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dimanche 14 septembre 2025

Le moment de fondamentale incertitude

 Auparavant : Théophanie, "Job et l'excès du mal" de Philippe Nemo.

"Cependant, l'adhésion de Job à l'Intention de Dieu comporte un aspect paradoxal qu'il ne faut pas  passer sous silence, malgré le ton triomphant des derniers passages commentés.
Job a bien vu que, pour rejoindre l'intention intime de Dieu, il lui a fallu "s'avancer" et, comme il l'a dit dans une formule puissante, "prendre[sa] chair entre ses dents". "Emporter sa chair entre ses dents", comme le fauve emporte sa proie, est une locution proverbiale pour dire qu'on risque sa vie. Donc Job savait qu'il n'avait aucune garantie. Il a fait une sorte de pari. En s'avançant vers Dieu, il ne connaissait pas encore sa réponse. Néanmoins, il a fait le pas, se "découvrant" comme un duelliste en chemise sur la prairie s'exposant au feu de l'adversaire.Il s'est exposé à l'ambiguïté de Dieu, à son absence. Il a décidé d'être bon même si Lui était méchant. Il a décidé de choisir pour l'amour indépendamment, sinon de toute perspective, du moins de tout calcul, de salut. Et alors il y a eu salut!
On voit que, dans cette affaire, le moment de fondamentale incertitude est à jamais inesquivable. La nuit est l'unique chemin du jour. Et cette nuit se reforme à chaque instant, aucune de nos réponses antérieures ne vaut pour la question posée aujourd'hui par l'excès du mal. Rien ne peut remplacer l'engagement. Rien ne peut dispenser de passer par le découvert, par le nada. Avant saint Jean de la Croix, Job fait l'expérience de la nuit de l'esprit. Dieu n'est trouvé que dans le nada. Telle l'éblouissante certitude de Job.
C'est si l'on veut la foi. L'excès du mal a produit ce fruit spirituel."

"Job et l'excès du mal", par Philippe Nemo








Je m’engage, seule, dans un petit chemin,

Le vent souffle dans les arbres immenses.

Mille bruits, diffus, éclatants, me dérangent.

Je marche doucement vers un lieu incertain ;

Puis, de plus en plus vite, mon pied avance :

J’ai vu une lumière, me semble t-il, au loin .


Clarté rassurante, clairière paisible,

La fleur est odorante et le papillon voltige.

Je me suis endormie dans une chaleur rassurante

J’ai fermé les yeux sur une lueur aveuglante.

La forêt fraîche et sombre m’a happée de nouveau

Dans ma nuit, enfoncée, dans le gouffre, le saut.


Relevée lentement, la poussière retombe

Doucement.

Où suis je ?


L’arène est lumineuse, le sable brûlant sous mes pas ;

Dans la lumière incandescente, au milieu des vivats

J’ai mon glaive bien en main, rien ne m’atteindra.

La bête est énorme, luisante et noire, l’œil fou.

Je n’ai pas peur, non, je suis déjà morte, c’est tout.

L’ombre immense se lève, oh fraîcheur bienfaisante !

Le soleil tournoie, je suis piétinée, broyée, pantelante.


Je respire et je vis, paupières obstinément baissées ;

Voir sans regarder, savoir sans lire, pas de réalité.

Je me suis ensevelie dans le gouffre – tombeau

Je pensais vivre ainsi cachée au milieu du troupeau.

Mais le monstre m’a trouvée, mon propre cerveau

Il m’a tuée pour de bon , réveillée à nouveau.


Relevée lentement,

Je suis

En enfer

Maintenant


Ballet immémorial, défi transcendantal

Ne pas s’endormir, rester éveillé,

Chercher la vérité, trouver la réalité

Je suis A, petite fille de la forêt,

Je suis A, petite fille du soleil,

Je suis A, entre terre et ciel. 


samedi 6 juillet 2024

L'oiseau, l'homme et Dieu

Saint Irénée de Lyon :
"La gloire de Dieu c'est l'homme vivant et la gloire de l'homme c'est la vision de Dieu."

"Le passereau s'est trouvé une maison, et la tourterelle un nid où loger ses petits : tes autels, Seigneur de l'univers, mon Roi et mon Dieu! Heureux les habitants de ta maison, à jamais ils te loueront."



L'oiseau, l'homme et Dieu

Tout le jour, l'oiseau célèbre son Créateur
Dès l'aube, il chante, il éveille dans sa ferveur
Ce pour quoi il est créé, son unique tâche
"Louange, Honneur, Gloire" pépie-t-il sans relâche.

Alors que nous prions par la voix de l'Esprit
Nos paroles sont semblables à l'oiseau, son cri
Prières inaudibles qui s'élèvent au ciel
Prières saintes par la grâce du baptême

Ces mouvements de l'âme,
Ressacs de la mer,
Ou un oiseau qui plane,
Coupe riche et amère

Emplis selon sa volonté du Corps, du Sang
L'homme est heureux, son amour est exubérant
Avec l'oiseau, à genoux devant le ciboire,
Ils chantent tous les deux  : Honneur, Louange et Gloire!

dimanche 2 juillet 2023

Prêtre, prophète et roi


Ô Seigneur, voici toute ton humanité,

Que tu as voulue, que tu as créée : aimée.

 La révolte gronde, la haine s’épanche
En un fleuve immense au travers de nos terres
Brûlantes. Seigneur, il faut que Tu te penches
Pour emporter de l'univers ardent, l'enfer,

Ceux qui brûlent, se noient, ceux qui pleurent, s’assoient.
Ils ne t'ont pas vu en croix verser ta Grâce;
Au loin, disparaît le visage de leur foi : 
En ce siècle, ils ne trouveront plus ta trace.

Il nous faut repérer sur notre sol ta croix
Enfouie, perdue au fond de notre terre
Pour la relever et la redresser bien droit
Du fond de notre peuple, notre misère.

Il nous faut enlever la boue tout à la fois
De nos corps, de nos âmes, de tous nos frères
Dévoiler le Créateur oublié, la foi
De nos pères, par nos gestes, nos prières.

Tu es notre Berger et Tu vas nous chercher
Dans le fleuve noir aux flots figés, dans la nuit
Tu es notre Berger et Tu vas nous sauver
Rassembler le troupeau de tous ceux qui ont fui.

Comme prêtre, prophète et roi, à tes côtés,
Mon Dieu, je vais offrir ma vie à rattraper
Les petits agneaux mais aussi les noirs béliers
Te les remettre, toutes ces âmes, à jamais.


 

vendredi 30 décembre 2022

Ma légitime défense

"Si votre monde est mort, c'est que vous n'avez pas su le maintenir en vie. Apprenez donc le bouche-à-bouche philosophique, et voyons ensuite s'il vous reste un filet de souffle." (Dantec, Le théâtre des opérations, 1999)







Il m'arrive de publier sur ce petit blog les textes des uns et des autres qui me paraissent pertinents ou simplement utiles pour ouvrir les yeux  (les siens d'abord et ceux des autres ensuite). Sur notre civilisation occidentale qui se laisse  volontairement mourir en maniant les armes d'un égalitarisme (racial, social, moral) ravageur, sur ma religion qui vogue sur cet air du temps, bref sur la Gabegie pour reprendre un terme et surtout une description détaillée de Lounès. Gabegie qui mine l'Humanité de l'intérieur (valeurs morales inversées ou effacées) et aussi à l'extérieur de nos demeures (démultiplications de violences, meurtres et développement vertigineux d'une impunité absolue  des criminels).

Il m'arrive aussi de lire des auteurs qui ont pointé d'un doigt lumineux cette Gabegie ou leurs conséquences ultimes ( je pense à Houellebecq et à un McCarthy) et souvent de trouver, en les lisant, que la couleuvre est difficile à avaler pour un estomac de crevette.. Je pourrais dire comme cette lectrice, qui écrivait en substance à Flannery O'Connor : "pourquoi écrivez-vous toutes ces méchancetés? L'américain moyen, lorsqu'il rentre chez lui fatigué, veut se reposer et lire de belles et gentilles choses".

Il y a quelques jours mes deux filles ont regardé le Vieux fusil avec Philippe Noiret, ce film terrible où Noiret qui campe un docteur, découvre en revenant dans son château familial le viol et le meurtre atroce de sa femme et de sa fille par une troupe allemande qui occupe les lieux. Il décide de faire justice et tue un à un tous les allemands de la compagnie. J'insistais sans succès auprès de mes filles pour qu'elles ne le regardent pas  car j'avais été moi-même très marquée par ce film. Mon mari, étonné, me dit que je l'avais sans doute vu trop jeune... En fait c'est l'inverse, j'ai regardé ce grand classique il y a quelques années seulement, déjà mère de famille nombreuse. Ma sensibilité maternelle, hypertrophiée d'une certaine façon, ne supporte plus certaines visions par trop noires (à tel point que j'ai demandé à mes filles de bien fermer les portes du salon pour que ne me parvienne pas la musique du film, glaçante, ou plutôt le son, le souffle du lance-flammes, horrible!).

Mais au delà du fait que pour une femme il y a sans doute incompatibilité entre sa nature même -j'y reviendrai- et une réalité vraiment difficile, violente, c'est en lisant l'excellent Allan Bloom que j'ai compris combien notre attitude désarçonnée, erratique, abasourdie face au délitement de ce monde était due au simple fait que notre intellect, notre esprit (et donc ce que nous sommes profondément) a été entièrement modifié et maintenu aujourd'hui dans l'incapacité d'affronter quoique ce soit en nous et hors de nous. Le livre de Bloom s'intitule L'âme désarmée et c'est exactement ce qui arrive à l'homme, trop désarmé aujourd'hui intellectuellement, moralement, spirituellement, psychologiquement et même physiquement pour affronter notre réalité, le monde.

Bloom décrit à quel point les jeunes d'aujourd'hui, vides de préjugés comme de croyances ou de connaissances, ne peuvent s'appuyer sur ces dernières pour avancer dans un chemin de vérités qui leurs permettaient et  leurs permettraient de se confronter à la réalité, au monde qui nous entoure pour le connaître autant que possible, le comprendre et le modifier à loisir. "Peut-être notre première tâche consiste-t-elle à ressusciter ces phénomènes, afin de disposer à nouveau d'un monde que nous puissions interroger et de nous mettre par là même en mesure de philosopher." conclut Bloom.
En effet,  l'homme a besoin  de donner un sens à la vie et il le trouvera dans la confrontation directe avec cette réalité à changer.  Il la trouvera dans le défi, dans le combat ou la volonté de modification permanente de la réalité. Son bonheur et sa joie seront dans cette confrontation. Un ami -le même qui m'a donné cette réflexion de O'Connor ci-dessus- m'expliquait que toute grande, ou plutôt, toute bonne littérature doit instiller le doute ou le trouble, une remise en question personnelle... une mauvaise littérature ne laissera que peu de place au doute et, ajoutait-il, ça n'est pas un hasard si beaucoup d'artistes ont été catholiques et qu'il n'y en a pas en terre d'Islam : doute interdit, seulement de la poésie, et pas de portrait en peinture..." Précisons que ce doute sera moteur pour toute foi digne de ce nom.

Au moment même où je lisais ces phrases de Bloom dans L'âme désarmée, un autre ami m'envoyait ce clip d'un rappeur blanc qui répète tout le long : "on s'en branle du futur quand on ne comprend pas le présent" Magnifique représentation de cette attitude atone des hommes d'aujourd'hui dans un monde dont ils ne maîtrisent plus les codes d'accès car on leur a dit que ces codes étaient des illusions dont ils devaient se défaire par tous les moyens. "Le roi est nu" et malheureusement il ne peut pas et ne doit pas se rhabiller sous prétexte de passer pour un ringard vêtu d'oripeaux de vieilles croyances mitées. Mais l'homme n'est pas fait pour être nu, nous le savons depuis l'aube des temps bibliques et il doit s'armer; s'armer au niveau de son esprit parce que c'est tout de même ce qui le caractérise dans son essence même. Reprenons donc nos armes, c'est à dire, comme je le disais précédemment :  "notre raison, notre réflexion, nos lectures, notre courage, lâchons -pour le moment seulement- nos vraies armes : elles ne sont pas encore utiles. Si elles le deviennent un jour, et bien, ce sera tant mieux d'une certaine façon, c'est que nous aurons gagné la plus importante de toutes les guerres, celle de la Vérité."

Ceci concerne de façon éminente l'homme en tant qu'être masculin. La position de la femme est un peu différente et j'aimerais la préciser dans ce que je perçois pour moi-même, je le précise bien :  pour une femme, une vision par trop sombre ou désespérante de la réalité, même si elle est malheureusement juste, va à l'opposé de cet instinct de vie qui la pousse en avant. Si nous nous arrêtions, nous les femmes, à cette Gabegie,  nous ne ferions plus rien et tout s'arrêterait d'une certaine façon pour l' Humanité. Aussi,  préférons-nous contourner l'obstacle, car nous sommes des coureuses de fond. Nous avons donc une attitude en apparence légère, nous lisons parfois des livres, des journaux truffés de détails pratiques et futiles qui retiennent notre attention, les idéaux nous accaparent moins, en apparence du moins. Le doute n'est pas un moteur pour nous mais un frein. Nous faisons celles qui nient la réalité ou pour le moins qui refusent de la regarder en face. Ça n'est pas exactement ce qui se passe dans les faits : nous préférons prendre un autre chemin, un chemin de traverse. Et c'est très bien ainsi. Nous cherchons et surtout devons protéger  la vie, donc une position de repli paraît la plus logique et nécessaire dans notre cas. A aucun prix la femme ne doit livrer bataille si ce n'est quand elle est directement acculée ou attaquée. Ça n'est pas dans son intérêt,  au sens strict de sa nature même, ni dans celui de la vie. La femme n'est pas un être fragile avec cette connotation un peu négative donné au terme, mais ce qu'elle protège est, lui, extrêmement précieux et fragile. Son objectif est donc de construire et de protéger au mieux le nid édifié pour que la vie s'y développe en toute sécurité : son identité féminine, son corps, (qui peut contenir la vie) sa demeure avec les siens, les "vivants", qui y habitent et qui y grandissent. Tenir sa maison, c'est tenir le monde, pour une femme. Et cela comporte tout ce qui fait l'intégrité féminine, tout ce qu'elle est. Voilà pourquoi j'insiste tant auprès de mes filles, par exemple, pour qu'elles ne fument pas, ne boivent pas de façon excessive etc... Des "détails" qui sont aujourd'hui considérés comme s'opposant directement à l'épanouissement féminin! Je maintiens qu'il est plus grave pour une femme de se livrer à des excès, que pour un homme.

Alors, évidemment, on comprend mieux "la joie du jour", ce petit blog: opposer à la Chienlit quelques menus descriptifs heureux d'un quotidien familial, d'une espérance spirituelle; quelques recettes simples -et en apparence vraiment anodines- d'un bonheur édifié jour après jour... Des photos de beaux paysages, de plats culinaires, de jeux de petits, des anecdotes enfantines, des extraits de belles lectures.

L'homme doit ressusciter les phénomènes selon l'heureuse expression de Bloom, la femme, pourrait-on ajouter, doit les maintenir en vie.

Lorsque ces intérêts vitaux sont directement menacés, lorsqu'il y a une remise en question absolue de l'Humanité par l'homme lui-même, il me paraît important de faire face au danger et de proposer, selon ce que l'on est, une ligne de défense. Les hommes proposeront par le biais de leurs génies artistiques divers et variés, par leur réflexion approfondie, leurs essais et leurs recherches intellectuelles ou scientifiques ou bien par leurs actions pragmatiques, leurs luttes, un compte rendu précis et minutieux de l'Ennemi à abattre, cet Ennemi sans nom et sans visage. Les femmes se garderont bien d'aller voir de trop près cet Ennemi et de le trouver séduisant et non pas dévastateur et dangereux -ce qu'il est en réalité- et continueront, pour les plus fortes d'entre elles, leur chemin de vie et sa protection.

La joie du jour, ce petit blog, cette vie qui est la mienne, est ma légitime défense.

dimanche 30 mai 2021

Visite de La Très Sainte Trinité



Visite de La Très Sainte Trinité

Un matin, un beau et doux et tranquille matin,
Les deux petits enfants, deux jumeaux, deux frères
Jouaient, dans la chambre, à l’ombre de leur mère
La fenêtre était fermée, elle regardait le jardin.

Les amours, les chérubins tous deux paisibles
Elle regardait les enfants et de cette paix
Matinale, miraculeuse et indicible,
Elle invita Trois Amis à en partager les effets.

Pas n’importe qui : les trois Personnes de la Très Sainte Trinité.
Quelle audace ! pensa t-elle, soudain alarmée.
Oui mais que de grâces ! rétorqua t-elle aussitôt rassérénée.
Tout était dit ; s’installaient déjà les Divins Invités.

Devant la fenêtre, dans le jardin, trois chaises blanches
Vides en apparence mais la mère voyait converser,
Le Père et le Fils et le Saint-Esprit en toute simplicité,
Comme sur l’autel, à la messe, le dimanche.

Venus seuls, cependant, sans la cohorte d’anges
Profiter d’une pause dans le monde, des roses, du silence
La mère retenait son souffle, ravie, aux anges :
Merci Monseigneur de votre venue en toute confidence.

Un cri soudain rompt le bel enchantement :
Deux petits coquelets qui se volent dans les plumes
Horrifiée, Maman se penche vers les deux enfants
Pour rétablir le silence, la paix, autant dire la lune.

Les Trois Personnes, le Dieu-Trinitaire, devant ses créatures
Se lève majestueusement; Il aime tout chez elles,
Surtout leurs colères, leur inconscience, pécheresse nature
Dont Il vient, par un signe de Croix, les délivrer.

Oui, Il aime tout de ses créatures, le Divin Invité
A la fenêtre, à la porte, Il attend patiemment
Console les enfants qui pleurent affligés
Les remet à la mère et s’en va doucement.

mardi 11 mai 2021

Théophanie : "Job et l'excès du mal", de Philippe Nemo.


 "Dévoiler sous le masque noir de la Négation
L’éclat magnifique de la Transfiguration."*



J’ai commencé à lire ce magnifique livre de Philippe Nemo, « Job et l’excès de mal » et j’avoue poursuivre ma lecture comme un explorateur suit la trace d’un monde perdu…Ce livre est, je crois, le plus beau lu depuis trois ans. Je vous le recommande particulièrement, il existe dans une nouvelle version modifiée avec un dialogue avec Lévinas à la fin, chez Albin Michel (couleur bleu-violet) mais sur Amazone malheureusement vous ne trouvez que l’ancienne version chez Grasset.

Un premier chapitre ouvre la réflexion sur la notion d’angoisse. Plus que la souffrance, c’est, de l’avis de l’auteur, l’angoisse éprouvée par Job qui est décrite. L’angoisse de l’homme devant le temps qui passe, « le temps d’avant, le temps irrécupérable, in-restaurable, » l’idée d’un « jamais plus comme avant » Angoisse et panique qui prennent possession de tout l’être devant l’inéluctable qui se profile et s’abat, les épreuves (parents qui ne s’aiment plus, enfants qui décèdent, précarité de l’existence matérielle, catastrophes naturelles, guerres, injustices en tous genres, maladies incurables, déchéance morale, spirituelle, physique, etc…) qui nous tombent dessus alors que nous n’avions même pas, au départ demandé à naître et à exister !

« L’armée hurlante lancée à son assaut est spécialement équipée d’arcs et de flèches –blessure soudaine, profonde, douleur paroxystique : « Il me cerne de ses traits, transperce mes os sans pitié et répand à terre mon fiel » (16, 13) ; « Les flèches de Shaddaï sont en moi plantées, mon humeur boit leur venin » (6, 4ab).

Angoisse, venue d’on ne sait où en fait, qui transparaît au travers de notre époque avec tous ces jeunes ou moins jeunes qui se droguent, qui boivent, qui sombrent ou tentent de sombrer dans l’oubli bienfaisant, pour échapper, ne serait-ce que quelques heures à la chape d’anxiété ou de déréliction complète qui les enserre. Chacun a ses trucs pour y échapper, et souvent, en creusant en moi-même ou en observant les autres, les larmes me viennent de voir notre humanité si fragile, si pauvre, si délicate, si blessée et pourtant, si belle… Vraiment, je ne saurais expliquer ce paradoxe qui me prend à la gorge tous les jours que Dieu fait.

Plus que la souffrance disais-je, l’angoisse universelle : « Les textes cités montrent au contraire de façon probante, croyons-nous, que Job souffre d’un mal démesuré qui l’atteint jusqu’à briser son « moi », que c’est la folie de cette souffrance qu’il qualifie d’injuste, et que c’est à supprimer cette souffrance que visent tous ses propos et toutes ses démarches. »

L’injustice du mal, voilà le grand mot est lâché, voilà le cœur de l’incompréhension de Job et son angoisse absolue : Job non seulement n’a pas demandé à naître et à exister mais il a eu à cœur de prendre cette existence donnée et de faire au mieux avec la Loi prescrite. Il a été un bon père, un bon époux, un bon maître et grâces lui ont été rendues d’ailleurs…jusqu’au jour de l’épreuve où il a tout perdu.
Alors ses bons amis pointent du doigt des fautes nécessairement commises par Job car dans le monde tel qu’il nous apparaît, selon la loi divine, l’impie est puni et le juste récompensé. Si donc Job se retrouve dans la déchéance la plus totale, c’est bien parce qu’il a du fauter quelque part…
Et nos bons amis à nous de nous dire, au jour de notre épreuve : tu l’as certainement cherché ... Culpabilité bienheureuse parce qu’elle nous délivrerait de l’incompréhension ou de l’injustice qui est le pire des maux.

Mais non : le mal ne s’explique pas, profondément, au bout du compte. Et quand bien même il s’expliquerait un peu, il apparaît de toutes les manières complètement hors de proportion par rapport à la pauvre figure de Job, homme de bien s’il en est. Ce mal est disproportionné par rapport au monde, il dépasse l’ordre du monde infiniment et personne ne peut répondre, que ce soit par une morale ou des sciences à la question du pourquoi, parce que le pourquoi, en ce qui concerne le mal, est hors de propos, hors de la réalité. Si le mal était transgression d’une justice du monde, alors il serait réparable s’il était bien compris ou connu. Mais là, on s’aperçoit que toute la science du monde ne permet pas d’arriver à trouver de cause au bout du compte, que cette dernière soit personnelle ou inscrite dans l’ordre du monde.

Cet « excès du mal, en définitive, consiste en ceci : l’humanité ni le cosmos n’ont régularité ni ordre, ils sont affolés et affolants, inintégrables à la pensée. » 

Au fond du fond, on en vient à penser, Job en vient à penser que ce Dieu auquel il a toujours obéi et sacrifié est aussi le Dieu créateur du Mal et qui le poursuit, lui le juste, avec ce mal et de façon acharnée en plus ! Dieu créateur de toutes choses, créateur du Mal… 

« … Job fait la rencontre d’un mal non neutre qui ne se contente pas de le tuer, qui ne veut même pas le tuer et lui interdit, nous l’avons vu, de mourir : un mal qui le torture, éternise sa douleur et en fait un enfer. Ce mal ne l’atteint pas de façon neutre ; sa folie même n’est pas celle du chaos. Il le cherche."
« Au contraire, ici, le mal n’est pas aveugle, il a des yeux. (…) Cette torture n’est pas sans un tortionnaire, une cause intentionnelle, une Intention.»

Dès lors, Job n’aura de cesse et nous avec, n’est-ce pas, de découvrir l’intention de l’Intention. A présent que nous comprenons que cet excès de mal attire l’attention de notre âme, de notre esprit vers Celui qui attend tout de nous, vers Celui qui frappe à notre porte comme le dernier des mendiants. Il en vient, ce Mendiant sublime, à nous frapper dessus pour qu’enfin nous nous tournions vers Lui, comme un enfant crie et hurle envers sa mère, et la frappe aussi de ses petits poings, comme un adolescent blesse ses parents qu’il adore par des piques sans cesse renouvelées pour attirer leur attention, pour faire croître un amour jamais comblé…

Ce Mendiant là, il nous fait mal pour qu’enfin nous tournions nos regards vers Lui et le voyions pour de bon. Le mal a servi à Job à revenir dans la « mémoire » de Dieu et c’est tout ce qui importait à Dieu. Au travers du mal, retrouver Dieu.

« Le monde est alors rendu à son vrai statut. Nous avions pris l’habitude de voir en lui notre unique partenaire, le seul être avec lequel nous dussions compter, au point que nous avions pensé lui dire le « grand Amen ». Mais nous sommes soudain séparés du monde, et le monde lui-même passe, du statut d’englobant ultime, à celui de réalité seconde, lui-même élément d’une autre totalité plus englobante, à savoir l’intrigue nouée entre l’Intention et l’âme. »

Alors que faire maintenant avec ce nouveau et premier Partenaire ? A deux maintenant, parce que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et pas à l’image d’un monde ou d’une réalité terrestre si je puis dire, à deux il faut se tourner vers le monde et parachever de concert la création enclenchée, lutter constamment contre le mal qui y sévit et qui y est le maître, faire son possible contre le mal

« Telle est en définitive la théophanie dont Job a été l’élu. Il a d’abord perçu l’Autre dans la déchirure de sa détresse ; puis, dans la conversion de son cœur, cet Autre s’est montré tout entier comme un ami magnifique. »

Cet Ami magnifique, c'est donc Dieu lui-même mais cette fois c'est un Dieu défenseur qui nous apparaît, après avoir été un Dieu accusateur, un Dieu suffisamment humain pour connaitre nos souffrances et notre douleur,un médiateur contre la propre justice divine :  le Christ vrai Dieu et vrai Homme car "comme l'empoisonneur qui connait aussi, et par définition, les remèdes, il n'est pas impuissant, s'il le veut, devant le mal"
Une forme de dédoublement de la personne divine, Dieu le Père créateur du Mal et Dieu le Fils qui vient nous sauver et lutter avec nous et en nous contre le mal et nous retrouver face à face avec Lui à jamais.

« Le combat que notre âme engage maintenant contre le mal n’est pas la mise en œuvre d’un moyen en vue d’une fin au sens technique, parce qu’il y a une absolue disproportion entre le moyen mis en œuvre et la fin eschatologiquement attendue. L’âme sait dorénavant que la fin qu’elle vise, la rencontre béatifique de Dieu dépasse infiniment ce qu’elle vise ».

« Seul l’excès de béatitude sera consonant avec l’excès du mal. Il ne s’agira pas seulement pour Dieu d’effacer le mal donné, mais de se montrer, par la béatitude donnée à l’excès, à la mesure de l’immesurable excès du mal. »



Notes :
Théophanie : Une théophanie (des radicaux grecs théo-, θεός « dieu », et phan-, « apparition ») est, dans le domaine religieux, la manifestation d'un dieu ou de Dieu, au cours de laquelle a normalement lieu la révélation d'un message divin aux hommes ou simplement un avertissement.

Prière : http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/05/priere.html

*La belleza ferisce : http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/la-bellezza-ferisce.html




vendredi 10 avril 2020

"The invisible world"

Bienheureux John Henry Newman (1801-1890), théologien, fondateur de l'Oratoire en Angleterre 
« The Invisible World » PPS, t. 4, n°13 (trad. AELF rev.) 

« Voyez le figuier »


            La terre que nous voyons ne nous satisfait pas. Ce n'est qu'un commencement ; ce n'est qu'une promesse d'un au-delà ; même dans sa plus grande joie, quand elle se couvre de toutes ses fleurs, et qu'elle montre tous ses trésors cachés de la manière la plus attirante, même alors, cela ne nous suffit pas. Nous savons qu'il y a en elle beaucoup plus de choses que nous n'en voyons. Un monde de saints et d'anges, un monde glorieux, le palais de Dieu, la montagne du Seigneur Sabaoth, la Jérusalem céleste, le trône de Dieu et du Christ : toutes ces merveilles éternelles, très précieuses, mystérieuses et incompréhensibles, se cachent derrière ce que nous voyons. Ce que nous voyons n'est que l'écorce extérieure d'un royaume éternel, et c'est sur ce royaume que nous fixons les yeux de notre foi.


            Montre-toi, Seigneur, comme au temps de ta Nativité, où les anges ont visité les bergers ; que ta gloire s'épanouisse comme les fleurs et le feuillage s'épanouissent sur les arbres. Par ta grande puissance, transforme le monde visible en ce monde plus divin que nous ne voyons pas encore. Que ce que nous voyons soit transformé en ce que nous croyons. Si brillants que soient le soleil, le ciel, et les nuages, si verdoyants que soient les feuilles et les champs, si doux que soit le chant des oiseaux, nous savons que tout n'est pas là, et que nous ne voulons pas prendre la partie pour le tout. Ces choses procèdent d'un centre d'amour et de bonté qui est Dieu lui-même, mais elles ne sont pas sa plénitude. Elles parlent du ciel, mais elles ne sont pas le ciel. Elles ne sont en quelque sorte que des rayons égarés, un faible reflet de son image ; elles ne sont que des miettes qui tombent de la table. 

"Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique"

Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique
Au matin, lorsque je m'en vais, je traverse une plaine
D'où le soleil jaillit; je m'incline toujours à sa vue magnifique
Et j'avance encore; je m'enfonce alors dans la forêt sereine

Et soudain je tombe dans le mystère absolu, un autre monde
S'offre à mes yeux éblouis. Un lac étend sa brume ruisselante
Un silence étale son bruissement léger jusque dans l'horizon
Une dimension nouvelle apparaît dans la lumière aveuglante.

Jamais je n'aurais cru découvrir et vivre en cette réalité
Invisible, j'ai percé un secret caché, un lieu étrange et unique
Dans un éclair translucide et foudroyant le paradis révélé
Les enfants! Avez-vous vu? Auriez-vous jamais imaginé...











  

mardi 7 avril 2020

Lettre à un de mes fils (Extreme ways)

Mon fils,

.... je pense que dans les familles, il y a deux sortes d'enfants : ceux qui écoutent leurs parents ou leurs proches, qui ont une forme de docilité du coeur, de l'intelligence, de la volonté et ceux sur qui l'éducation reçue n'a pas de prise du moins sur la volonté. Pour ces deuxièmes enfants, il faut qu'ils fassent leurs propres expériences eux-mêmes pour apprendre à bien vivre et c'est un chemin plus compliqué, plus long, souvent plus périlleux mais on n'y peut rien. C'est un chemin quand même et tous les chemins peuvent mener à la sainteté. Dans Isaïe on trouve cette phrase, c'est Dieu qui parle : "Je te conduis par le chemin où tu marches". Le Bon Dieu ne dit pas : je vais te balancer de gré ou de force dans le droit chemin (puisqu'il y en a plusieurs) mais  : Je t'accompagne dans le chemin qui est le TIEN. Voilà.

 Ton chemin est actuellement difficile, tu es perdu en fait, tu es dépassé et tu marches à l'aveugle. Mais le Bon Dieu est là et Il t'accompagne et Il marche avec toi si tu veux bien t'ouvrir à sa Compagnie c'est à dire à sa Grâce. 
Sache que la confession et la communion fréquentes t'aideront à guérir  (et pas que spirituellement mais aussi psychologiquement et physiquement!!) sur le long terme. Donc, profite de toutes les occasions pour te confesser régulièrement et communier pieusement. Tu dois te reconstruire et choisir au mieux TON chemin de vie et il n'y a que de cette manière, avec Dieu et sa grâce, que tu y parviendras.
J'ai grande confiance en toi mais maintenant il faut que tu marches avec le Seigneur.
Je t'embrasse,

Maman


lundi 6 juin 2016

6 Juin 1944; 6 Juin 2016

Au cimetière américain de Colleville, week end de la Toussaint


Hey Guys ! Regardez qui s’en vient de par chez nous 
En cette Toussaint ! Une petite dame, ses rejetons et son mari,
Une dame qui en cache un neuvième dans son ventre rond
Mais nos yeux défunts ont le pouvoir de percer murailles aujourd’hui.

Accompagnons, soldats, la petite famille venue nous visiter
Penchons-nous courtoisement vers madame et monsieur,
Instruisons de nos récits héroïques tous les mouflets
Montrons leur le vrai visage de la liberté, tout son enjeu.

Comme des bonnes fées penchées sur l’invisible berceau,
Les héros morts du Débarquement chuchotent mille histoires
Vraies, leurs combats, leur sang, leur sueur et leurs larmes
Qui ont donné la victoire et creusé leurs tombeaux.

Comme des bonnes fées penchées sur l’invisible berceau,
Ils sollicitent pour le futur enfant  les antiques vertus des héros
Résistance ! Honneur ! Courage ! Voilà tout ce qu’il te faut
Petit d’homme ; prends tout déjà en ton cœur, soit fort et beau !

Je salue bien bas ces chers compagnons, j’arrivais épuisée
De multiples pérégrinations ; vidée par mes errances,
Accablée de résignation ; vaincue par avance,
Morne attitude, yeux baissés, épaules voûtées

Et c’est ici, bien sûr, en cette demeure de Colleville
Qu’il me fallait être aujourd’hui avec toute la famille
Retrouver force et détermination, vite se redresser
M’abreuver à la source vive et ultime de la Liberté.
















Ils ont réussi. 

On aperçoit la représentation du poignard des Rangers planté symboliquement en haut des falaises qu'ils ont escaladé sous le feu ennemi. Ils étaient 225, mais seuls 90 ont survécu.

Paysage lunaire, l’herbe rase et le sable morcelé de cratères,
C’est la Pointe du Hoc, dans notre France, en Normandie.
Au matin du D-Day, le 6 juin, de vaillants soldats, les Rangers
Ont pris d’assaut ce point stratégique, c’était le Jour-J.

Le jour de tous les possibles parce qu’ils y croyaient
Contre tout entendement, au delà de toute raison.
Bras armé, couteau entre les dents, à l’assaut des falaises
Une seule idée, grimper, tuer et faire taire les canons !

Contre tout entendement, au delà de toute raison,
Ils ont réussi !! Et moi je tombe à genoux, sur le sable
Gorgé du sang de ces hommes inhumains et la vague
Emporte tout le désespoir, toutes les larmes du monde.

Ils ont réussi.

dimanche 22 mai 2016

Dimanche de la très Sainte Trinité

Dimanche de la Très Sainte Trinité

     
Psaume 8,4-5.6-7.8-9.
"À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, 
qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?"
 




  Visite de la Très sainte Trinité                                        

Un matin, un beau et doux et tranquille matin,
Les deux petits enfants, deux jumeaux, deux frères
Jouaient, dans la chambre, à l’ombre de leur mère
La fenêtre était fermée, elle regardait le jardin.

Les amours, les chérubins tous deux paisibles
Elle regardait les enfants et de cette paix
Matinale, miraculeuse et indicible,
Elle invita Trois Amis à en partager les effets.

Pas n’importe qui : les trois Personnes de la Très Sainte Trinité.
Quelle audace ! pensa t-elle, soudain alarmée.
Oui mais que de grâces ! rétorqua t-elle aussitôt rassérénée.
Tout était dit ; s’installaient déjà les Divins Invités.

Devant la fenêtre, dans le jardin, trois chaises blanches
Vides en apparence mais la mère voyait converser,
Le Père et le Fils et le Saint-Esprit en toute simplicité,
Comme sur l’autel, à la messe, le dimanche.

Venus seuls, cependant, sans la cohorte d’anges
Profiter d’une pause dans le monde, des roses, du silence
La mère retenait son souffle, ravie, aux anges :
Merci Monseigneur de votre venue en toute confidence.

Un cri soudain rompt le bel enchantement :
Deux petits coquelets qui se volent dans les plumes
Horrifiée, Maman se penche vers les deux enfants
Pour rétablir le silence, la paix, autant dire la lune.

Les Trois Personnes, le Dieu-Trinitaire, devant ses créatures
Se lève majestueusement; Il aime tout chez elles,
Surtout leurs colères, leur inconscience, pécheresse nature
Dont Il vient, par un signe de Croix, les délivrer.

Oui, Il aime tout de ses créatures, le Divin Invité
A la fenêtre, à la porte, Il attend patiemment
Console les enfants qui pleurent affligés
Les remet à la mère et s’en va doucement.

jeudi 5 mai 2016

Ascension

"c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours"

C'est l'Ascension, Jésus emporté au Ciel.
Et nous qui levons les yeux vers les hauteurs,
Tous les jours nous dressons la tête vers l'ailleurs
Attentifs, guettant ce qui doit arriver, et le sel, et le miel.

Tous les jours, prêts au pire ou au meilleur,
Nous traquons au travers du fil des épreuves,
La crête ou l'horizon d'une vie dure, sans saveur
Qui apparaît, parfois, et nous rend plus léger.

Où est-il ce Seigneur emporté dans l'horizon
Que recherchent nos yeux brûlants et aveuglés
Nos corps tristes à mourir et desséchés,
Ce paradis perdu au bout de notre monde.

Nous avons oublié, nous avons mal lu
Les paroles simples et sages d'un Dieu
Enfant dans la crèche soudain apparu
D'un Dieu sanglant suspendu sous les cieux

Nous avons lu et relu la carte sacrée
Avec l'idée que Dieu n'était plus à notre portée.
Les yeux ouverts alors qu'il nous fallait les fermer
Le Code était en nous, dans nos cœurs imprimés

La promesse du Ciel c'est au fond de nos âmes,
Cristallisé dans notre essence même, une ligne pure
Le sceau gravé par l'Esprit Saint et sa flamme,
Dieu s'en revenait en Paradis dans l'homme perdu.




mercredi 20 avril 2016

Êtes-vous progressiste, conservateur ou libéral ? Par Nicomaque

Êtes-vous progressiste, conservateur ou libéral ?

41bqlmXAMmL._SX312_BO1,204,203,200_En politique, certains penchent vers ceux pour qui l’ordre doit être imposé à tout prix, ce sont les conservateurs. Certains penchent vers ceux pour qui l’égalité doit être appliquée à tout prix, ce sont les progressistes. Les libéraux se retrouvent parfois avec les conservateurs et d’autres fois avec les progressistes, mais la plupart du temps ils sont isolés et peu représentés dans le paysage politique. Et vous ? Dans quelle famille politique vous situez-vous ?
Dans un article déjà ancien (Test politique : existe-t-il un autre choix que la droite ou la gauche ?), j’avais repris et exposé le diagramme de Nolan. J’expliquais que le problème principal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pensée libérale, celle-ci ne pouvant être rangée ni avec l’égalitarisme de la gauche (le progressisme), ni avec le nationalisme de la droite (le conservatisme). Par ailleurs, il y a des conservateurs à gauche et des progressistes à droite. Donc l’axe gauche-droite n’est pas le plus pertinent pour penser la politique.
La thèse que je voudrais exposer cette fois est celle du sociologue et économiste américainArnold Kling, dans un petit livre intitulé The Three Languages of Politics (« Les trois langues de la politique »). Selon Kling, trois grandes familles divisent le paysage politique contemporain : les progressistes, les conservateurs et les libéraux. Or chacune de ces trois familles parle une langue différente. Chacune voit la politique selon un axe différent. Pour les progressistes, l’axe principal est l’axe opprimés/oppresseurs Pour les conservateurs, l’axe principal est civilisation/barbarie. Pour les libéraux, l’axe principal est libre choix/coercition.
PROGRESSISME
Opprimés <————————-> Oppresseurs
CONSERVATISME
Civilisation <————————-> Barbarie
LIBÉRALISME
Libre-choix <————————-> Coercition
L’auteur m’a permis de mieux comprendre pourquoi nous sommes enclins à diaboliser nos adversaires politiques. Pourquoi nos discussions politiques, même entre amis, sont aussi clivantes et finalement profondément frustrantes, voire toxiques.
En effet, en tant que libéral je suis souvent frustré dans mes discussions avec des progressistes ou des conservateurs parce qu’ils ne se soucient pas de ce qui compte pour moi (et le sentiment est réciproque.) Par exemple quand je parle avec un conservateur du mariage gay ou de l’immigration, il croit systématiquement que je ramène tout à l’économique et que je dénigre le politique. De mon côté, j’ai tendance à penser qu’il réduit le politique à l’État et qu’il dénigre la puissance du marché comme facteur de régulation et de coopération. Quand je parle d’économie avec un progressiste et que je plaide pour une réglementation du travail plus souple, il m’accuse facilement de défendre l’oppression des travailleurs tandis que je le soupçonne de haïr la liberté.
Il est tentant de penser que nos opposants sont autoritaires, fascistes, racistes, homophobes etc. Nous avons beaucoup de mal à entendre leurs arguments et nous les rejetons d’emblée comme manifestement erronés, stupides, immoraux. Nos désaccords viennent-ils d’erreurs de bonne foi  ou de la méchanceté et de la stupidité d’autrui ?
En réalité, sans nier qu’il existe de réels clivages philosophiques, nous ne parlons pas la même langue. Car la politique est habituellement une affaire de tribus et donc aussi de dialectes. La plupart du temps, la politique n’est pas pratiquée comme un effort pour changer l’esprit de nos adversaires ou de nos alliés, mais comme un moyen de renforcer notre statut au sein de la tribu. La politique récompense ce type de comportement tribal et contribue à polariser davantage les débats (voir sur ce point l’Annexe à la fin de l’article).
L’hypothèse de Kling est que nous avons l’habitude naturelle de voir le monde sur un axe unique avec une extrémité qui représente le bien et l’autre qui représente le mal. Et dès lors qu’une personne est en désaccord avec nous, elle doit se trouver à l’autre bout de l’axe, dans le camp du mal. On sait déjà fort bien que ce type de polarisation fonctionne à plein avec les religions. Le fait de se trouver dans un camp religieux (ou de rejeter toute religion), incite à penser que ceux des autres camps sont forcément stupides et incapables de raisonner correctement.
Or pour Arnold Kling, la politique fonctionne exactement de la même manière. Les camps opposés jugent le monde selon des axes perpendiculaires et parlent ainsi des langues différentes. Chaque camp voit une réalité donnée et l’interprète d’une manière cohérente pour lui mais qui semble néanmoins incompréhensible, ou sans importance pour les autres. Et nous réalisons rarement que le langage politique que nous utilisons implique une vision du monde selon un certain axe de valeurs.
C’est pourquoi quand nous pratiquons notre propre langue dans une discussion avec un partisan d’un autre camp, le dialogue ne passe plus. Pire, il tourne très vite à l’affrontement verbal et aux insultes. Chacun réagissant au désaccord en criant encore plus fort dans une langue que l’autre ne comprend pas.
Typologie des familles politiques (a)
1° Pour les progressistes, les problèmes de société sont envisagés principalement comme des rapports de domination, des formes d’oppression des faibles par les forts. Par ailleurs, ils pensent en termes de groupes. Ainsi, certains groupes de personnes sont  les opprimés, et certains groupes de personnes sont les oppresseurs. Le bien implique de s’aligner contre l’oppression et les personnages historiques qui ont amélioré le monde ont lutté contre l’oppression. Ils ont tendance à vénérer la science. Ils croient que la science peut faire avancer leur projet d’amélioration de la société et de l’homme. Ils mettent les sciences sociales à égalité avec les sciences physiques et en font un guide de l’action publique.
2° Le deuxième axe est celui des conservateurs. Chez eux le bien s’identifie au fait de défendre les valeurs et les institutions traditionnelles qui se sont accumulées au cours de l’histoire et qui ont résisté à l’épreuve du temps. Et le mal est incarné par les barbares qui tentent de s’opposer à ces valeurs et qui veulent détruire la civilisation. Les conservateurs sont très disposés à voir l’utopie comme une menace qui ne peut être arrêtée que par l’autorité politique. Ils voient la barbarie comme étant une inclination de la nature humaine d’où la nécessité de recourir aux institutions politiques pour protéger la civilisation. Alors que les progressistes sont moins préoccupés par l’utopie, car ils ont tendance à voir les humains comme intrinsèquement bons, mais simplement affaiblis par l’oppression. Du point de vue de l’axe civilisation/barbarie, il faut s’opposer à la légalisation de la marijuana, à l’avortement et au mariage homosexuel dans la mesure où l’on pense  que l’avenir de la civilisation en dépend, ou du moins qu’elle risque d’en sortir affaiblie.
3° Le troisième axe est celui des libéraux (libéraux classiques ou libertariens). La principale menace étant pour eux l’empiétement du pouvoir sur les choix individuels. Le bien consiste dans la possibilité pour les individus de faire leurs propres choix, de contracter librement entre eux et d’en assumer la responsabilité. Le mal réside dans l’initiative de la menace physique, en particulier de la part des gouvernements, contre des individus qui ne portent préjudice à personne, sinon éventuellement à eux-mêmes. Pour eux, la coercition sous quelque forme que ce soit, y compris celle des gouvernements, est plus un problème qu’une solution. Chacun a le droit de décider pour lui-même ce qui est meilleur pour lui et d’agir selon ses préférences, tant qu’il respecte le droit des autres à faire de même. Le corollaire de ce principe est le suivant : « personne n’a le droit d’engager une agression contre la personne ou propriété de quelqu’un d’autre ». L’usage de la force ne se justifie qu’en cas de légitime défense. Pour le reste, il faut s’en tenir à la persuasion.
Typologie des familles politiques (b)
1° Les progressistes croient en l’amélioration de l’espèce humaine. Ils croient en une perfectibilité quasi illimitée dans le domaine matériel et, plus important encore, dans le domaine moral et politique. En revanche, pour eux les marchés sont sujets à des échecs inéluctables. Le succès des hommes d’affaire reflète souvent la chance et peut s’avérer être la récompense injuste d’une forme d’exploitation. Mais ces défaillances peuvent et doivent être traités par les interventions du pouvoir politique : la redistribution, la fiscalité, les réglementations.
2° Les conservateurs croient dans la faiblesse humaine. En termes bibliques, l’homme est « originellement pécheur ». Ce côté sombre de la nature humaine ne sera jamais éradiqué. Mais il peut être domestiqué par les institutions sociales, notamment la famille, la religion et l’autorité politique. Supprimez ces institutions et ce qui émerge est Sa majesté des Mouches (le roman de William Golding). C’est pourquoi ils sont enclins à vénérer le passé, notamment les traditions et l’ordre établi. Les conservateurs reconnaissent aisément avec les libéraux que les marchés récompensent les vertus de prudence et de patience. Mais ils les accusent systématiquement de saper les traditions culturelles, en mettant la vulgarité à égalité avec le sublime, sans hiérarchisation morale. Ils voient dans la défense libérale du marché une promotion de la marchandisation du monde et de l’humain.
3° Les libéraux voient la nature humaine comme imparfaite, corruptible, mais éducable. Ils croient en une rationalité humaine limitée. Tant qu’ils respectent la propriété d’autrui, les individus sont les meilleurs juges de leurs intérêts et il faut les laisser libres de les poursuivre. C’est pourquoi les libéraux refusent l’idée un gouvernement qui ferait le bien à la place des gens. En revanche, ils pensent que les dysfonctionnements du pouvoir politique et les interventions excessives de la loi représentent une menace pour la paix, bien plus grande que les dysfonctionnements du marché. Le marché s’auto-régule dans le temps par le mécanisme de la concurrence, l’Etat non car il exerce un monopole. Il tend à s’accroître de façon exponentielle. Par ailleurs, les libéraux sont enclins à penser la technologie comme une force libératrice dont les effets néfastes sont largement compensés par les bénéfices estimés. Enfin ils considèrent que les marchés encouragent la coopération pacifique parce que chaque échange volontaire profite aux deux parties. Et l’ensemble de ces échanges volontaires crée une prospérité qui profite au plus grand nombre.
Les controverses politiques actuelles
D’une façon générale, les conservateurs et les progressistes se rejoignent sur un point. Ils jugent le processus politique plus efficace que le processus de marché. Par processus politique j’entends ici la capacité d’un gouvernement central à créer un ordre social à la fois juste et stable pour le plus grand nombre. Et par processus de marché, j’entends l’échange libre et volontaire comme  mode d’interaction et mécanisme de coopération. Or les conservateurs et les progressistes sont tous favorables à l’augmentation du pouvoir de l’État central et à son intrusion dans la vie privée, mais pour des raisons différentes. Pour les uns c’est au nom de la défense de la civilisation, pour les autres c’est au nom de la défense des opprimés.
Philosophiquement le libéral pourra adhérer à certains objectifs des conservateurs et des progressistes, mais empiriquement il sera en désaccord avec leurs moyens. Ainsi le libéral sera d’accord avec les progressistes pour aider les travailleurs opprimés, mais il ne pensera pas que le salaire minimum puisse atteindre cet objectif, en tout cas pas un salaire minimum uniforme et imposé partout. De même, le libéral sera d’accord avec l’idée conservatrice que la civilisation doit être défendue, mais il ne sera pas d’accord pour dire que la civilisation est menacée par le mariage homosexuel ou par l’ouverture des frontières, en tout cas pas de façon alarmiste.
Examinons quelques-uns de ces sujets :
Le mariage gay
Les conservateurs voient dans le mariage traditionnel une institution fondamentale de la civilisation occidentale qui remonte à 2500 ans. Une redéfinition radicale du mariage serait une menace pour la société civilisée. Les progressistes d’autre part, voient une majorité hétérosexuelle opprimer une minorité homosexuelle en leur refusant le mariage et donc soutiennent naturellement la réforme.
Les libéraux sont partagés sur le sujet. Certains pensent que le mariage est un droit universel et militent avec les progressistes pour l’égalité des droits. D’autres pensent que le mariage est une institution qui ne relève pas de l’État et que ce dernier n’a pas à s’impliquer juridiquement pour forcer les autres à reconnaître le mariage traditionnel ou le mariage gay. La solution ? Se débarrasser du mariage civil obligatoire une bonne fois pour toute et laisser ce rôle aux associations privées : les églises, les synagogues, les mosquées ou les organisations privées laïques. Cette solution politique pourrait s’appeler l’abolition du mariage comme fonction étatique, ou, plus précisément, la séparation du mariage et de l’État. Personnellement c’est cette solution qui m’a toujours parue la seule bonne.
La discrimination
Un boulanger qui s’oppose au mariage gay a-t-il le droit de refuser de vendre un gâteau de mariage à un couple gay ? Non pour un progressiste, bien sûr, ce serait pour lui une forme d’oppression.
Mais la réponse du libéral serait de dire que (a) le boulanger doit avoir un tel droit et que le pouvoir central ne devrait jamais forcer un commerçant à faire des affaires avec un client qu’il juge indésirable. En revanche (b), une association libre de boulangers devrait pouvoir exclure un de ses membres indésirable, par exemple un boulanger raciste ou homophobe. Enfin (c) une association de consommateurs devrait pouvoir également appeler ses membres à boycotter le boulanger raciste ou homophobe.
Une réponse libérale complémentaire consisterait à dire (a) il doit exister une concurrence suffisante sur le marché de sorte que si vous étiez victime de discrimination par x, vous pourriez facilement obtenir ce que vous désirez ailleurs. Et (b) le gouvernement ne devrait intervenir que si la discrimination est omniprésente. Le principe de subsidiarité s’appliquerait. L’État laisserait le marché résoudre le problème autant que possible et n’interviendrait qu’en dernier recours.
L’immigration
Concernant l’immigration, les progressistes voient les immigrants illégaux comme un groupe d’opprimés et les natifs blancs, hostiles aux immigrants, comme leurs oppresseurs. Pour les conservateurs le fait d’avoir de frontières bien définies, et une population bien définie, fait partie des valeurs civilisées. Ils craignent qu’en permettant l’immigration on détruise l’identité des nations et qu’on fragilise un peu plus le travail des citoyens les plus modestes.
Les libéraux, qui n’aiment par l’idée de coercition politique, sont favorables à l’ouverture des frontières. Du point de vue de l’axe liberté/coercition, une frontière ouverte donne à l’individu le choix de son gouvernement et la capacité de voter avec ses pieds. Par ailleurs la relation de travail est un accord volontaire qui profite aux deux parties, peu importe l’origine ou le lieu de naissance de l’une ou de l’autre. Mais l’immigration, comme le mariage gay, est un sujet qui divise la famille libérale. Car dans un monde fortement étatisé, l’immigration est toujours subventionnée et crée un droit fâcheux sur le travail des autres (c’est-à-dire un faux droit, une forme de spoliation). Comme l’explique le professeur Pascal Salin dans un article fort éclairant sur ce sujet, « l’émigration et l’immigration devraient être totalement libres car on ne peut pas parler de liberté individuelle si la liberté de se déplacer n’existe pas. Mais la liberté de se déplacer n’implique pas que n’importe qui a le droit d’aller où bon lui semble. Les droits de chacun trouvent en effet pour limites les droits légitimes des autres ».
C’est ainsi que le prix Nobel d’économie Gary Becker a proposé d’instaurer un marché des droits à immigrer (ou, éventuellement, des droits à acquérir une nationalité). D’autres ont proposé que l’immigration soit libre, mais que les immigrants n’aient pas le droit aux bénéfices de la protection sociale. En fin de compte, la meilleure politique d’immigration consisterait à désétatiser la société et à laisser les citoyens décider dans quelle mesure ils souhaitent établir des contrats avec des individus d’autres nationalités.
L’obésité
Pour les progressistes, le problème de l’obésité, c’est le problème des industriels qui commercialisent des sodas. Ainsi taxer les sodas correspond à la narration selon laquelle les obèses sont des opprimés et les fabricants ou les vendeurs de sodas sont les oppresseurs. Peu importe l’incidence fiscale et autres concepts économiques. Une taxe soda fait avancer le récit oppresseurs-opprimés et c’est son principal attrait.
Pour les libéraux, les taxes sur le soda n’ont aucune efficacité pour atteindre l’objectif politique déclaré de réduire l’obésité. Ils chercheront des moyens d’atteindre cet objectif sans utiliser la coercition. Par exemple en ciblant la sortie, plutôt que l’entrée. Certaines solutions sont à l’étude comme le fait d’accorder des crédits d’impôt pour les personnes obèses qui perdent du poids. Les économistes américains Richard Thaler et Cass Sunstein appellent cela un « nudge » (to nudge : au sens littéral, pousser quelqu’un du coude ; amener quelqu’un à faire quelque chose). Ils ont choisi le terme étrange de « paternalisme libertarien » (un oxymore) pour désigner cette doctrine, qu’ils définissent comme « une version relativement modérée, souple et non envahissante de paternalisme, qui n’interdit rien et ne restreint les options de personne ; une approche philosophique de la gouvernance, publique ou privée, qui vise à aider les hommes à prendre des décisions qui améliorent leur vie sans attenter à la liberté des autres ». Les nudges sont des moyens d’inciter les individus à prendre les « bonnes » décisions sans les priver de leur liberté d’action.
Plaidoyer pour une éthique du dialogue politique
Nos débats politiques sont  souvent frustrants et sans fin parce que chaque groupe s’exprime uniquement d’après son axe de valeurs privilégié. Par conséquent, chacun parle devant l’autre au lieu de dialoguer avec lui. Chaque camp émet ses arguments presque exclusivement selon ses propres termes et ne voit pas que les opinions contraires sont les manifestations d’une autre façon de penser plutôt que la preuve de la stupidité ou de la duplicité du camp adverse.
Alors, que pouvons-nous faire pour éviter de céder à nos instincts tribaux, sans renoncer pour autant à nos convictions ? La prescription de Kling est simple : résister à la tentation d’argumenter uniquement à partir de notre axe préféré et apprendre à voir les choses à partir des autres axes. Il faut prendre le point de vue le plus charitable de ceux avec qui nous sommes en désaccord et résister à la tentation de se dire : « je suis raisonnable et eux non ».
Selon moi, bien sûr, les conservateurs et les progressistes ont tort sur ces questions. Mais je pense qu’ils sont raisonnables, que leurs idées sont dignes d’intérêt et comportent une part de vérité. Compte tenu de leurs préoccupations respectives, leurs idées politiques sont parfois pertinentes et peuvent m’apprendre des choses.
C’est pourquoi je propose une sorte d’éthique de la discussion consistant à s’imposer de respecter les quatre points suivants :
  1. Essayer de ré-exprimer le plus clairement possible la position de son adversaire de telle sorte qu’il puisse dire : « Merci, je pense exactement de cette façon » ;

  2. Lister tous les points d’accord ;

  3. Mentionner tout ce qu’on peut apprendre de son adversaire ;

  4. Alors seulement s’autoriser à le réfuter ou à le critiquer.

Je voudrais finir cet article avec une citation du philosophe britannique Michael Oakeshott qui écrivait en 1939 : « L’action politique implique la vulgarité mentale, non seulement parce qu’elle implique le concours et le soutien de ceux qui sont vulgaires mentalement, mais à cause de la fausse simplification de la vie humaine implicite même dans le meilleur de ses objectifs » (The Claim of Politics). Tâchons tout de même de le faire mentir !
HaidtAnnexe 1 : Jonathan Haidt et Arnold Kling sur la psychologie des croyances politiques
À certains égards, la thèse de Kling est une adaptation au domaine politique des idées du philosophe et psychologue social Jonathan Haidt sur la morale dans The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion(2013). Selon ce dernier, les personnes sont prédisposées à envisager les questions morales selon un ou plusieurs axes éthiques :
loyauté/déloyauté, autorité/subversion, sainteté/dépravation,
fidélité/trahison, équité/tricherie etc. (Je conseille de voir cettevidéo TED d’un quart d’heure qui vaut le coup !)
Par ailleurs, Haidt explique que nous avons évolué au cours des millénaires pour développer notre statut au sein de groupes constitués. Un moyen important d’acquérir un statut au sein d’un groupe est de respecter et de défendre ses normes. Or la psychologie cognitive expérimentale nous apprend que nous sommes enclins naturellement à des processus de diabolisation et de mauvaise foi à l’égard des membres des autres tribus. Nous avons ainsi acquis une série de traits sociaux-psychologiques qui ont pour rôle de favoriser notre propre groupe et de l’aider à supplanter les autres. L’un de ces traits est la préférence pour les proches et l’autre est la diabolisation de ceux qui sont en dehors de notre groupe. Nous héritons donc de processus de pensée biaisés car conçus exclusivement pour la survie du groupe auquel nous appartenons. Haidt cite les recherches de Richard Sosis qui a constaté que les communautés religieuses avaient tendance à survivre plus longtemps que les communautés laïques. Haidt en conclut que « demander aux gens de renoncer à toutes les formes d’appartenance sacralisée et vivre dans un monde de croyances purement rationnelles, pourrait être comme demander aux gens d’abandonner la Terre et d’aller vivre dans des colonies en orbite autour de la lune ».
En effet, le sentiment d’appartenance à une tribu, c’est à dire à un groupe humain qui partage une même culture fondée essentiellement sur la langue, est un phénomène culturel universel. Il reflète en chaque homme la conscience de son identité et des devoirs liés à cette identité. Le tribalisme en tant qu’affirmation d’une identité culturelle, politique ou religieuse, n’est en rien un vice. Dans ce contexte, les langues agissent comme de puissants ancrages sociaux de notre identité.
Et au sein d’une tribu, le langage est souvent utilisé pour rassurer les autres sur notre loyauté à leur égard et pour attiser l’hostilité contre les tribus étrangères. Nous avons l’habitude de parler à l’intérieur de notre tribu, dans une langue que les adeptes de notre tribu comprennent. Ainsi toute personne qui peut parler notre langue, partage un peu nos valeurs et notre histoire culturelle. En revanche, ceux qui ne parlent pas notre langue sont toujours spontanément identifiés comme une menace pour notre propre tribu.
Annexe 2 : Facebook et la paranoïa politique, quand chacun met en avant un récit qui accuse l’autre d’un complot.
Progressistes, conservateurs et libéraux disposent chacun d’un récit dans lequel ils sont les héros et les autres sont les méchants. C’est là que le réflexe tribal devient un danger. Non seulement il conduit à diaboliser les membres des autres tribus par une rhétorique sophistique, mais il conduit également à certaines formes de délires paranoïaques.
Dans ce modèle à trois axes, la paranoïa consiste à voir son adversaire comme représentant le « mal incarné », à l’opposé de notre axe préférentiel. Par exemple, quand un libéral pense que les conservateurs et les progressistes n’ont d’autre but que d’écraser la liberté et d’augmenter la coercition, c’est un libéral paranoïaque. De même, quand un conservateur pense que les progressistes et les libéraux sont en train de démolir la civilisation et de faire advenir la barbarie, c’est un conservateur paranoïaque. Enfin, lorsqu’un progressiste pense que les conservateurs et les libéraux n’agissent que pour aider les oppresseurs à dominer les opprimés, alors c’est un progressiste paranoïaque.
Or ce type de délires prolifère sur Facebook et je m’interroge de plus en plus sur les effets pervers des réseaux sociaux. Il y a une forte impulsion à réagir immédiatement aux sujets politiques, en impliquant des émotions et des réflexes tribaux plutôt que des raisonnements posés. Le débat s’en trouve considérablement faussé et appauvri, quand il n’est pas tout simplement inexistant. Bien sûr, diaboliser nos adversaires en déformant leurs points de vue est un réflexe aussi vieux que l’humanité, mais Facebook amplifie ce phénomène à l’excès car la communication politique sur les réseaux sociaux est par définition tribale. A chacun d’en prendre conscience pour éviter de tomber dans le piège.