêt. Il croyait en une sorte de vie cachée derrière la vie à tel point qu’il se refusait de prononcer certains mots trop intimes, comme d’autres refusent de prononcer le nom véritable de Dieu. Céline rejetait la religion mais était entièrement imprégné de la fidélité à une morale intangible pour laquelle il a fait le sacrifice du confort auquel il était appelé. A quoi résumer finalement les vies de Céline et de Jésus? A la Résistance (écrite pour Céline, orale pour Jésus) à une Occupation (de la France pour Céline, du Temple pour Jésus)."

dimanche 16 juin 2013

Du lecteur, du rêveur, 4ème partie - "Traum Philip K. Dick, le martyr onirique", par Aurélien Lemant

Relire si possible auparavant cette petite série intitulée : "Du lecteur", pour mieux comprendre ce qui suit ci-dessous :




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J'ai découvert un petit essai chez le Stalker intitulé  : "Traum Philip K. Dick, le martyr onirique" aux éditions Le feu sacré. Je crois que c'est une bonne synthèse ou plutôt une bonne avancée dans cette quête sur le pouvoir de la littérature, son intérêt vital pour nous, lecteurs. Et là je parle de n'importe quel lecteur car c'est toute la force de ce petit livre, de montrer que tout lecteur est un "rêveur" au sens large du terme (il ne s'agit pas que de lire des livres mais d'être à l'écoute, profondément, de tout, d'être attentif à ce qui ne se voit pas, ne s'entend pas, ne se lit pas, paradoxalement, et qui pourtant existe et se voit, s'entend et se lit d'une autre façon que la manière orthodoxe),  et plus encore un lecteur est un homme qui "lit" ou rêve dans le sens donné précédemment pour sa survie physique et spirituelle (les deux se confondant).

On ne le sait pas forcément quand on lit, on ignore la plupart du temps les enjeux existentiels qui sous-tendent à chacune de nos lectures, même les plus frivoles, même les plus simples. Le lecteur est celui qui prend dans ses bras ce bébé dont a accouché l'écrivain : ce bébé, c'est le lecteur qui va s'en occuper, le faire grandir en lui. Aurélien Lemant montre qu'en fait le livre devient, par notre lecture, un hôte parasite de nous-même. C'est donc une graine, si vous voulez, ou plus exactement un atome qui est fissile, qui peut et doit exploser en nous, en nos cœurs, nos corps, nos esprits, nos âmes et nous transformer et transformer notre monde à jamais. "Les idées sont vivantes" avance Lemant par l'intermédiaire de Dick et oui, les idées sont en nous, une fois réceptionnées, elles sont nous.

Et Dieu là-dedans? Dieu qui est l'alpha et l'oméga pour toute vie, pour toute âme qui le reçoit, ou l'espère, ou le combat, croyante ou pas. Les chemins de la grâce sont multiples, la lecture, l'art en général en est un, de chemin, et pas des moindres, et l'écrivain ou l'artiste, comme le lecteur-rêveur, deviennent conducteurs et  réceptacles de cette Grâce et par cela même Dieu peut enfin nous suivre et consolider ("je partirai en guerre contre leur instabilité") ce qui est à la source de notre liberté : ce doute créatif, cet atome fissile dont l'explosion croît en nous en développant ses volutes et son champignon nucléaire, ce doute donc qui nous fait avancer sur le chemin, la route que nous avons choisie, ce doute créatif sur lequel Dieu se greffe et nous accompagne.


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                                                      Citations


"Soyons-en sûrs, le livre n'est pas un interface, ni support de télécommunication ni cordon ombilical. Il est un hôte. Un hôte ubiquitaire, métempsychotique, un hôte présent dans plusieurs organismes à la fois : un parasite. Et c'est ce que ce parasite pond en nous, puis ce qu'il advient de sa ponte, qui m'intéresse ici.
Combien de temps faut-il à un monstre pour faire son nid? En une trentaine d'années, parmi les plus étranges du siècle qui le vit naître, Philip K. Dick a niché toutes sortes de parasites dans ce que nous appelons la culture."

"Dorothy Kindred, la mère de Dick, l'expose plus efficacement dans cette lettre tapée à la machine au début des années cinquante, sans pour autant augurer que son commentaire s'appliquerait bien vite aux obsessions de son fils : "(...) plus j'en apprends sur la façon de penser d'autrui, plus il me semble universellement vrai que chacun porte un autre monde en soi".

"Douter doit devenir un jeu. Un jeu dont les règles s'inventent et se remplacent indéfiniment au cours de la partie. Cette partie a la vie pour plateau, et pour but la remise en cause, à plusieurs et en public, et le plus sérieusement du monde, du fondement même de ce que nous vivons, au moment même où nous le vivons -je suis comédien dans l'une de mes existences, mais il ne s'agit certainement pas de cela, ou alors sous une tournure paroxystique, chauffée à blanc, interpréter le réel comme une pièce de théâtre- pour en retirer le meilleur bénéfice souhaitable : le rire. Le rire tonitruant de ce qui nous arrive sur cette terre. Une Nausée inverse. C'est toute notre vie, du haut de ses indélicatesses et revirements, cette vie encore trop précieuse malgré ceux-ci, qui doit faire l'objet du jeu; nul ne saurait y perdre, puisqu'il n'y a pas de game over! La mort elle-même fait partie de la manche. Comme le lui aurait dit une voix que Dick nomme Dieu dans le fragment 001 de son Exégèse, alors que l'écrivain conversait avec un ami par téléphone au même moment : "Tu n'es pas pas celui qui doute; tu es le doute lui-même. Aussi ne cherche pas à savoir, car tu ne peux pas savoir." Il n'y a pas de connaissance. Il n'y a que l'Infini.(...) Infinie est la méconnaissance de Dieu, mais Dieu comme infini suppose potentiellement une connaissance à sa mesure. A l'exemple des onze apôtres qui n'ont pas moufeté, il est par essence impossible de ne pas douter. Le doute est encore une forme de foi, la seule que personne ne peut ordonner, peut-être parce qu'elle sait s'imposer d'elle-même.C'est pourquoi le scandale causé par Socrate n'a pas duré : une fois le grand dubitatif assassiné, tout le monde pouvait faire sien le doute socratique; tel Socrate, Philip K. Dick enseigne et dispense le doute, en tant que cheminement vers la vérité. On l'aura saisi, seul importe cet itinéraire, puisque la destination est incertaine -et l'interlocuteur, variable : tel Philip K. Dick, Socrate entendait des voix, avec lesquelles il dialoguait, y compris en présence de ses disciples. Les deux hommes, à quelques milliers d'années de distance, déclarèrent entendre Apollon s'adresser à eux. Sublime privilège d'artiste.
Dieu à Dick, encore : "Construis des raisonnements qui te permettront de comprendre (...). Je partirai en guerre contre leur instabilité. Tu crois qu'ils sont logiques, mais il n'en est rien; ils sont infiniment créatifs.". Notre vie est un ouvrage, pas uniquement du point de vue créationniste, mais au sens artistique. Ce jeu du doute exige des joueurs artistes. Des êtres vivants qui sont aussi des personnages. Doutons, seule la certitude est source de génocides et de malentendus."

"Toute prise de parole devrait être l'expression artistique d'une vérité, et toute oeuvre d'art le compte-rendu d'un rêve. Dick n'écrivait pas de romans, il rédigeait des rapports."

"Le pouvoir qu'exercent les images sur notre vie, c'est nous qui le leur avons donné. Le pouvoir, et l'emprise. Emprise telle, que nous avons négligé que ce pouvoir était originellement nôtre, que nous étions en mesure de le retourner contre elles. La connaissance perdue de cette faculté à contrer le diktat de nos créations, même chez l'être le plus éveillé me semble t-il, ne s'active plus que par accident, lors de brèves incursions dans des zones reculées, ou peu survolées, de notre cerveau. Quel admirable territoire, pourtant, et quel saisissant voyage! Me croira-t-on si j'affirme que c'est la paresse qui a présidé à notre Chute, plus que la curiosité?"

"... Dick assure que "littéralement, les idées sont vivantes". Quelques mois plus tard, en février 1978, il consigne dans le folder 28 de son Exégèse : "Les pensées sont ontologiquement réelles et non de simples descriptions verbales d'une réalité matérielle; elles sont l'ordre définitif de la réalité".
"Attention à ce que vous écrivez, ça pourrait devenir vrai, avance quant à lui Grant Morrison..."

"Si les frontières avec l'au-delà ne sont pas infranchissables, et si les morts peuvent parler, de quel côté sommes-nous présentement? D'aucuns comprendront que l'une des questions les plus cruciales de l'héritage de Philip K. Dick soit contenue dans ce mantra, répété ou commenté à foison dans Ubik : Je suis vivant et vous êtes morts. Que ce message soit transmis dans le livre par un être prétendument décédé à un groupe de personnages en apparence bien vivants, renversant le cours et le sens de l'histoire, concourt à la dislocation de la réalité dans laquelle évoluent ce groupe, et le lecteur. Car c'est bien à nous que s'adresse Glen Runciter quand il envoie cet avertissement, simultanément démiurge christique et Christ alternatif défiant le projet manqué du démiurge, nous faisant connaître, comme saint Paul en Colossiens, III-3, que : "vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu". Notre vie véritable n'est pas celle que nous pensions mener? Notre renaissance est conditionnée par la révélation de notre mort? Alors Runciter est un Christ de S-F-Foe Chip, principal protagoniste du roman, le concède lui-même : Glen Runciter "a donné sa vie pour sauver la nôtre", or ce mort est le plus vivant de tous-, alors Chip et ses co-équipiers sont des apôtres sur la voie initiatique, et la bombe aérosol aérosol UBIK, qui permet de défier les caprices du monde matériel et temporel, est plus qu'un génie dans sa langue merveilleuse : elle est le Saint-Esprit diffusé selon un procédé technologique supérieur. Le propre génie de Dick est d'avoir compris l'Esprit comme une donnée grâce à laquelle étudier le monde. Dieu est information."

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Cimetière d'Arlington, Washington DC

« La clairière ne marque rien de plus qu’une halte temporaire car, de nouveau, nous devons pénétrer dans le haut massif de bois sombres qui se tient devant nous et avale la douceur de cette lumière qui n’aura donc été, lueur frôlant les sables mouvants plutôt que le seuil véritable, que l’entre-deux trompeur, l’orangeraie qu’évoque Yves Bonnefoy, où l’on peut se retenir afin de puiser de nouvelles forces ou, au contraire, s’endormir, croyant que nous sommes parvenus au bout de l’effort. Or, non, celui-ci reste à accomplir, comme le chemin d’ailleurs qui mobilise ses plus secrètes ressources. J’oubliais : no hay caminos, hay que caminar… » (Le Stalker)


Caminar

Je m’engage, seule, dans un petit chemin,
Le vent souffle dans les arbres immenses.
Mille bruits, diffus, éclatants, me dérangent.
Je marche doucement vers un lieu incertain ;
Puis, de plus en plus vite, mon pied avance :
J’ai vu une lumière, me semble t-il, au loin .

Clarté rassurante, clairière paisible,
La fleur est odorante et le papillon voltige.
Je me suis endormie dans une chaleur rassurante
J’ai fermé les yeux sur une lueur aveuglante.
La forêt fraîche et sombre m’a happée de nouveau
Dans ma nuit, enfoncée, dans le gouffre, le saut.

Relevée lentement, la poussière retombe
Doucement.
Où suis je ?

L’arène est lumineuse, le sable brûlant sous mes pas ;
Dans la lumière incandescente, au milieu des vivats
J’ai mon glaive bien en main, rien ne m’atteindra.
La bête est énorme, luisante et noire, l’œil fou.
Je n’ai pas peur, non, je suis déjà morte, c’est tout.
L’ombre immense se lève, oh fraîcheur bienfaisante !
Le soleil tournoie, je suis piétinée, broyée, pantelante.

Je respire et je vis, paupières obstinément baissées ;
Voir sans regarder, savoir sans lire, pas de réalité.
Je me suis ensevelie dans le gouffre – tombeau
Je pensais vivre ainsi cachée au milieu du troupeau.
Mais le monstre m’a trouvée, mon propre cerveau
Il m’a tuée pour de bon , réveillée à nouveau.

Relevée lentement,
Je suis
En enfer
Maintenant

Ballet immémorial, défi transcendantal
Ne pas s’endormir, rester éveillé,
Chercher la vérité, trouver la réalité
Je suis A, petite fille de la forêt,
Je suis A, petite fille du soleil,
Je suis A, entre terre et ciel.




samedi 27 avril 2013

Débutants de Raymond Carver, poétique de l'ordinaire





D’un bord à l’autre, par éducation ou pudeur, les personnages ont du mal avec les mots. Les objets et les gestes expriment pour eux les failles, les frustrations et les émotions profondes. C’est surtout là une des forces de Carver : ces moments cimes où ses héros accèdent à la compréhension au-delà de tout intellect. Il y a en quelque sorte une poétique de l’esprit d’escalier chez lui.
Cette compréhension n’amène jamais ni solution ni rebondissement face à l’échec ou l’implacable enchaînement des choses, mais permet de repositionner les personnages dans une logique moins absurde, donnant lieu à un éclairage nouveau, d’une étrange intensité, sans effets spéciaux.



dimanche 18 novembre 2012

Le meilleur des mondes*



                                       
 Prochaine manifestation à Paris : le 13 Janvier 2013

A Savoir dans Valeurs Actuelles N°3964

"Parent 1 et Parent 2" 
Le "mariage pour tous" va t-il bouleverser le vocabulaire de l'état civil? Christiane Taubira se veut rassurante : "Mari et femme" va certes être remplacé par "époux", et parfois "père et mère" par "parents", mais le mot est déjà très présent dans le code civil", a-t-elle justifié. L'examen du projet de loi indique tout de même que pas moins de 52 articles du code seront concernés par ce processus de substitution... Autre interrogation : le livret de famille. Selon Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la Famille, les idées de "parent 1 ou 2" ou de "parent A ou B" sont "totalement fausses". Mais si l'on remplace "père" et "mère" par "parent", comment ensuite les différencier? Une question restée sans réponse alors que se profilent les manifestations du 17 et 18 novembre."

*Cela rappelle la lecture du "Meilleur des mondes " d'Aldous Huxley où le terme de "mère" ou "maman" est banni comme un mot indicible ou "gros mot".

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 Le grand rabbin de France a publié un texte très argumenté sur le sujet, sans doute l’un des plus convaincants. Sa conclusion : 

"A l’heure de conclure, il ressort que les arguments invoqués d’égalité, d’amour, de protection ou de droit à l’enfant se démontent et ne peuvent, à eux seuls, justifier une loi.
Que les droits en termes d’homoparentalité et d’adoption soient étendus ou limités, il ressort également que les militants LGBT utiliseront le mariage homosexuel comme un cheval de Troie dans leur entreprise, bien plus large, de nier la sexuation, d’effacer les différences sexuelles et de leur substituer des orientations permettant à la fois de sortir du « carcan naturel » et de mieux dynamiter les fondements hétérosexuels de notre société.
Il n’y aurait ni courage, ni gloire à voter une loi en usant davantage de slogans que d’arguments, en se conformant à la bien-pensance dominante par crainte d’anathèmes et encontre-attaquant in extremis par une question du type : « s’il n’y a aucune raison de faire une loi, en quoi est-ce que cela dérange qu’il y en ait une ? ».Ce qui me dérange, c’est le refus du questionnement, le refus de sortir de ses évidences.
Ce qui pose problème dans la loi envisagée, c’est le préjudice qu’elle causerait à l’ensemble de notre société au seul profit d’une infime minorité, une fois que l’on aurait brouillé de façon irréversible trois choses :
les généalogies en substituant la parentalité à la paternité et à la maternité,
le statut de l’enfant, passant de sujet à celui d’un objet auquel chacun aurait droit,
les identités où la sexuation comme donnée naturelle serait dans l’obligation de s’effacer devant l’orientation exprimée par chacun, au nom d’une lutte contre les inégalités, pervertie en éradication des différences. Ces enjeux doivent être clairement posés dans le débat sur le mariage homosexuel et l’homoparentalité.Ils renvoient aux fondamentaux de la société dans laquelle chacun d’entre nous a envie de vivre."

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Séparer le mariage traditionnel de l’État

extrait : 

"Que faire alors dans ce contexte ? Exiger le démariage civil
N’attendons pas de la loi qu’elle protège la personne, la liberté, la propriété ou le mariage. Comme le faisait déjà remarquer Hayek, à la suite de Bastiat, « jamais, en vérité, au cours de l’histoire entière, les gouvernements n’ont été comme aujourd’hui dans la nécessité de se plier aux desiderata spéciaux d’un grand nombre d’intérêts particuliers ». Et il ajoutait : « Le résultat de cette évolution est que le concept de loi, lui-même, a perdu toute signification. » (Droit, législation et liberté). La défense du mariage traditionnel doit se faire désormais par les institutions sociales ou la société civile (églises, associations) et non plus par la contrainte de la loi. Quand la loi prétend établir tel ou tel modèle de vie, il en résulte une lutte entre des factions qui veulent se l’approprier pour leur propre compte. Il en fut ainsi quand la loi établissait le christianisme comme religion d’État. On a vu le résultat : la lutte des anticléricaux pour s’emparer du pouvoir et faire des lois antireligieuses. Il se passe la même chose aujourd’hui pour la famille. La loi défendait la famille traditionnelle. Résultat : des groupes de pression s’en emparent pour établir des lois anti-famille."

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Il faut mourir avec son temps

extraits : 

"Le danger, voilà ce que fuit l'animal domestique, ce gros chat qui exige que son maître l'Etat lui achète des croquettes parce qu'il est inadmissible de se risquer à aller chasser sa proie dans le jardin, voilà ce qu'il ne veut plus accepter. La sécurité absolue, le risque zéro, la vie régentée de bout en bout, voilà l'aspiration de l'homme occidental contemporain. 
(...)
Le mariage gay n'est qu'un symptôme  Ce vers quoi nous tendons, en annihilant tout obstacle de la vie d'un homme, c'est vers l'annihilation de l'homme lui-même. Nous posons les bases d'une espèce humaine effrayée par l'aventure et ce qu'elle peut impliquer, qui mendie des droits parce qu'elle renonce à la liberté."