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samedi 27 avril 2013

Débutants de Raymond Carver, poétique de l'ordinaire





D’un bord à l’autre, par éducation ou pudeur, les personnages ont du mal avec les mots. Les objets et les gestes expriment pour eux les failles, les frustrations et les émotions profondes. C’est surtout là une des forces de Carver : ces moments cimes où ses héros accèdent à la compréhension au-delà de tout intellect. Il y a en quelque sorte une poétique de l’esprit d’escalier chez lui.
Cette compréhension n’amène jamais ni solution ni rebondissement face à l’échec ou l’implacable enchaînement des choses, mais permet de repositionner les personnages dans une logique moins absurde, donnant lieu à un éclairage nouveau, d’une étrange intensité, sans effets spéciaux.



samedi 23 février 2013

Alcoolos, à vos travaux (d'aiguille)!

"Quand il avait cessé de boire, au début, il avait ri de la suggestion d'un homme d'affaires quinquagénaire entendue un soir aux Alcooliques Anonymes, selon laquelle il aurait pu trouver profitable de s'intéresser aux travaux d'aiguille. Peut-être était-ce une bonne façon, lui avait dit ce brave homme, d'occuper le temps libre qu'il aurait désormais sur les bras, le temps qu'il avait jusque-là consacré à boire. C'était sous-entendre que les travaux d'aiguille lui permettraient de s'occuper dans la journée ou pendant la nuit tout en lui procurant une certaine satisfaction. "C'est très prenant, c'est pourquoi je vous aiguille là-dessus", avait dit ce monsieur avec un clin d'oeil. James avait ri en secouant la tête. Mais au bout de quelques semaines d'abstinence, quand il découvrit qu'il disposait de plus de temps qu'il n'en pouvait employer utilement et avait un besoin croissant de s'occuper les mains et l'esprit, il avait demandé à Edith si elle voulait bien acheter le matériel et les petits manuels pratiques qu'il lui fallait. Il ne faisait pas d'étincelles, ses doigts devenant de plus en plus lents et raides, mais il avait brodé deux ou trois choses dont il était content après les taies d'oreillers et les torchons pour la maison. Et du crochet aussi -bonnets, écharpes et moufles pour ses petits-enfants. Quand une pièce, aussi banale soit-elle, était terminée, il éprouvait en la regardant le plaisir de l'ouvrage accompli. Il était passé des écharpes et des moufles à la création de petits tapis qu'on trouvait sur le plancher de chaque pièce de la maison à présent. Il avait aussi fait deux ponchos de laine qu'Edith et lui portaient pour leurs promenades sur la plage; et tricoté une grande couverture, son projet le plus ambitieux jusqu'alors, qui l'avait occupé pendant près de six mois. Il y avait travaillé tous les soirs, accumulant les carrés de lainage, et se réjouissait de cette activité régulière."

(Raymond Carver, Débutant, nouvelle intitulée : "Si tu veux bien".)

samedi 9 février 2013

"Tout homme cherche le salut comme une braise retirée du feu"




Départ en bétaillère comme tous les matins : bébé Gabrielle a revêtu sa combinaison Décathlon de ski et son anorak rose : tout est trop grand pour elle, aussi sort-elle de son lit pour se retrouver comme dans un nouveau couffin. Avec un biberon de lait chaud, elle est parée pour la route. J'ai décidé de ne la réveiller qu'à la dernière minute, de la laisser prendre son lait dans la voiture, cela me permet moi-même de petit déjeuner dans une relative tranquillité (les jumeaux et Rémi sont passés avant dans la cuisine qui ressemble à un champ de bataille); je me rends compte avec inquiétude ce matin que j'ai dû mal à me lever : non pas seulement à cause de la fatigue hivernale mais j'éprouve une véritable angoisse à me sortir du lit, à me décider à assumer une nouvelle journée qui commence; ce premier geste me coûte horriblement, je suis à la limite de la panique ce qui est irrationnel. Je suis comme un soldat qui hésiterait avant d'aller au feu. Sauf que je ne risque pas de mourir a priori. Les nouvelles sont pourtant bonnes sur le front du quotidien : les enfants vont bien, les grippes s'éloignent, les jumeaux progressent lentement mais sûrement à l'école, les orientations des uns et des autres prennent corps, les amitiés s'épurent, la famille est toujours là... Il est vrai que nous manquons un peu de temps pour nous, mon mari et moi, mais il est là, toujours présent et attentif malgré des charges de travail écrasantes. Alors quid de cet état mental qui me freine?

Je me rends alors compte que cela faisait un moment que je ne m'étais pas confessée et je n'ai pas cherché plus loin la cause de mon malaise. j'y suis donc retournée profitant de l'heure d'adoration pour aller voir mon bon prêtre local.

Je demeure persuadée de l'importance, de l'efficacité concrète de ce sacrement. Et pourtant j'ai posé une question à mon curé, je lui ai posé la question la gorge tellement serrée que j'avais bien du mal à m'exprimer mais j'ai réussi à aller jusqu'au bout, c'était quasi d'un enjeu vital; je lui ai dit, prenant une image dont j'avais les termes devant les yeux à l'instant où je lui parlais : "Mon père, j'éprouve le besoin de me confesser parce que j'éprouve le besoin, la nécessité d'être sauvée. Comme quelqu'un qui se noie, ai-je poursuivi, il coule, sa respiration lui manque, il est sur le point de se laisser aller (et pourtant la rive est toute proche, je la vois!) et à ce moment là une main (ici la main divine) le tire hors de l'eau in extremis."
J'évoque cette image de la noyade sans trop de difficultés ayant pour ma part failli me noyer, toute petite, en mer Méditerranée alors que ma mère lisait sur la plage. Je me souviens parfaitement de cette horrible sensation d'avoir la respiration coupée, un long moment, trop longtemps. Et ce qui était curieux, c'est qu'au fur et à mesure que je développais mon image au prêtre, j'avais la gorge de plus en plus serrée et j'ai eu de la peine à aller au bout de ma question comme si justement je revivais cet incident de mon enfance.
Quoiqu'il en soit, j'ai poursuivi : "j'ai le sentiment, mon Père, que bien sûr, par la confession en particulier, la rédemption, le salut se font sentir concrètement mais ensuite, notre nature imparfaite aidant, nous replongeons lentement, laissant glisser notre main de celle de Dieu, et le cycle infernal reprend, le corps puis la tête coulent à nouveau et ceci pour tout le temps de notre vie terrestre. Est-cela la bonne nouvelle? Le salut promis par Dieu, en forme de noyade répétée, ça n'est pas une vie, mon père... Cela me fait penser à cette phrase prononcée par un soldat dans "La ligne rouge": "Tout homme cherche le salut comme une braise retirée du feu". Cette braise rougeoyante noyée à chaque instant et qui menace devenir un charbon noir et mort, de la cendre... Où est le Salut, où est la lumière?"
Là mon prêtre m'a interrompue et m'a dit que certes, dans la confession il y avait bien un aspect  qui comprenait que l'on se déchargeait de notre fardeau (de plus en plus lourd au fur et à mesure de notre péché) mais qu'il ne fallait en aucun cas négliger l'action de la grâce divine qui restaurait notre pauvre être à moitié détruit par la faute originelle de nos pères. Cette action ne se voit pas forcément à l'oeil nu, a t-il poursuivi mais elle est réelle, elle existe et il s'agit de poser un acte de foi et d'y croire : nous ne sommes plus les mêmes avant et après une confession, il y a un soin répété de la main divine qui non seulement purifie mais soigne, cautérise ce qui a été blessé. Comme un goutte à goutte que le Bon Dieu installe à notre chevet car tous les hommes  ne sont pas faits pour être guéris d'un coup comme cela a pu être le cas d'un saint Paul, par exemple. Recevoir une trop grande quantité de grâce divine d'un coup ne serait pas souhaitable, il faut que notre nature humaine corresponde à la quantité reçue, si l'on peut dire. Si nous recevions tout d'un coup, nous serions morts en fait! Croire en l'action divine, c'est croire au Salut, ne plus y croire, c'est ne plus exercer notre foi et faire obstacle directement à l'action de la Grâce.

 Ce monde d'incertitudes dans lequel nous vivons, nous chutons et nous nous relevons, c'est notre monde. Un mouvement qui nous fait avancer malgré tout et qui je l'espère me permettra un jour de dire comme le vieillard Syméon ces paroles qui sont les plus belles et les plus douces prononcées dans la Bible : "Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller, en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël". Dans "La ligne rouge", il est dit à un moment donné : "Un homme voit dans un oiseau qui meurt une douleur sans réponse : c'est la mort qui a le dernier mot. Un autre homme voit le même oiseau et il est touché par la grâce : quelque chose sourit à travers lui."

Je lis très peu en ce moment, j'ai repris tout de même quelques nouvelles de Raymond Carver, nouvelles qui font mon bonheur malgré la tristesse de certains sujets. Il y a une nouvelle, magnifique, intitulée "Une petite douceur" qui raconte le décès d'un petit garçon renversé par une voiture. Les parents se relaient à l'hôpital auprès de leur enfant dont les médecins assurent qu'il va se réveiller et se remettre. Mais l'enfant meurt. Les parents assommés de douleur se retrouvent chez leur boulanger qui les harcelait au téléphone pour la commande d'un gâteau d'anniversaire dont ils avaient oublié l’existence. Le boulanger, qui apprend la nouvelle de la mort du petit garçon s'excuse de ses coups de fil intempestifs et garde pour un moment dans sa boulangerie le couple anesthésié."Ils l'écoutaient attentivement. Alors qu'ils étaient fatigués et misérables, ils écoutaient ce que le boulanger avait à dire. Ils l'écoutaient en acquiesçant quand il évoqua la solitude, le doute et le sentiment de ses limites qui lui était venu avec l'âge mûr. Il leur dit ce que cela lui avait fait d'être sans enfants au long des années. De recommencer les journées au fournil interminablement pleines et interminablement vides. Les buffets pour les réceptions et les fêtes auxquels il avait travaillé. Les mains plongées dans le glaçage. Les petits mariés bras dessus bras dessous, par centaines, non, par milliers à présent. Les anniversaires. Rien que les bougies de tous ces gâteaux, si on pensait pouvoir les voir brûler toutes ensembles."
Le thème de la solitude est très bien rendu chez Carver, la solitude, la vraie, celle qui est existe au milieu des gens comme le signifie Sean Penn dans "La ligne rouge" encore et toujours: "-Vous sentez-vous seul parfois ? et le soldat de répondre avec une implacable lucidité : "Seulement avec des gens"
La solitude qui fait partie de notre essence d'homme, d'individu et qui nous permet d'aspirer à l'autre, à l'Autre, à Celui qui comble toutes nos failles, nos défaillances, nos fêlures et nos manques. Cette foutue solitude qui se révèle être notre moteur principal et magnifique pour aller au devant de ce qui doit nous combler le plus parfaitement possible. La solitude qui nous fait désirer comme une braise le feu de la Grâce.
Pendant que j'écris ces mots, Gabrielle, petit poupon, se colle près de moi pour jouer comme elle le fait tout le temps... Elle va souvent jusqu'à s'installer sous ma chaise de bureau, et là, bien à l'abri, elle s'amuse à des petits riens qui font tout son bonheur et le mien. Cette nuit, Gabrielle a souffert d'une otite et s'est donc retrouvée à nouveau entre mon mari et moi, dans le lit conjugal. A la lueur de la petit lampe de chevet, j'observe allongée le visage poupon de ma fille assise, la paupière aux longs cils qui chapeaute comme un toit japonais sa petite joue aux courbes rondes et parfaites... Quelle beauté dans ce profil! Et tout ça pour moi, pour nous, au coeur de la nuit... que de beauté dans le monde à notre portée, à nos regards éblouis, à chaque instant, à chaque seconde...

Dans une autre nouvelle, intitulée "Si tu veux bien", un couple va à une soirée de Bingo, ils ne gagnent rien alors qu'un couple de hippies, beaux et jeunes et amoureux gagnent le gros lot. Le vieux mari rentre chez lui avec sa femme qui lui dit qu'elle pense que son cancer reprend. Le vieux mari est assommé par cette nouvelle, il en veut à ce jeune couple rayonnant entre-aperçu au cours de la soirée, il en veut à tout le monde, il en veut à Dieu lui-même. Cet homme a eu plus que son compte d'épreuves dans la vie, il a été alcoolique mais a réussi à se sortir de l'alcool; il craint de perdre sa femme et il se met à prier. Auparavant il a déjà prié de nombreuses fois dans sa vie, pour son fils parti au Vietnam, pour son père accidenté mais là, à cet instant il va se mettre à prier pour sa femme et il va surtout trouver la bonne façon de prier.
"Il eut soudain l'impression d'avoir vécu la presque totalité de sa vie sans prendre une seule fois le temps de s'arrêter pour réfléchir à quoi que ce soit, et cela lui causa un choc terrible et accrut encore le sentiment qu'il avait de son indignité".

Il se met à prier donc, avec des mots silencieux, puis il repense au couple de hippies d'abord avec rancoeur puis il essaie d'épurer ses sentiments dans sa prière et termine cette dernière plein de mansuétude et répétant : "Si tu veux bien", façon de reprendre le "Que ta volonté soit faite" de la prière du Notre Père, celle-là même que nous a enseignée le Seigneur à la demande des Apôtres : "Apprends-nous à prier". La grâce, à un moment donné, le touche, il fait l'expérience de quelque chose qui le dépasse, il est là, dans son lit, assis et il réussit l'expérience la plus folle et la plus incongrue que puisse éprouver un homme, celle de la rencontre avec son Créateur, son Dieu. Je vous livre la fin de cette nouvelle si belle dans sa simplicité que l'on pourrait ne pas prendre garde à ce qui se passe réellement à cet instant dans ce petit paragraphe. Au début je l'avais lu vite, sans faire attention; puis je l'ai relu ces jours-ci plus attentivement et c'est là que j'ai trouvé ce trésor, en lisant plus lentement, vous savez, comme un détective qui se brûle les yeux sur le détail manquant qui va lui faire découvrir la faille de l'assassin, qui va le dévoiler : "bingo!" pourrait-il s'écrier!

"Il resta sans bouger encore un moment. Comme s'il attendait. Puis quelque chose le quitta et fut remplacé en lui par quelque chose d'autre. Il se découvrit des larmes dans les yeux. Il se remit à prier, des mots et des bribes de discours déferlant dans son esprit comme un torrent. Il ralentit. Il assembla les mots, l'un après l'autre, et pria. Cette fois, il fut capable d'inclure la fille et le hippie dans ses prières. Que ça leur soit accordé, oui, qu'ils roulent en minibus et soient arrogant et rient et portent des bagues et qu'ils trichent même, si ça leur chantaient. Pendant ce temps-là, des prières étaient nécessaires. Ils en avaient besoin eux aussi, même des siennes, surtout des siennes, à vrai dire. "Si tu veux bien", disait-il dans ses nouvelles prières pour  eux tous, les vivants et les morts."



J’ai soif 
L’enfant est né, après bien des alarmes.
Il est beau et repose sur le sein de sa mère.
L’enfant est né, après des cris et des larmes.
Il est maintenant une créature de la terre.

Mais son regard se porte déjà vers le ciel,
Ses bras se tendent vers l’immatériel,
Se referment dans le vide et le néant.
Il est une créature des cieux, pourtant.

Baptisé selon la coutume, avec de l’eau
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
Dieu se love dans son cœur aussitôt
Feu ardent et rouge-sang dans le joyau.

Feu ardent et brûlant attiré par l’eau,
Il murmure maintenant et pour l’éternité,
Dans le cœur de cette âme embrasée
« J’ai soif , Moi le Seigneur, le Très-Haut » .

Descendu aux enfers, volontaire prisonnier
Au cœur de l’homme, un brûlant et divin secret.
Le Seigneur-Dieu, le Créateur, le Crucifié
« J’ai soif » murmure t-Il à l’enfant nouveau-né.

« J’ai soif ! » la Voix enfle et se perd
Dans une vie d’épreuves et de misère.
« J’ai soif ! » crient l’enfant et son Dieu-Trinitaire,
Ils sont à la fois, tous deux, l’eau et le désert.
« J’ai soif ! » parfois la Voix se tait, tout s’endort.

Le bruit du monde, la mollesse de nos corps
Assourdissent le doux murmure, le cri délirant
La voix du Père, et celle de l’enfant.
Occultée, la Voix du Tout-Puissant
Moquée, piétinée, écrasée, cette voix d’enfant

Et dans un silence d’outre-tombe
Quand tout est fini, mort, nuit sombre
Les martyrs, les saints, les pauvres, les malheureux !
De leur bouche pleine de cendre et qui ne s’ouvre plus
Naît un merveilleux sourire. Ils ne crient plus
Puisqu’ils ont appelé, et le Verbe est venu .
Le Calice suprême, La Coupe du salut,
S’est versée sur leurs lèvres, jusqu’à la lie
Ils ont bu.






















mercredi 26 septembre 2012

"Tais-toi, je t'en prie"






Les week end ressemblent à ces tempêtes automnales qui débutent en ce moment : coups de vent furieux, ciel bas et lourd, atmosphère électrique et chargée, bref, deux jours intenses pourrait-on dire laconiquement.
Généralement tous les enfants se retrouvent, petits et grands, contrairement à l'année dernière où mes étudiants ne revenaient pas forcément chaque fin de semaine  et où je n'avais pas le retour non plus de deux pensionnaires. Je me retrouve avec quatre valises bourrées de linges à nettoyer et ranger, ceci en un temps limité; il faut aussi faire de bons repas roboratifs pour des étudiants qui ont mangé des cacahuètes toute la semaine (tu te rends pas compte m'man, cuire des pâtes au micro-ondes ça marche pas?!) et remplir évidemment pleins de paperasseries administratives ou bulletins de notes de signatures hâtives et colériques...
Pour couronner le tout, dimanche soir j'étais de "tour" de covoiturage pour ramener les enfants en pension, à deux heures de route environ. La bétaillère étant malade depuis un mois, le garagiste me prête une Citroën C4 flambant neuve avec radio-cd, je suis enchantée et remets immédiatement quelques vieux disques qui traînent à la maison (les meilleurs sont restés dans la bétaillère mais bon).

La bande d'ados dans la voiture écoute avec circonspection et plaisir malgré tout, me semble t-il, Supertramp et Marc Knopfler, "Golden Heart". Arrivés dans la campagne autour de l'internat, dernière demi-heure de route un orage éclate, des trombes de flotte je dois m'arrêter plusieurs fois sur la route, qui disparaît. Je suis très nerveuse mais le sang froid d'un des garçons à mes côtés me rend un peu de sérénité et je peux continuer ma route jusqu'au bout.

Je repars seule et me perds dès la sortie de la ville, pour reprendre l'autoroute puis me perds à nouveau en ratant cette fois la sortie en direction de mes pénates; je me retrouve en pleine pampa, il est 11h du soir j'en ai plein les bottes, je suis fatiguée et les éclairs de chaleur ne cessent de se succéder aux épisodes orageux violents. Le spectacle est apocalyptique et j'en veux au Bon Dieu de cette épreuve supplémentaire, en fin de week end, à un moment où je suis vraiment au bout du rouleau, je pense au combat de Jacob avec l'Ange et je me dis qu'en fait de combat je suis plutôt comme le petit Jonas balloté sur son navire au milieu des flots déchaînés et qui finira bouffé par une grosse baleine; je me dis que c'est cela ma vie, tenir debout face aux vents contraires de l'ignorance crasse d'une société imbécile, de la mauvaise foi permanente de ceux qui nous gouvernent et s'occupent de nos enfants, tenir contre soi-même, ses paresses, ses hystéries, ses angoisses, ses manquements. Une énorme baleine* qui vous lamine en permanence, qui vous passe dessus sans aucun égard pour votre état, votre volonté de vous en sortir et d'en sortir ceux que vous aimez...Un ami à qui je lâchais une phrase de découragement me répondait que finalement il n'y avait que cela à faire : tenir, témoigner, dans tout ce que l'on est et fait, de la vérité, toujours, pour tout. C'est tout ce qui nous est demandé, c'est pas grand chose en soi et pourtant c'est tout. Je me souviens avoir reçu ce mail comme "une terre altérée" reçoit son eau!  Sans doute cet ami ne savait-il pas que par ces simples mots, pris dans une conversation virtuelle anodine (mais les conversations sont-elles vraiment anodines??), il me remontait le moral comme on remonte sa boîte à musique, d'un simple coup de pouce et torsion du poignet...

Je finis par reconnaître un nom de ville, et je fonce dans la direction proposée, espérant récupérer ma route.La musique me tient éveillée, la voiture roule bien, son volant plus petit et plus fin que celui de la grosse bétaillère convient bien à mes petites mains nerveuses. Comme d'habitude, j'y arriverai. Mais j'en veux quand même au Bon Dieu, je Lui en veux d'avoir permis de m'être perdue d'avoir tourné en rond pendant quelques heures, je Lui en veux de me perdre souvent dans ma vie et de tourner en rond, je Lui en veux ce soir parce que j'ai perdu un livre à peine commencé, le "Tais-toi je t'en prie" de Raymond Carver.

Recueil de nouvelles plus minimalistes les unes que les autres, celle-ci en particulier dont je vous livre le résumé en style télégraphique, déjà envoyé ce matin à l'aube à un compère qui écrit,  pour vous donner le ton (mais il y en a de si différentes!), intitulée "La peau des personnages":  C'est l'histoire d'un type qui écrit, il va dîner avec sa femme chez des voisins qu'ils ne connaissent, là le voisin lui raconte des histoires qui lui sont arrivées en lui disant "c'est de la matière pour vos futurs bouquins", l'écrivain ne dit rien, il en a marre de ce dîner, il veut rentrer mais reste parce que ça fait plaisir à sa femme et puis à un moment ça dégénère, les voisins qui reçoivent commencent à critiquer l'écrivain et sa femme (une sombre histoire de location de maison) et ils pètent un câble devant eux. Et là l'écrivain qui ne dit toujours rien se marre, ils finissent par rentrer chez eux et la dernière phrase de Carver : "Myers fixait la chaussée devant lui en silence. Il arrivait aux dernières lignes d'une nouvelle."
Ce qui est frappant chez Carver c'est l'attachement à des saynètes de la vie quotidienne (un dîner chez des voisins, une partie de pêche racontée par un gamin, le travail d'une serveuse qui sert un obèse etc.) avec toujours des fins qui n'en sont pas, des fins en queue de poisson. Comme si l'auteur se posait une infinité de questions, au travers de ses personnages et d'épisodes anodins, et qu'il n'avait pas les réponses ou bien qu'il n'osait pas se les avouer, les réponses. Humain, trop humain, Carver,  donc à lire impérativement.

Il correspondait bien à mon état d'esprit de ce week end, Carver,  à mon week end où il ne se passait rien de particulier, en fait, et où après tout plein d'agitations de toutes sortes, activités basiques que j'ai effectuées sans trop gamberger si ce n'est dans ma voiture et sans réponses évidemment, parce qu'il n'y a jamais de réponses, que des actes, parce qu'il faut à un moment donné se taire et prier, parce qu'après moult détours à la con, j'ai fini par arriver chez moi.







*Je m’engage, seule, dans un petit chemin,

Le vent souffle dans les arbres immenses.

Mille bruits, diffus, éclatants, me dérangent.

Je marche doucement vers un lieu incertain ;

Puis, de plus en plus vite, mon pied avance :

J’ai vu une lumière, me semble t-il, au loin .


Clarté rassurante, clairière paisible,

La fleur est odorante et le papillon voltige.

Je me suis endormie dans une chaleur rassurante

J’ai fermé les yeux sur une lueur aveuglante.

La forêt fraîche et sombre m’a happée de nouveau

Dans ma nuit, enfoncée, dans le gouffre, le saut.


Relevée lentement, la poussière retombe

Doucement.

Où suis je ?


L’arène est lumineuse, le sable brûlant sous mes pas ;

Dans la lumière incandescente, au milieu des vivats

J’ai mon glaive bien en main, rien ne m’atteindra.

La bête est énorme, luisante et noire, l’œil fou.

Je n’ai pas peur, non, je suis déjà morte, c’est tout.

L’ombre immense se lève, oh fraîcheur bienfaisante !

Le soleil tournoie, je suis piétinée, broyée, pantelante.


Je respire et je vis, paupières obstinément baissées ;

Voir sans regarder, savoir sans lire, pas de réalité.

Je me suis ensevelie dans le gouffre – tombeau

Je pensais vivre ainsi cachée au milieu du troupeau.

Mais le monstre m’a trouvée, mon propre cerveau

Il m’a tuée pour de bon , réveillée à nouveau.


Relevée lentement,

Je suis

En enfer

Maintenant


Ballet immémorial, défi transcendantal

Ne pas s’endormir, rester éveillé,

Chercher la vérité, trouver la réalité

Je suis A, petite fille de la forêt,

Je suis A, petite fille du soleil,

Je suis A, entre terre et ciel. 






lundi 17 septembre 2012

"Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique", suite

Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique
Au matin, lorsque je m'en vais, je traverse une plaine
D'où le soleil jaillit; je m'incline toujours à sa vue magnifique
Et j'avance encore; je m'enfonce alors dans la forêt sereine

Et soudain je tombe dans le mystère absolu, un autre monde
S'offre à mes yeux éblouis. Un lac étend sa brume ruisselante
Un silence étale son bruissement léger jusque dans l'horizon
Une dimension nouvelle apparaît dans la lumière aveuglante.

Jamais je n'aurais cru découvrir et vivre en cette réalité
Invisible, j'ai percé un secret caché, un lieu étrange et unique
Dans un éclair translucide et foudroyant le paradis révélé
Les enfants! Avez-vous vu? Auriez-vous jamais imaginé...

















samedi 15 septembre 2012

"Je suis dans un pays tout ce qu'il a de plus exotique."



"Surtout, demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : est-ce essentiel pour moi d'écrire? Creusez en vous-même à la recherche d'une réponse enfouie. Et si elle devait être affirmative et si vous pouvez affronter cette grave question en y répondant par un fort et simple "pour moi, c'est essentiel", alors construisez votre vie selon cette nécessité; votre vie jusque dans son heure la plus banale et la plus ordinaire doit devenir signe et témoignage de cet élan profond. Approchez-vous alors de la nature. Efforcez-vous alors de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez et perdez.(...) Fuyez donc les grands thèmes pour ceux que vous offre votre propre quotidien; dites vos tristesses et vos désirs, vos idées fugitives et votre foi en une beauté, quelle qu'elle soit -dites tout cela avec une sincérité profonde, sereine et humble et, pour vous exprimer, utilisez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses, car pour le créateur il n'est pas de pauvreté ni de lieu pauvre et indifférent."(Lettres à un jeune poète, Rilke)

                                            *********

"Il s'approcha de la fenêtre, souleva le montant et regarda encore une fois les montagnes et la lune posée au ciel au-dessus d'elles. Les nuages s'étaient dissipés; il n'y avait plus que la lune et les cimes couronnées de neige. Myers regarda le tas de sciure sur la pelouse et le bois empilé à l'ombre du garage. Il écouta un moment le bruit de la rivière, puis tourna les talons, alla s’asseoir derrière la table de bridge, ouvrit son cahier et se mit à écrire.
Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique. Il me rappelle un endroit dont j'avais lu la description quelque part, mais où je n'étais encore jamais allé. Par ma fenêtre ouverte, j'entends l'eau d'une rivière; dans la vallée derrière la maison il y a une forêt, des précipices et des pics couverts de neige. Aujourd'hui j'ai vu un aigle et un chevreuil, j'ai scié et débité près de huit stères de bois."
("Qu'est-ce que vous voulez voir?", Raymond Carver)