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mercredi 15 février 2023

Daniel Conversano

 Depuis quelques mois, je "suis" sur les réseaux ce qu'on appelle un "influenceur", Daniel Conversano. Je ne sais plus son âge, il est marié, a deux enfants et il milite résolument pour une Europe blanche. Evidemment il est considéré comme un horrible raciste, extrêmiste, mais j'avoue le trouver extrêmement (oui!) équilibré dans ses assertions. Je ne suis pas d'accord avec toutes ses solutions prônées mais son constat est lucide.

Il m'intéresse surtout par tous les aspects variés de son activité : émissions culturelles, sportives, philosophiques, politiques, Conversano est un touche à tout doué pour transmettre des contenus de qualité, intelligent, humble (il n'a aucune espèce d'arrogance que l'on trouve souvent chez les "intellectuels" français), réaliste et plein d'humour. La première émission que j'ai écoutée portait sur le .... préservatif. C'était une analyse pleine de bon sens, et pas moraliste. La vulgarité lui est inconnue même s'il parle sans complexe avec des termes crus et même s'il vulgarise très bien tout ce qu'il étudie et transmets.

Il a fondé toute une communauté autour de lui, en France mais aussi dans les pays de l'Est car il prône beaucoup l'émigration des jeunes Français dans les pays de l'Est moins envahis par la diversité, plus sécures, et culturellement plus traditionnels, plus conservateurs dans des valeurs de "droite". Cet aspect de son activité est quelque chose de profondémment attachant chez lui, il est dans le "réel", ces groupes se rencontrent, s'entraident, vivent des choses en famille, en couples, entre amis. On retrouve cela (mais de moins en moins) chez les catholiques. Il recrée ainsi du tissu social, moral, culturel et c'est assez génial pour être mentionné. Il offre, par sa vision et ses arguments  un avenir à beaucoup de jeunes ou moins jeunes qui ne se reconnaissent plus dans leur propre pays.

De fil en aiguille, je me suis inscrite à un groupe de discussion de femmes cotoyant la "sphère" de Conversano. Beaucoup de jeunes femmes désireuses de fonder une famille, un projet de vie solide, tourné vers la maternité, l'éducation, la transmission de valeurs patriotiques, culturelles, spirituelles (pour certaines). La solidarité y est réelle.

Ces jours-ci je me suis remise à relire John Fante, cet écrivain italo-américain qui a écrit une série de romans plus ou moins autobiographiques. J'ai relu mon préféré : "Pleins de vie" où le héros (écrivain) relate la grossesse de sa femme et les relations qu'il entretient avec ses parents, en particulier son père, vieil immigré italien. C'est émouvant, c'est drôle, c'est une ode à la vie, au couple, aux traditions. Bref, je me suis dit en moi-même que Conversano était un nouveau Fante dans sa vie, ses pompes et ses oeuvres et je me suis demandée s'il connaissait et avait lu Fante. Il y a comme cela des auteurs qui renaissent de façon troublante et j'aime bien tomber sur ces coïncidences.

http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/john-fante-toujours-demande-la.html

http://oralaboraetlege.blogspot.com/2011/08/zavez-des-objections.html

http://oralaboraetlege.blogspot.com/2011/12/mon-boulot-dans-lexistence-cest-de-me.html

jeudi 21 janvier 2021

Anecdote

 Je me rends à une réunion d'un petit club de lecture privé, composé essentiellement de dames de la paroisse. On essaie de contribuer avec des ouvrages diversifiés (romans, histoire, essais, BD) mais ce sont les témoignages et livres pieux qui sont en majorité, ce qui me va très bien. J'avais tout de même prêté, certainement dans un moment d'égarement, "Mon chien stupide" de John Fante. Une amie me le rend devant tout le groupe, en le tenant du bout des doigts comme elle aurait tenu une chaussette sale et disant à voix haute : " FRANCE, TU NE L'AS CERTAINEMENT PAS LU".

Ben si je l'ai lu, comme tous les Fante et c'est une littérature qui m'a énormément plu. Je défends mon livre avec le plus de dignité possible. Il est vrai que c'est difficile d'évoquer la fornication d'un clébard abruti avec tout ce qui bouge avec dignité. Mais ce roman est un peu plus que cela. C'est un petit bijou de littérature d'abord, avec le style propre de Fante, et un petit bijou d'humanité.

 Ensuite, une autre dame présente le témoignage d'une nana déjantée (sexe, drogue, etc, ) qui se convertit et là j'entends : "C'EST POUR TOI, FRANCE".

Bon. Je me suis enfoncée parce que j'ai pris ce témoignage, pour un ami, pas pour moi. Quand j'ai donné cette explication, j'ai eu droit à une myriade de regards entendus.

La vie n'est parfois pas facile au sein d'un petit groupe social.

dimanche 19 février 2012

Une lectrice

Dans  "La route de Los Angeles", Arturo Bandini, héros récurrent chez Fante, raconte comment il a pris conscience de sa vocation d'écrivain. Le héros écrit  un premier roman qui est une daube intégrale et il le fait lire à sa mère, bigote italienne bien coincée comme il faut. La mère donne son avis sur le livre et ne veut pas vexer son fils adoré....

"Le héros m'a fait penser à toi", elle a dit en souriant.

"Ma chère petite mère."

Puis elle a toussé en hésitant. Quelque chose la tracassait. Elle essayait de formuler sa question.

"La seule chose qui m'a gênée, c'est : ton héros doit-il vraiment faire l'amour avec cette négresse? Cette femme d'Afrique du Sud?"

J'ai serré ma mère contre moi en riant. Comme c'était drôle. je l'ai embrassée, j'ai caressé sa joue. Ho, ho, elle était comme une petite fille, un tout petit bébé.

"Ma chère petite mère. Je constate que mon texte a eu un profond effet sur toi. Il a remué jusqu'au tréfonds de ton âme pure, ma chère petite mère adorée. Ho, ho."

"Et puis, je n'ai pas aimé l'histoire avec cette chinoise."

"Chère petite mère. Mon petit bébé de mère."

"Je n'ai pas non plus beaucoup apprécié l'aventure avec la femme esquimau. Je l'ai trouvée horrible. Ça m'a dégoûtée."

J'ai secoué mon index devant son visage.
"Allons, allons. Foin de puritanisme. Tâchons d'éliminer toute pruderie déplacée. Essayons d'être logique et philosophique."

Elle s'est mordu les lèvres, a froncé les sourcils. Il y avait autre chose qui la tourmentait. Elle a réfléchi, puis m'a regardé tout simplement dans les yeux. je connaissais son problème : elle avait peur de parler, peur de dire ce qu'elle avait à dire.

"Alors", j'ai dit. "Parle. Crache ton morceau. Quoi d'autre?"

"L'endroit où il couche avec toutes ces danseuses. j'ai pas aimé ce passage non plus. Vingt danseuses! J'ai trouvé horrible. Ça ne m'a pas plu du tout."

"Et pourquoi donc?"

"A mon avis, il ne devrait pas coucher avec autant de femmes."

"Ah, tu crois, tiens? Et pourquoi pas?"

"Ça ne me plaît pas - voilà tout."

"Pourquoi? Cesse donc de tourner autour du pot. Exprime ton opinion si tu en as une. Sinon, boucle-la. Ah, les femmes!"


"Il devrait trouver une gentille et brave Catholique, s'installer avec elle et l'épouser."


vendredi 30 décembre 2011

"Mon boulot dans l'existence, c'est de me sauver"




"Voilà un mois, mon agent Maxim Lieber m'a refusé une nouvelle sous prétexte qu'elle était ironiquement pro-catholique. Je n'ai vraiment pas eu conscience du moindre préjugé en écrivant cette histoire. Tout cela m'est venu aisément et naturellement. Le style en est bon. Lieber me l'a dit. Il a même ajouté que c'était une excellente nouvelle et qu'il réussirait sans aucun doute à la vendre. Je suis encore fou de rage à l'idée qu'un agent, un simple agent, un foutu marxiste, un putain de corniaud de marxiste, rejette une nouvelle parce qu'elle ne correspond pas à ses caprices du moment. C'est la troisième fois que cela m'arrive. Je suis sûr que vous ne m'auriez pas fait une chose pareille; je me rappelle beaucoup de textes que vous avez publiés qui n'étaient pas en harmonie avec vos principes. Une nouvelle est nouvelle; si elle est bonne, elle doit être imprimée. Mais sous prétexte qu'une nouvelle a un thème catholique, il n'y a pas de raison pour qu'un putain d'agent à la con-censé s'occuper de textes littéraires et non de propagande- la refuse. J'en ai ma claque de ce bonhomme; mieux, je vais lui faire la peau à la première occasion. Qu'est-ce que j'en ai à foutre du communisme? Ils peuvent bien me coller le dos au mur et me fusiller; ce n'est pas pour ça que j'adhérerai au marxisme de pacotille d'une coterie imbécile de diplômés d'Harvard qui -parce qu'ils n'ont rien dans les tripes- gobent et défendent des principes auxquels ils pigent que dalle. Aujourd'hui, n'importe quel marginal, pédé ou lesbienne est communiste. Ils me rendent malade! Et ils devront d'abord me passer sur le corps avant de m'empêcher de publier. Ils sont dix fois pires que Babbitt. Ils "sympathisent" avec les masses. C'est un mensonge. Ils utilisent les masses pour vendre leurs canards, mais leur sympathie relève de l'hypocrisie pure et simple. Regardez Dreiser et Anderson. Ces types ne sont pas sincèrement communistes. Ils sont communistes parce que le communisme paie dans ce pays. Personnellement, je n'ai aucune sympathie pour les masses. Les masses existeront toujours. Elles sont composées d'imbéciles. Elles sont indispensables à la société. Si vous voulez mon opinion, je hais les masses. J'ai vécu avec elles, j'ai respiré leur haleine fétide, côtoyé leur esprit abruti. La culture ne les concerne pas. En fait, rien ne les concerne. Elles sont condamnées. Qu'elles crèvent donc. Mon boulot dans l'existence, c'est de me sauver. C'est là une rude affaire. Je ne compte pas me salir les mains en essayant de sauver les masses."

(Fante/Mencken-Correspondance)

mercredi 10 août 2011

"Z'avez des objections?"

Fante-écrivain est marié à Joyce. Cette dernière est enceinte. Elle est en pleine crise de conversion et  voudrait que son mari se convertisse aussi au catholicisme. Elle demande au Père John de rencontrer son mari.

"Le père Gondalfo était du genre dur à cuire. Il avait été aumônier des Marines dans le Pacifique sud. Il m'attendait depuis plus d'une heure. A cause de la chaleur il avait enlevé son veston et était assis en t-shirt blanc; les poils noirs de son torse massif traversaient la résille de son maillot. Il avait des bras de lutteur, et pour garder la forme il jouait au handball contre le mur du garage de la paroisse. C'était un jeune prêtre d'une quarantaine d'années, au sombre visage sicilien, au nez cassé, et coiffé en brosse. On aurait dit un garde ou un pilier de l'équipe de Santa Clara. Dès que je l'ai vu, j'ai compris que, comme moi, il était de souche italienne, ce qui a aussitôt établi entre nous une violente familiarité. Il a écrasé mes phalanges dans une vigoureuse poignée de main.
"Il est cinq heures et demie, Fante. Où étiez-vous?"
Je lui ai répondu que je travaillais.
"A quelle heure vous décanillez?"
Je lui ai répondu : un peu après quatre heures.
"Quatre heures? Mais où donc avez-vous traîné pendant une heure et demie?"
Je lui ai répondu : chez Lucey's, pour boire un verre.
"Vous savez donc pas que votre femme est enceinte?"
Joyce était assise dans un grand fauteuil, l'énorme monticule se vautrait indolemment sur son giron, elle écartait légèrement les genoux pour le soutenir. Elle adorait le père John. Je devinais également l'admiration de papa, ainsi qu'une légère hostilité à mon égard.
"Ca vous plaît donc pas de boire un coup ici, sous votre toit?" a lancé le père John. "Avec votre épouse et ce grand homme qui est votre père?"
J'ai admiré ses épaules, l'intensité noire de ses yeux. "Mais si, mon père. Je bois aussi à la maison, beaucoup."
"Feriez mieux de pas faire le mariol, Fante."
"Certainement, mon père. Mais..."
"Inutile de discuter avec moi mon gars. Vous croyez peut-être que je sors tout juste du séminaire?"
(...)
Le père John a claqué ses mains puissantes l'une contre l'autre, les a frottées vigoureusement, puis a dit : "Bon, j'irai droit au fait. Fante, votre femme a l'intention de rejoindre la sainte Église catholique romaine. Z'avez des objections?"
"Pas d'objection, mon père."
(...)
"Et vous? Votre père ici présent, ce grand homme, ce merveilleux homme, me dit avoir sué sang et eau pour vous donner une solide éducation catholique. Et maintenant vous lisez des livres, et, s'il vous plaît, vous en écrivez. Qu'avez-vous donc contre nous, Fante? Vous êtes sans doute un esprit brillant. Expliquez-moi donc un peu ça. Je vous écoute."
"Je n'ai rien contre l’Église, mon père. Simplement je veux penser..."
"Ah, c'est donc ça! L'infaillibilité du Saint Père. Vous voulez donc savoir si l"évêque de Rome est réellement infaillible en matière de foi et de morale. Fante, je vais éclairer votre lanterne pas plus tard que maintenant : il l'est. Keski vous tracasse encore?"
Je me suis approché de papa, j'ai pris sa bouteille et j'ai bu une rasade au goulot. L'attaque surprise du père John m'avait secoué, je devais absolument calmer mon esprit.
"Voyez-vous, mon père, la Vierge Marie..."
"Je vais vous répondre à propos de la Vierge Marie, Fante. Je vais vous dire les choses carrément, sans la moindre équivoque. Marie, la mère de Dieu, a été conçue sans péché, et à sa mort elle est montée au ciel. Un type intelligent comme vous comprendra certainement cela."
"Oui, mon père. Je l'accepte volontiers pour le moment. Mais à la messe, pendant la consécration...
"Pendant la consécration, le pain et le vin se changent en le corps et le sang du Christ. Problème suivant..."
"Eh bien, mon père. Quand un homme se confesse..."
"Le Christ a accordé à ses prêtres le pouvoir de pardonner les péchés quand il a dit : "Reçois le Saint-Esprit. Les péchés que tu pardonneras seront pardonnés, et ceux que tu retiendras seront retenus." C'est écris noir sur blanc dans le Nouveau Testament. Lisez-le donc vous-même."
"Je comprends bien, mon père. Mais la doctrine du péché originel..."
"Ah! C'est donc ça! Par péché originel nous entendons qu'en qualité d'enfants de nos premiers parents nous sommes conçus dans le péché et le restons jusqu'au glorieux sacrement du baptême."
"Oui, mon père. Je sais. Mais la résurrection..."
"La résurrection? Pour l'amour du ciel, Fante, mais c'est d'une simplicité élémentaire. Le Christ, notre Seigneur, fut crucifié, puis il se dressa parmi les morts, et ce geste est une promesse d'immortalité pour tous ses enfants. A moins que vous ne préfériez mourir comme un chien, englouti jusqu'à la fin des temps dans l'oubli?"
Je me suis assis en soupirant. Il n'y avait rien à ajouter. Papa s'est raclé la gorge, un petit sourire aux lèvres, puis il a levé la bouteille. Il y avait une curieuse chaleur dans ses yeux. La cendre de son cigare maculait le devant de son pantalon.
"Ce gosse lit trop, mon père. Je lui répète ça depuis des années."
C'était donc "ce gosse" maintenant.
"Mais j'aime lire, papa. Ça fait partie de mon métier."
"C'est à cause de tous ces bouquins, mon père. Il m'a même parlé de contrôle des naissances."
"Contrôle des naissances?" Le père John a souri tristement en secouant la tête. "Je vais tout vous dire sur le contrôle des naissances dans l’Église catholique. C'est très simple : y en a pas."

("Pleins de vie", de John Fante)















dimanche 7 février 2010

Fante, toujours je te chérirai!!

Extraits tirés de : "Le vin de ma jeunesse", de John Fante.

Les enfants de chœur


Un jour, j'ai servi la messe avec Allie Saler, et Allie a pu servir à droite. Je veux dire qu'il devait passer le vin au prêtre, sonner la clochette, déplacer le missel, bref exécuter les tâches les plus importantes réservées aux enfants de chœur. Tous les gars qui, comme moi, étaient enfants de chœur préféraient servir à droite à cause de ça. Celui qui sert à droite est beaucoup plus important que celui de gauche, lequel ne fait quasiment rien. Il se contente de s'agenouiller et de tendre la patène au moment de la communion.

Nous sommes arrivés à la sacristie dix minutes environ avant le début de la messe, et quand il a fallu décider qui serait à droite, j'ai dit que je servirais à droite, et Allie a dit la même chose. On a commencé à s'injurier, et quand le Père Andrew est entré, on était à deux doigts d'en venir aux mains.

II a fait : « Alors, alors, que se passe-t-il ? »

Nous lui avons dit de quoi il retournait.

Il a dit : « Oh, mais ce n'est rien. Je vais régler votre différend en désignant Allie pour ce matin. »

J'ai détesté l'expression sur le visage de Allie. On aurait dit qu'il avait tout goupillé avec le Père Andrew, et le prêtre a regardé Allie droit dans les yeux, exactement comme si je n'étais pas là, d'un air de dire : "je te préfère infiniment à lui, et puis ton père est propriétaire d'un drugstore alors que son père à lui ne vient jamais à l'église ; voilà pourquoi je t'ai désigné pour le côté droit. »

Selon le catéchisme, avoir de mauvaises pensées équivaut à les mettre à exécution, si bien que j'ai tout de suite compris que je commettais un sacré péché, un péché terrible, peut-être même mortel, parce que dans cette sacristie j'ai regretté que le Père Andrew ne fût pas un homme plutôt qu'un prêtre, et un homme de mon gabarit pour que je puisse lui flanquer une bonne raclée, et me venger. Je n'avais pas ce genre de regret vis-à-vis de Allie ; ç'aurait été une perte de temps : je savais qu'après la messe je le dérouillerais comme il le méritait. Il le savait aussi. Ça se voyait sur son visage.

Comme le prêtre avait décidé qu'Allie servirait à droite, nous avons commencé à nous préparer. Le Père Andrew a mis sa chasuble. Allie a allumé les cierges, j'ai préparé l'eau et le vin.

 Le vin n'était pas du vrai vin. Mon père avait du vrai vin rouge dans sa cave, mais le truc de la sacristie était seulement du jus de raisin rouge foncé, un liquide amer, épais comme de l'encre. Les copains s'en envoyaient une gorgée de temps à autre, puis faisaient semblant d'être pompettes, mais moi ça m'intéressait pas parce que ce jus de raisin n'avait pas vraiment bon goût, et puis mon père disait toujours qu'on pouvait s'en enfiler un plein tonneau et garder la tête parfaitement claire. Le Père Andrew aimait le boire pur, sans lui ajouter d'eau, et il en descendait un pouce à chaque messe. Je veux dire que le niveau du vin baissait d'un pouce dans le flacon.

Alors que je préparais le vin, j'ai soudain compris ce que je devais faire pour me venger. D'ailleurs un péché de plus ou de moins ne ferait pas grande différence, car j'avais déjà commis un péché mortel en souhaitant du mal à un prêtre. Un péché mortel était aussi mortel que vingt péchés mortels. Je veux dire qu'il suffit d'en commettre un seul pour se retrouver en enfer aussi vite que si on en commet vingt. C'est écrit noir sur blanc dans le catéchisme.

 Je savais qu'il y avait une bouteille d'encre rouge dans le tiroir qui contenait les accessoires du rituel. Je suis allé la prendre. Pendant que personne ne regardait de mon côté, je l'ai versée dans le flacon de vin, puis j'ai rempli le reste du flacon avec du jus de raisin.

 La messe a commencé. Agenouillé à l'autel, je me suis mis à réfléchir à ce que j'avais fait. Le Père Andrew se déplaçait paisiblement devant l'autel ; les yeux clos, il récitait ses prières en latin, et je voyais clairement qu'il s'agissait d'un saint homme. L'organiste jouait une triste musique sacrée. Alors j'ai réalisé ce que je venais de faire. J'avais commis un horrible péché, car l'encre versée dans le flacon allait être consacrée et transmutée en le sang de Notre Seigneur. J'ai songé avec angoisse que Jésus avait été crucifié pour mes péchés, et que j'étais là, à genoux pour son sacrifice, sans même ressentir de honte.

Bon Dieu, j'avais une trouille bleue. Je ne savais vraiment pas quoi faire. Je voyais à quel point j'étais ingrat envers Notre Seigneur. Je le voyais tout là-haut au Ciel, Ses pieds couverts de sang, et Il pleurait des larmes de sang à cause de mon crime. Je répétais sans arrêt : « Doux Jésus, pardonnez-moi I Doux Jésus, pardonnez-moi ! Doux Jésus, pardonnez-moi ! » Je savais que je méritais de brûler jusqu'à la fin des temps pour mon péché, mais je m'obstinais à implorer le pardon de Notre Seigneur, parce que le catéchisme dit aussi qu'une contrition sincère suffit pour obtenir le salut, et que je voulais Lui prouver que je regrettais amèrement mon péché.

Au moment de la consécration, Allie a tendu le vin au Père Andrew, qui l'a avalé sans tiquer. Mais tout le temps je suis resté agenouillé sur le tapis vert qui couvre les marches de l'autel, et j'ai prié frénétiquement le seigneur de me pardonner. J'ai essayé de ressentir une vraie contrition. Une vraie contrition équivaut à une confession quand on ne peut pas se confesser. Quand on bande toute sa volonté, quand on se concentre pour de bon et qu'on pense uniquement détresse, détresse, détresse, alors bientôt on ressent une vraie détresse, et c'était exactement ce que je voulais.

Après la messe, j'ai récité encore un acte de contrition et plusieurs Je Vous Salue Marie pour faire bonne mesure. Ensuite je suis allé à la sacristie, et là le Père Andrew m'a souri parce que le zèle religieux des enfants lui plaît, et quand il m'a souri, ses dents étaient rouges comme s'il avait mangé des cerises. J'ai pas ri ni rien en voyant ses dents rouges. J'ai été terrifié, car si je n'avais pas su que c'était de l'encre, j'aurais juré qu'il s'agissait du sang de Notre Seigneur. Des miracles de ce genre se produisent parfois.

Le prêtre a tapoté mon épaule, et puis je suis allé de l'autre côté de l'église pour enlever ma soutane et mon surplis. Allie Saler était déjà parti. Je me suis dépêché, je suis sorti en courant et je l'ai aperçu à un bloc devant moi. La neige commençait de fondre, le printemps serait bientôt là. Allie marchait en donnant des coups de pied dans la gadoue.

J'ai couru jusqu'à lui, posé ma main sur sa poitrine et collé ma jambe gauche derrière ses genoux, et puis je l'ai poussé, comme au jiujitsu. Ma prise a marché au poil. Allie s'est retrouvé assis dans une gadoue pleine de flotte et de boue. Voilà comment je me suis vengé de lui. Personne n'a jamais rien su à propos de l'encre rouge, sauf le Père Joseph. Je lui ai tout raconté à confesse. En guise de pénitence, il m'a fait promettre de ne jamais recommencer, puis m'a demandé de réciter cinq Notre Père et cinq Je Vous Salue Marie. Si bien que, l'un dans l'autre, je m'en suis plutôt bien tiré.

dimanche 24 janvier 2010

John Fante, toujours, "Demande à la poussière"

Préface de Charles Bukowski, extraits :


"J'étais jeune,affamé,ivrogne, essayant d'être un écrivain. J'ai passé le plus clair de mon temps à lire Downtown à la Bibliothèque municipale de Los Angeles et rien de ce que je lisais n'avait de rapport avec moi ou avec les rues ou les gens autour de moi. C'était comme si tout le monde jouait aux charades et que ceux qui n'avaient rien à dire étaient reconnus comme de grands écrivains. Leurs écrits étaient un mélange de subtilité, d'adresse et de convenance, qui étaient lus, enseignés, digérés et transmis.C'était une machination, une habile et prudente "culture mondiale". Il fallait retourner aux écrivains russes d'avant la Révolution pour trouver un peu de hasard, un peu de passion.(...)Je tirais livre après livre des étagères. Pourquoi est-ce que personne ne disait rien? Pourquoi est-ce que personne ne criait? J'essayais d'autres salles de la Bibliothèque. La section "religion" n'était qu'un vaste marécage pour moi. Au rayon "philosophie" je trouvai un ou deux Allemands amers qui me remontèrent le moral et ce fut terminé. J'essayai les mathématiques, mais les mathématiques supérieures étaient comme la religion : cela me passait à côté. Ce dont j'avais besoin n'était nulle part. J'essayai la géologie, domaine que je trouvai curieux, mais finalement pas nourrissant. J'ai trouvé des livres de chirurgie, j'aimais les livres de chirurgie, les mots étaient nouveaux et les illustrations merveilleuses. J'ai particulièrement aimé et je me souviens des opérations du mésocôlon.Je laissai tomber la chirurgie et retournai vers la grande salle avec les romanciers et les écrivains de nouvelles.(...) Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose de sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J'avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l'emportai dans ma chambre. Je me couchai sur le lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu'il y avait là un homme qui avait changé l'écriture.
Le livre était Demande à la poussière et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail."

vendredi 8 janvier 2010

Un héros authentique : "un monstre pervers à l'esprit dépravé"

[Le narrateur a trouvé sur le pas de sa porte un énorme chien, un Akita du Japon. Il le prénomme Stupide.Il doit s'en débarrasser, à la demande de sa femme. Auparavant, il va le promener dans son quartier avec son fils Jamie. Rencontre avec un autre chien, un Chef.]

"Il s'appelait Rommel; son propriétaire, Kunz, était cadre supérieur des cerveaux de la Rand à Santa Monica. Rommel. Importation directe de Berlin, monarque en titre de l'empire canin de Point Dume. Ce berger allemand noir et argent habitait la dernière maison de la rue et s'était arrogé la fonction de garde-barrière entre le quartier et la plage. Un chien terrible, un Gauleiter doté d'un instinct peu commun pour repérer les inconnus et les vagabonds (mais qui remuait toujours la queue à la vue d'un uniforme), beau comme Cary Grant et féroce comme Joe Louis, le roi inflexible des chiens, mais selon moi inférieur à Rocco, mon bull-terrier, abattu par la balle d'un assassin un an avant l'arrivée de Rommel.Alors que nous approchions du cul-de-sac, Rommel s'est présenté, le système d'alarme de ses sujets l'ayant averti de l'intrusion d'un homme ou d'un animal dans Cliffside Road.

Aussitôt mon coeur s'est emballé, et j'ai compris que cet affrontement était ma seule raison d'amener Stupide à la plage. J'ai regardé Jamie. Son visage était congestionné, ses yeux scintillaient. Le seul de nous trois qui n'était pas conscient de la menace imminente était Stupide. Apparemment, son odorat était aussi médiocre que sa vue, car il plastronnait sans voir Rommel, sa grande langue battant ses babines, un sourire béat sur son visage d'ours.

Rommel avançait d'un pas furtif et menaçant, la queue tendue à l'horizontale, le poil légèrement hérissé. Brusquement, il a lâché un grognement terrifiant qui a mis fin aux jappements et autres aboiements le long de la rue. Le roi avait parlé, un silence angoissé régnait. Stupide a dressé les oreilles quand ses yeux ont découvert Rommel à trente mètres devant lui. Il a bondi en avant pour nous faire lâcher son collier, et nous l'avons retenu quelques secondes avant de le libérer. Il ne s'est pas accroupi comme son rival teuton. Non, il a marché vers la bataille la tête haute, le panache de sa queue fournie oscillant comme un drapeau au-dessus de son arrière-train.
J'ai eu l'impression d'assister à un duel dans l'Ouest sauvage. Jamie léchait ses lèvres. Mon coeur battait la chamade. Nous nous sommes arrêtés pour regarder.

Rommel a frappé le premier, enfonçant profondément ses crocs dans la fourrure de la gorge de Stupide. Autant mordre un matelas. Stupide s'est libéré, dressé sur ses pattes arrière, tel un ours, utilisant ses pattes avant pour tenir le Teuton à distance. Rommel aussi s'est dressé sur ses pattes arrière; gueule contre gueule, ils ont essayé de se mordre. Mon Rocco, spécialiste des bagarres de rue, les aurait étripés tous les deux s'ils avaient employé cette tactique contre lui. Mais Rommel était un adepte du combat sur deux pattes, dans le strict respect des règles, pas de coups bas, pas de morsures au bas-ventre, la gorge comme seule et unique cible autorisée.

Il a frappé plusieurs fois, mais sans pouvoir s'accrocher. A ma grande surprise, Stupide ne mordait pas. Il grondait, ses mâchoires claquaient, il rugissait pour égaler les rugissements de Rommel, mais de toute évidence il voulait seulement se battre, et pas tuer. Il était de la même taille que Rommel, mais son poitrail était plus puissant et ses pattes frappaient comme des massues.

Après une demi-douzaine de charges, le match nul semblait inévitable, et il y eu une pause momentanée dont les chiens ont profité pour se jauger. L'alerte Rommel était immobile comme une statue tandis que Stupide s'approchait de lui et commençait à décrire des cercles autour du berger allemand. Rommel observait cette manœuvre d'un air soupçonneux, les oreilles dressées. Selon toutes les règles du combat de chiens classique, on aurait dû s'en tenir à un match nul, les deux animaux regagnant leurs pénates respectifs avec leur honneur intact.

Mais pas Stupide. Vers la fin du deuxième cercle, il a soudain levé ses pattes vers le dos de Rommel. Touché! C'était un coup fantastique, sans précédent, osé, humiliant et si peu orthodoxe que Rommel s'est figé sur place, incrédule. On eût dit que Stupide préférait batifoler plutôt que lutter; ça a jeté Rommel, ce noble chien qui croyait au fair-play, dans une confusion terrible.

Alors Stupide a révélé son but incroyable : il a dégainé son glaive orange en bondissant sur le dos de Rommel; tel un ours, il a immobilisé Rommel de ses quatres pattes puissantes, puis entrepris de mettre son glaive au chaud. Quelle finesse! Quelle astuce! J'étais enchanté. Dieu, quel chien!

Grondant de dégoût, Rommel se débattait pour échapper à cet assaut obscène, son cou se tordait pour atteindre la gorge de Stupide, son arrière-train se plaquait au sol pour échapper aux coups de glaive. Il savait maintenant que son adversaire était un monstre pervers à l'esprit dépravé, et il se tordait en tous sens avec l'énergie du désespoir. Enfin libre, il s'est éloigné furtivement, la queue basse pour protéger ses parties. Stupide gambadait autour de lui pendant que Rommel battait en retraite vers sa pelouse où il s'est couché en motrant les crocs. Il y avait de l'écoeurement et du dégoût dans le gémissement qui est monté de sa gorge : il ne voulait plus entendre parler de cet adversaire révoltant, trop répugnant pour qu'on l'attaque.

Il était battu, écrasé. Il avait jeté l'éponge.

"Bon Dieu!" j'ai fait en m'agenouillant pour serrer le cou de Stupide entre mes bras.
"Oh, Jamie! Tu as vu un peu notre Stupide!"
Jamie a saisi son collier.
"Eloignons-le avant que ça recommence."
"ça ne recommencera jamais. Rommel est fini, ratiboisé. Regarde-le!"
Rommel remontait l'allée de Kunz vers le garage, la queue entre les jambes.
"Partons", a dit Jamie.
"On le garde."
"Impossible. Tu as promis à Maman."
"C'est mon chien, ma maison, ma décision."
"Mais il n'est pas à toi."
"Il le sera."
"C'est un grand lutteur. Il gagne sans donner le moindre coup à son adversaire."
"C'est pas un lutteur, Papa. C'est un violeur."
"On le garde."
Dis-moi pourquoi."
"Je ne suis pas obligé de tout te dire."

(extrait de Mon chien Stupide, de John Fante)

lundi 2 novembre 2009

Mon chien Stupide



John Fante et son chien : j'ai lu ce livre alors que vient d'arriver le drame d'un professeur qui a tué un agresseur introduit chez lui. L'histoire est édifiante. Résultat, j'ai passé les deux premières nuits en Bretagne à claquer des dents, avec un Laguiole à cran d'arrêt ouvert (impossible de le refermer, je me blesse systématiquement!), une bombe lacrymo et un portable à portée de main. Je raconte cela à D. qui me dit, un peu agacé par ces bouffonneries de bonne femme : "Faudrait prendre un chien!"; Il se trouve qu'ayant été mordue par un chien dans ma prime jeunesse, je conserve une méfiance instinctive (en fait une véritable terreur) pour ces bêtes. Mais alors, j'ai répondu à mon cher mari : "d'accord pour le chien! A condition qu'il soit semblable au chien Stupide de Fante!!
Ce chien est...particulier mais il me plait bien. Vous lirez, si vous pouvez, ce petit livre, plein d'une mélancolique lucidité.Un passage, pour vous mettre en appétit :

"Je savais pourquoi je voulais ce chien. C'était clair comme de l'eau de roche, mais je ne pouvais le dire à Jamie. Ca m'aurait gêné. En revanche, je pouvais me l'avouer franchement. J'étais las de la défaite et de l'échec. Je désirais la victoire. Mais j'avais cinquante-cinq ans et il n'y avait pas de victoire en vue, pas même de bataille. Car mes ennemis ne s'intéressaient plus au combat. Stupide était la victoire, les livres que je n'avais pas écrits, les endroits que je n'avais pas vus, la Maserati que je n'avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. Stupide incarnait le triomphe sur d'anciens fabricants de pantalons qui avaient mis en pièces mes scénarios jusqu'au jour où le sang avait coulé. Il incarnait mon rêve d'une progéniture d'esprits subtils dans des universités célèbres, d'érudits doués pour apprécier toutes les joies de l'existence. Comme mon bien-aimé Rocco [chien précédent du narrateur], il apaiserait la douleur, panserait les blessures de mes journées interminables, de mon enfance pauvre, de ma jeunesse désespérée, de mon avenir compromis."

L'histoire de ce loser qui voit ses 4 enfants quitter (enfin) le foyer conjugal et qui se console avec ce chien à l'affectivité perturbée est touchante. Cela relativise toutes les angoisses, colères et soucis de n'importe quel bon père de famille et je vais m'empresser de lire des passages à D., les jours où il aura envie d'envoyer par la fenêtre les prunelles de ses yeux qui ne sont, à l'entendre, que des ingrats, des pénibles, des estomacs, des petits merdeux, bref, des enfants quoi.