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mardi 2 mars 2021

"Le mot de l'énigme du monde en nous"


   "C'est que Dieu n'a pas voulu nous faire irresponsables, je veux dire incapables d'amour, car il n'y a pas de responsabilité sans liberté et l'amour est un choix libre, ou il n'est rien."

Beaudelaire : 

"Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité."

"Je voudrais cependant que vous vous y arrêtiez une minute. Combien d'entre nous, chrétiens, avons vraiment conscience d'être à l'image et à la ressemblance de Dieu? Qui se préoccupe du sens réel de ces paroles surprenantes? Si elles sont véridiques, ce n'est donc pas l'observation des choses qui nous révèlerait le monde, son secret serait en nous, au plus profond de nous-mêmes, là où nous ne descendons jamais, évidemment (...). Le mot de l'énigme du monde en nous pourquoi pas? Le destin ordinaire des hommes n'est-il pas de chercher très loin, et souvent au péril de sa vie, ce qu'ils avaient, sans le savoir, à portée de la main? Ce mot de l'énigme, nous n'espérons le trouver que par l'observation pratique des choses. Mais dans cette recherche la science ne collabore pas avec la nature, elle l'affronte."

"C'est que la création est une oeuvre d'amour. L'intelligence, réduite à ses propres forces, ne croit trouver dans la nature qu'indifférence et cruauté, mais c'est sa propre cruauté qu'elle y découvre. A proprement dire ce n'est pas la souffrance qu'elle condamne, c'est ce qui lui paraît une anomalie, un gaspillage, une mauvaise organisation de la souffrance. L'intelligence est plus cruelle que la nature."

"Il y a quelque part ailleurs, je ne sais où, une maman qui cache pour la dernière fois son visage au creux d'une petite poitrine qui ne battra plus, une mère près de son enfant mort qui offre à Dieu le gémissement d'une résignation exténuée, comme si la Voix qui a jeté les soleils dans l'étendue ainsi qu'une main jette le grain, la Voix qui fait trembler les mondes, venait de lui murmurer doucement à l'oreille : "Pardonne-moi. Un jour, tu sauras, tu comprendras, tu me rendras grâce. Mais maintenant, ce que j'attends de toi, c'est ton pardon, pardonne. Que vous en dire? Le langage est au service de l'intelligence. Et ce que ces gens-là ont compris, ils l'ont compris par une faculté supérieure à l'intelligence, bien qu'elle ne soit nullement en contradiction avec elle - ou plutôt par un mouvement profond et irrésistible de l'âme qui engageait toutes les facultés à la fois, qui engageait à fond toute leur nature... Oui, au moment où cet homme, cette femme acceptaient leur destin, s'acceptaient eux-mêmes, humblement - le mystère de la Création s'accomplissait en eux, tandis qu'ils couraient ainsi sans le savoir tout le risque de leur conduite humaine, se réalisaient pleinement dans la charité du Christ, devenant eux-mêmes, selon la parole de saint Paul, d'autres Christ. Bref, ils étaient des saints."

"C'est que le Christ veut bien ouvrir à ses martyrs la voie glorieuse d'un trépas sans peur, mais il veut aussi précéder chacun de nous dans les ténèbres de l'angoisse mortelle. La main ferme, impavide, peut au dernier pas chercher appui sur son épaule, mais la main qui tremble est sûre de rencontrer la sienne..."

"La foi que quelques-uns d'entre vous se plaignent de ne pas connaître, elle est en eux, elle remplit leur vie intérieure, elle est cette vie intérieure même par quoi tout homme, riche ou pauvre, ignorant ou savant, peut prendre contact avec le divin, c'est à dire avec l'amour universel, dont la création tout entière n'est que le jaillissement inépuisable. Cette vie intérieure contre laquelle conspire notre civilisation inhumaine avec son activité délirante, son furieux besoin de distraction et cette abominable dissipation d'énergies spirituelles dégradées, par quoi s'écoule la substance même de l'humanité."

Georges Bernanos, Les Prédestinés


lundi 25 janvier 2021

Pendant ce temps...



 Bernanos, en évoquant saint Dominique et son combat contre les cathares, écrit : " Ces magnifiques espérants se battent toujours en désespérés." 

Loin de moi de me prendre pour une "magnifique espérante", mais je me retrouve dans le fait qu'aujourd'hui je fais face (comme tout le monde)  à tout combat spirituel, idéologique, intellectuel, moral, en désespérée.

 Par exemple, hier soir, avant de partir sur des routes risquées pour l'internat des jumeaux, je faisais un petit bilan du week end. Il s'était passé deux choses, des petits riens aux yeux d'un spectateur peu sensible aux micro évènements qui jalonnent un quotidien à la limite de l'ennui, mais ces deux actions m'ont pourtant plongée dans un ravissement certain.

Ma voisine, une pauvre femme de la campagne avec une fille accoquinée à un tunisien prêt à l'emmener au bled, elle et sa progéniture, cette voisine vient  prendre un café pour s'épancher et pleurer. Je lui donne après avoir compati, la prière de saint François de Sales à saint Joseph et elle me raconte qu'elle est née justement un 19 mars, jour de la saint Joseph! Je lui propose de l'emmener à une messe dans les jours prochains, elle accepte. Je l'encourage à garder le lien avec son petit fils malgré les réticences de la mère, et je propose de donner des contacts de prêtres à son fils qui veut se marier à l'église sans trop savoir comment s'y prendre.

Dimanche après-midi, je me rends dans la petite église du village, qu'ouvre de temps à autre une dame. Nous y avons confectionné une jolie crèche. En arrivant sur le parvis, je tombe sur une tribu de gamins en train de jouer dans la neige. Je les invite à rentrer dans l'église qu'ils ne connaissent pas. Nous plaçons ensemble les rois mages autour de l'Enfant de la crèche et je leur raconte la belle histoire de ces derniers, qui étaient des savants, qui observaient la nature, qui ont découvert une étoile dans le ciel, ont vu en elle un signe indubitable de quelque évènement majeur et l'ont suivie jusqu'à Bethléem en Galilée. Pour finir par adorer l'Enfant Dieu. 

Puis, je leur raconte saint Rémi, car l'église lui est dédiée, et il y a une belle statue du saint à l'intérieur. Clovis, premier roi chrétien, baptisé parce qu'il avait promis de recevoir le sacrement si Dieu lui donnait la victoire à Tolbiac, et sacré dans la foulée comme roi de France par saint Rémi à Reims. Je leur raconte l'histoire de la sainte ampoule qui servait à oindre le roi : à cause de la foule en délire, le moine chargé d'apporter l'ampoule ne parvient pas jusqu'à Rémi qui attend dans la cathédrale. Rémi implore le ciel et voilà qu'une colombe vient déposer une petite fiole, remplie du saint chrême, dans les mains de l'évêque.

Les gamins dans l'église suivent attentivement ce pan de l'histoire de France qu'ils ne connaissent pas. Puis ils posent des questions sur les statues, le mobilier, etc. Bref, un petit moment de catéchèse absolument parfait. 

On pourrait se dire que tout ceci est bien désespérant, que cette vieille voisine qui a tout largué de sa foi et de son éducation envers sa fille, comme ces gamins à qui rien n'a été transmis dans une culture basique, sont l'exact et terrible reflet d'une société détruite. Mais je préfère y voir une sorte de renaissance incongrue et presque intempestive.

lundi 26 mars 2018

"Là où l'on ne croit pas à l'existence de l'âme, il n'y a que fort peu de drames."


En référence à Bernanos et Dantec que Flannery O'Connor aurait qualifiés de grands romanciers ayant écrit de grands romans religieux, en référence à Houellebecq qui a décrit dans ses romans ce "démon qui nous possède" de notre incertitude spirituelle.

"L'écrivain sérieux prend invariablement pour point de départ l'imperfection humaine, et souvent l'imperfection d'un personnage par ailleurs admirable. Généralement le drame se fonde sur le péché originel, que l'auteur le conçoive ou non en termes de théologie. En outre, tout personnage de roman digne de ce nom est supposé porter un fardeau de significations qui le dépassent. Le romancier ne met pas en scène des créatures observées sous vide; il peint des êtres en situation, dans un monde qui représente à l'évidence un manque, qui rend manifeste ce mystère d'incomplétude partagé et la tragédie particulière à notre temps. Mais le romancier s'efforce aussi de nous communiquer, dans les limites de son récit, une expérience universelle de la nature humaine en tout temps. Pour cette raison, les plus grands drames impliquent naturellement la perte ou le salut de l'âme. Là où l'on ne croit pas à l'existence de l'âme, il n'y a que fort peu de drames. Le romancier chrétien se distingue de ses confrères païens en ceci qu'il tient le péché pour le péché. Fidèle à son Eglise, il ne le considère ni comme une maladie ni comme un accident imputable au milieu social, mais comme un choix dont l'homme est responsable, une liberté d'offenser Dieu qui engage son avenir éternel. Le salut, cela se prend ou non au sérieux. Et il est bon de se rappeler que c'est le comble du sérieux qui mène au comble du comique. Si et seulement si nous sommes fermes dans nos croyances, l'aspect comique de l'univers apparaît à nos yeux. Que tant de fictions contemporaines soient dépourvues d'humour s'explique en partie par le relativisme de tant d'auteurs, continuellement réduits à justifier les actes de leurs personnages en se référant à une échelle de valeur mouvante.
Notre salut est un drame qui se joue avec le démon, démon qui n'est n'est pas simplement le mal généralisé, mais une intelligence maligne agissant de sa pleine souveraineté. Si les romanciers qui se font du monde une conception religieuse excellent de nos jours à décrire le mal, c'est qu'ils doivent faire en sorte que leur public ne se méprenne pas sur sa véritable nature.
Quand ils ne font pas qu'un, le romancier et le croyant ont encore bien des traits communs -une même méfiance de l'abstrait, un même respect des limites, un même désir de découvrir, sous l'écorce des choses, l'esprit qui les informe et donne au monde sa cohésion. Mais tant que nous ne retrouverons pas l'heureuse union d'une société croyante d'artistes croyants, je ne crois pas que nous aurons de très grands romans religieux. D'ici là, le romancier doit faire de son mieux pour aider à la douloureuse gestation d'un monde qui est le sien. Peut-être découvrira-t-il, au bout du compte, qu'au lieu de réfléchir l'image de ce qui est au cœur des choses, il n'a guère reflété que notre incertaine condition, et, à travers elle, le visage du démon dont nous sommes possédés. C'est une oeuvre modeste, mais sans doute est-elle nécessaire."

Flannery O'Connor, "Mystère et manières", "Romancier et croyant"; in "Œuvres complètes" , éditions Quarto Gallimard, P 897-898

vendredi 23 mars 2018

"Le Mal a besoin d'un domicile"



"Bien sûr, la clef de cette conversion n'est pas abandonnée quelque part dans le vortex du roman, elle est le roman, elle est le vortex, c'est par elle que le livre s'écoule et nous entraîne dans les bas-fonds -pas de rédemption sans Chute-, à l'intérieur des abominables cachots de la polis, forces de l'ordre et scélérats confondus, double face de la même organisation criminelle. Et c'est pourquoi le mot villa requiert toute notre attention. C'est chez nous que ça se passe, Villa Vortex, au cœur des gens, dans les fondations de notre société, la cave de notre propre maison.
(...)
Le Mal a besoin d'un domicile. C'est Barbe-Bleue qui établit la mode pérenne du diable assigné à résidence, ne décorant son salon de chairs fraîches que pour le remanier en chambre mortuaire, et ne s'absentant de chez lui que pour s'en aller trouver en mondain de quoi réapprovisionner ses stocks de corps de femmes dans le cellier souterrain."

"-C'est vrai que la Bible est avant tout de la poésie -donc une création créatrice de créateurs, c'est du faire à l'état pur, si l'on suit son étymologie grecque. (...)
- En somme, la Bible n'est pas terminée, ..."

(Aurélien Lemant, "Messe rouge", éditions Les Feux Follets, P.27-28)

                                               *****

Enfer

Dans la maisonnette toute fleurie,
Dans le doux cocon où tous unis
Par les liens familiaux les plus forts
Les liens du sang, plus forts que la mort,

L’enfer construit sa demeure, tisse sa toile
Jour après jour, la tension infernale,
Nous suce tous, jusqu’à la moelle,
Et dans nos cœurs, et dans nos corps, dans nos esprits
s’installe,

Les liens du sang, chair royale,
Nourrissent l’hôte parasite,
Le combat n’est pas loyal,

Dans la maisonnette toute fleurie,
Dans le doux cocon où tous réunis,
Tous déjà morts, chair empuantie,
Le démon se repaît de nos âmes, de nos corps, de nos esprits. 

Dans la maisonnette toute fleurie,
Les enfants dansent, jouent et rient,
Les parents travaillent et se plient
A tous leurs devoirs et leurs soucis.

Les enfants ? les parents ? Leurs esprits ?
Exsangues, vidés, des sépulcres blanchis !

                                                                *****

"Le médiocre est un piège du démon. La médiocrité est trop compliquée pour nous, c'est l'affaire de Dieu. En attendant, le médiocre devrait trouver un abri dans notre ombre, sous nos ailes. Un abri, au chaud -ils ont besoin de chaleur, pauvres diables!"
(...)
Le monde du péché fait face au monde de la grâce ainsi que l'image reflétée d'un paysage, au bord d'une eau noire et profonde. Il y a une communion des saints, il y a aussi une communion des pécheurs. Dans la haine que les pécheurs se portent les uns aux autres, dans le mépris, ils s'unissent, ils s'embrassent, ils s'agrègent, ils se confondent, ils ne seront plus un jour, aux yeux de l'Eternel, que ce lac de boue toujours gluant sur quoi passe et repasse vainement l'immense marée de l'amour divin, la mer de flammes vivantes et rugissantes qui a fécondé le chaos."

(Bernanos, "Journal d'un curé de campagne").

A propos de la série True detective, saison 1 : 

"à mon sens, le matérialisme du détective existe dans le sens où pendant toute la série il cherche à s'en convaincre lui-même; et les faits, et la vie lui donnent raison pratiquement tout le temps. Rien de spirituel dans ce bas monde, bien au contraire! et oui, il cherche avec ses longs monologues à le démontrer...Et pourtant, à la fin, dans son affrontement final contre le mal représenté par cet horrible tueur en série au cœur de ce monde de plus en plus sombre au fur et à mesure que la vérité se fait jour (ou plutôt "ténèbre" en l’occurrence), alors qu'il est au sens propre comme au sens figuré au fond du trou, la lumière, par sa vision du ciel, se dévoile. Qu'est-ce qu'il trouve au cœur du mal finalement? L'amour, la présence de sa fille disparue qu'il n'a cessé de chercher, au fond, dans son enquête pour tous ces autres enfants disparus. Je trouve cela très beau d'un point de vue mystique et théologique. Et magistralement représenté. Et si c'est d'une simplicité biblique ou "infantile", ça me va."

lundi 1 février 2016

Sur la route

   "Car mes yeux ont vu le salut que tu prépares à la face des peuples" (Présentation de Jésus au Temple)  


 "Plus grave que les âmes perverses, ce sont les âmes habituées"; c'est lors de son sermon dimanche que notre prêtre a sorti cette réflexion de Péguy. Je ne peux pas lui donner tort, moi qui suis une vieille âme catholique qui s'habitue parfaitement au confort d'une pratique religieuse quotidienne mais pas toujours vécue dans une foi vraiment active... Heureusement le Seigneur veille et, en plus de nous donner parfois des épreuves qui nous plongent dans les questionnements et le trouble comme ce pauvre Job, et qui réveillent notre foi complètement endormie, le Christ met sur notre route des hommes et des femmes qui sont un peu comme les rois mages : ils ont vu un truc, une étoile, ils ont ressenti un désir spirituel irrésistible, ils se sont mis en route pour trouver des réponses et rencontrer Quelqu'un et, sur ce chemin difficile, dans ce monde inconnu qui s'ouvre sous leurs pas, ils ont rencontré des personnes qui connaissent la route. Moi je suis cela, une personne qui connait bien le chemin,je suis chez moi dans ce territoire de la foi catholique, c'est mon domaine, mon lieu de vie, j'y suis bien et j'y vis depuis ma naissance. Et j'indique à ces personnes le meilleur moyen d'arriver à leur fin, au but.
       Plusieurs routes sont possibles, il faut adapter à chacun ce qu'il vaut mieux pour lui. Alors je réfléchis, je prie et le Seigneur m'inspire de bonnes idées, Il me tend la Carte et toutes ces ramifications. Et puis du coup, cela me donne envie, à nouveau, d'aller voir et revoir ce que ces gens veulent voir. Je retourne avec eux auprès de mon Dieu, ils réveillent en moi une âme qui était "habituée", par leur propre émerveillement, leur propre joie, leur conversion magnifique et les grâces qu'ils en retirent et dont ils racontent par le menu tous les bienfaits. Je me dis toujours que le Seigneur est fou de confier des âmes précieuses aux indications parfois foireuses d'un piéton (en l'occurrence d'une "piétonne") qui est immobile, les bras ballants, sur le bord de la route, un peu fatigué, un peu asséché par la chaleur du jour et la longueur du voyage, un peu abruti par des obstacles qui se sont accumulés. Mais ce job de piéton, d'indicateur, c'est le mien, et je crois qu'il me convient et qu'il me permet de me remettre en route et d'avancer de quelques pas supplémentaires dans la Bonne Direction.

                                                                       *******

            Dernièrement, un mail d'une jeune homme de 28 ans qui commence comme cela :
 "Je suis votre blog depuis quelques années, et cela fait aussi quelques années que mon évolution spirituelle me pousse à la conversion chrétienne et au baptême" (...) "Je ne sais plus vers quelle église m'orienter, même si je garde espoir. Auriez-vous des conseils à m'accorder sur cette hésitation, et aussi sur la pratique de la prière ?"

         Alors, je lui ai répondu bien sûr, en lui donnant de bons contacts et en lui disant ceci :
 "Bonjour A, merci de m'avoir écrit et de m'accorder un peu de votre confiance. Je n'ai guère d'expérience et je marche aussi dans l'obscurité de ma foi. Mais voilà ce que je peux vous en dire. La foi est un don de Dieu. Je crois qu'il la dispense de façon très large et généreuse. Tout homme ressent le besoin de spiritualité, le besoin de quelqu'un de plus grand que cet univers. Ce besoin de spiritualité et d'infini, c'est déjà de la foi à mon sens. La difficulté est d'accorder cet infinité que nous ressentons en nous-même et la réalité très limitée de nos capacités intellectuelles, morales, spirituelles et physiques.Nous "voulons" Dieu et nous ne sommes même pas capables de saluer notre voisin le matin! (ou même notre conjoint^^). Tout cela cause un sentiment d'impuissance et d'absurdité profond.Il y a une phrase qui me revient de Bernanos : "Tout est grâce". Je crois très profondément que c'est lorsque nous avons une conscience aiguë de notre péché, de notre impuissance, de notre corruptibilité que tout commence dans la foi. Vous avez ce sentiment, cette conscience. C'est très bien. Vous avez conscience que vous ne pouvez rien sans la grâce, que la grâce peut tout. Vous avez raison. Et vous avez donc raison de demander le Baptême puisque c'est le sacrement de la Grâce. Je connais un prêtre (...) Vous pouvez aller le voir (si ça n'est pas trop compliqué pour vous), de ma part. Il vous accueillera comme il faut.
         A propos de la prière, Bernanos dit encore : "La prière! L'habitude de la prière! Hélas! si vous saviez... je prie très mal." Il a trouvé une réponse étrange, qui m'a fait beaucoup réfléchir depuis.-"L'habitude de la prière, cela signifie plutôt pour moi la préoccupation perpétuelle de la prière, une lutte, un effort. "
        Vous voyez, ce n'est pas tant le fait de savoir bien prier qui importe, mais plutôt le fait de vouloir prier. Personnellement, je prie beaucoup le chapelet. Il n'y a que Marie qui peut nous soutenir dans cette lutte de la prière, car dans toute prière il y a le démon qui se mêle pour nous empêcher de rejoindre notre Dieu. Il n'y a que la Vierge Marie qui peut s'interposer et nous permettre de rejoindre son Fils. Je vous conseille de réciter du mieux que vous pouvez un Je vous salue Marie tous les jours. En faisant un beau signe de croix. C'est évidemment mécanique comme prière, mais vous verrez avec le temps que les paroles pénétreront tous les jours un peu plus dans votre âme, comme une huile qu'on applique et qui pénètre peu à peu.La foi, comme la prière ou bien la Grâce ne sont pas de l'ordre du ressenti, du sentiment, du bien être physique ou même moral mais vraiment d'un tout autre ordre, celui de l'âme. Aussi, ne vous formalisez JAMAIS d'être "mal" ou triste, ou épuisé moralement et spirituellement. Continuez envers et contre tout de prier simplement et même mécaniquement. Il vous faut atteindre ce "plateau" supérieur qu'est le fond de votre âme et qui est habité par Dieu.
         Nous entrons dans l'année de la Miséricorde : c'est le maître mot de tout catholique, que celui de la Miséricorde. Quoique vous fassiez, au fond de votre péché, il vous faut comprendre que la foi n'est autre que la conscience que Dieu a mis en nous de notre salut. Dieu sauve. C'est tout.J'espère vous avoir répondu au mieux, je vais prier pour vous,"

         Là dessus, ce jeune homme a été bien reçu par mon contact et il compte se faire baptiser au plus vite et il m'écrit :
 "Ma vie spirituelle connaît un progrès presque ininterrompu, et ma vie de prière se fait de plus en plus intense. Je rends grâce à vos conseils qui m'ont poussé à persévérer dans la prière. Je prie souvent la Vierge Marie, qui m'est d'un grand secours dans mon discernement. De plus, participant à la messe quotidiennement, je peux ainsi régulièrement pratiquer l'Adoration qui suit la Messe. (...)Je prie le Seigneur et l'Immaculée de préparer mon cœur au baptême et de m'aider à trouver la voie à suivre. Je ressens en effet de plus en plus en moi la vocation à servir totalement notre Seigneur, dans la voie du sacerdoce ou de la vie religieuse. Je me laisse donc le temps de voir germer en moi ce désir, afin de savoir où il me conduira. (...) Moi qui ai presque toujours vécu une vie de solitude dépressive (j'étais cliniquement diagnostiqué comme mélancolique) et de renfermement vis à vis d'autrui, l'Amour de Dieu est venu me toucher au plus profond de mon être, et j'ai alors vécu comme dans un état second. Une libération s'est produite en moi, le Seigneur m'a accordé une Grâce, et j'ai compris que je ne pouvais pas la conserver pour moi mais que je devais la Lui rendre. "

                                                                  ******

A room within a room A door behind a door Touch, where do you lead? I need something more Tell me what you see I need something more (Daft Punk)

 "Mais ce coin est tellement abandonné de Dieu."(Joseph Conrad dans "Victoire") 


 "C’est parce que j’ai accepté de perdre que je vais gagner. C’est le secret des blancs. C’est le secret du corps crucifié. Il trompe l’ennemi avec sa faiblesse et il l’extermine avec sa miséricorde." (Jean-Louis Costes, dans un texte que j'intitulerais : "Rencontre avec le Crucifié" )


 "Madame, lui dis-je, si notre Dieu était celui des païens ou des philosophes (pour moi, c'est la même chose) il pourrait bien se réfugier au plus haut des cieux, notre misère l'en précipiterait. Mais vous savez que le nôtre est venu au-devant. Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur un croix, qu'importe? Cela est déjà fait ma fille..."(Bernanos, "Le journal d'un curé de campagne") 


 Prière

 Il est là, debout, appuyé contre un mur,
 Son odeur insoutenable l’encercle comme une armure,
 Un pantalon gris, en loques, couvre sa misère,
 Un sac en plastique, tous ses biens, par terre.

 Elle est, à genoux, dans ses bras enserrés
 Sa fille unique, le tremblement de terre
 Au matin, dans son école, l’a écrasée,
 Morte, broyée, dans les bras de la mère..

 Ils sont là, dans la boue, le désert, nus
 Ils n’ont plus rien : l’ouragan a tout dévasté
 Leur maison, leur terre, tout est figé
 Après la tempête. Ils ont tout perdu..

 Elle est là, Seigneur, l’humanité,
 Celle que tu as voulue, et créée.
 Comme des pantins disloqués
 Aux mains cruelles de la destinée.

 La révolte gronde, la haine s’épanche
 En un immense fleuve noir, brûlant
 Seigneur, il faut que tu te penches
 Pour emporter, de l’univers ardent
 Ceux qui brûlent et se noient
 Ceux qui pleurent et s’assoient,

 Ils n’ont pas vu ta Croix
 Tomber sur eux avec Toi.
 Ils restent en terre et ne se retournent pas
 Pour te prendre Seigneur et relever tout à la fois
 Pour te rependre, Seigneur, bien droit

 Ou t’emporter, Jésus, dans leurs bras
 Te soigner, te guérir, te consoler
 Enlever, la boue, la suie et la poussière
 Avec leurs mains, leurs gestes et leurs prières,
 Les corps brisés, les âmes noyées et submergées

 Tu es notre Berger, tu vas nous chercher
 Dans le fleuve, dans le noir, dans la nuit
 Tu es notre Berger, tu vas nous sauver
 Rassembler le troupeau de ceux qui fuient
 Affolés.

Et moi qui ai tout vu, tout observé
 A tes côtés, mon Dieu, je vais courir rattraper
 Les petits agneaux mais aussi les noirs béliers
 Te les remettre, ces âmes, Seigneur, à jamais.

dimanche 6 avril 2014

"Nous tenons l'héritage des saints"


Livre d'Ézéchiel 37,12-14.
Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël.
Vous saurez que je suis le Seigneur, quand j'ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai sortir, ô mon peuple !
Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous installerai sur votre terre, et vous saurez que je suis le Seigneur : je l'ai dit, et je le ferai. » Parole du Seigneur. 



Il est trois heures du matin et me voilà parfaitement réveillée. Les soucis, les angoisses pour certains problèmes familiaux difficiles à résoudre...
La vie continue. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas écrit sur ce petit blog. Il y a des épreuves qu'il faut savoir digérer, assumer, et je suppose que pour moi, la façon de faire est de me replier dans le cocon familial car c'est là qu'est le cœur de ma vie, c'est là que se ramassent toutes les batailles, les défaites et les victoires.

Encore un trentenaire de mes connaissances qui demande le baptême dans l'Eglise catholique. C'est assez amusant pour ce dernier, il y va me semble t-il en râlant beaucoup contre l'Eglise, son clergé, sa doctrine élargie, il y va en traînant des pieds, lui aussi se plie à des parcours catéchétiques dont je n'ose lui demander la teneur en ridicule parfois, mais enfin il y va, appelé irrésistiblement par le Christ qui se joue de nos institutions humaines tout en nous demandant de rentrer dans son Eglise... Je trouve cela merveilleux de la part de Notre Seigneur, cette façon de nous faire venir à Lui, nous les petits enfants que nous sommes, colériques, agités, brouillons, insupportables les uns envers les autres et pompeusement rassemblés dans cette famille qu'est l'Eglise... Pour vivre au quotidien dans une famille aux membres agités, colériques, brouillons et insupportables, je ne peux que m'attendrir comme le Christ s'attendrit et nous ouvre les bras, à tous.

Dernièrement un oncle de ma famille est décédé. Il est mort le jour de la fête de la Transfiguration : cela m'a fait bien plaisir. Cet oncle au caractère et aux actes autodestructeurs, un pécheur comme on n'en fait plus, a eu droit comme n'importe quel grand saint, à une mort "glorieuse", le jour d'une grande fête! Car ce n'était pas un saint que cet oncle, à la manière de Bernanos qui explique que " l'oeuvre du saint est sa vie même". Là, de cet oncle on ne pouvait pas exactement dire qu'il avait fait de sa vie un chef d'oeuvre de sainteté, mais enfin qui peut le dire pour soi-même? Quand je vois la difficulté infinie que j'éprouve devant la plus petite restriction alimentaire pour le carême, je me dis que cet amour que le Bon Dieu nous réclame comme une "terre altérée et sans eau", et c'est cette non réponse, c'est notre inconscience absolue de cet embrasement du Maître de l'univers à notre égard, tout le temps, qui le fait crever, sans cesse. Notre Dieu se meurt, sur la croix, non pas des affreuses peines physiques subies, mais tout simplement parce que nous ne lui répondons pas.

 Il avait peut-être tout prévu, en nous créant, tout imaginé, sauf le fait que nous ne reconnaîtrions pas l'Amour.... Quel étrange destin que celui de notre Dieu infiniment puissant... et quel étrange destin que celui de sa créature de ne pas penser à l'Amour ou si rarement.

Alors je suppose que la moindre goutte d'eau dans ce désert infini et brûlant, la plus petite réponse déclenche dans les cieux haletants une explosion de joie immense, un accueil inouï de la part du Maître de ces lieux. Mon oncle avait reçu la communion quelques jours avant de mourir... et il est mort le jour de la Transfiguration. Il nous suffit donc, au fond de notre péché de nous tourner vers Celui qui meurt d'amour pour nous. Et en Le sauvant, nous nous sauvons.

Bernanos a évoqué de façon magistrale cette sainteté dont nous sommes capables, tous : "Nul d'entre nous portant sa charge -patrie, métier, famille- avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour deviner les saints."

Nous en savons assez pour deviner les saints et pour devenir, tous, des saints.





vendredi 4 avril 2014

Prédestiné et pécheur




"Eh quoi donc, dira-t-on, l'Eglise elle-même n'est-elle pas contaminée? A quoi réplique Bernanos : " l'Eglise visible avec ses dons et ses faiblesses est "ce que chacun de nous peut voir de l'Eglise invisible, selon ses mérites et la grâce de Dieu". Et voici comment il continue : "C'est bien joli de dire : "J'aimerais mieux voir autre chose que ce que je vois"... [Si l'Eglise offrait] le spectacle de la perfection, de l'ordre, la Sainteté y serait le premier privilège du commandement, chaque grade supérieur de sainteté, jusqu'au plus saint de tous, Notre Saint-Père le pape, bien entendu. Allons! vous voudriez d'une Eglise telle que celle-ci? Vous vous y sentiriez à l'aise? Laissez-moi rire, loin de vous y sentir à l'aise, vous resteriez au seuil de cette Congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge."
Cet apologue, si je puis dire, esquissé d'une main rapide par Bernanos pour nous instruire, comporte une conclusion qui va d'elle-même : " La maison de Dieu est une maison d'hommes et non de surhommes. Les chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage ou moins encore, puisqu'ils sont les plus humains des humains."
Il est certes réconfortant d'entendre une parole de cette sorte. On sent bien qu'elle est incontestable. Nous pouvons lui faire confiance. Maintenant que nous bénéficions de sa lumière, je reviens à la question que je posais en commençant : Qui donc peut être dit prédestiné? Les saints qui sont si proches de nous méritent-ils seuls ce nom? N'est-il réservé qu'à quelques-uns? Est-il possible d'être comme vous, comme moi, à la fois pécheur et prédestiné -prédestiné bien que pécheur? Que signifie "prédestiné"?
Quand la Bible parle de prédestination, elle envisage sans doute chacun de nous, mais à l'intérieur de l'humanité entière : c'est toute l'histoire qui est en cause. Le mot pourrait se traduire par ces simples phrases : avant même la fondation du monde, Dieu vous a choisis."
(Les prédestinés, Bernanos,  "Les saints parmi nous" par Daniel Pezeril, Évêque auxiliaire de Paris.)

dimanche 29 avril 2012

Dimanche du Bon Pasteur


Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 10,11-18.

"Jésus disait aux Juifs : « Je suis le bon pasteur, le vrai berger. Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis.
Le berger mercenaire, lui, n'est pas le pasteur, car les brebis ne lui appartiennent pas : s'il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s'enfuit ; le loup s'en empare et les disperse." 



"Mais ce coin est tellement abandonné de Dieu."(Joseph Conrad dans "Victoire")

"C’est parce que j’ai accepté de perdre que je vais gagner. C’est le secret des blancs. C’est le secret du corps crucifié. Il trompe l’ennemi avec sa faiblesse et il l’extermine avec sa miséricorde."
(Jean-Louis Costes, dans un texte que j'intitulerais : "Rencontre avec le Crucifié" )

"Madame, lui dis-je, si notre Dieu était celui des païens ou des philosophes (pour moi, c'est la même chose) il pourrait bien se réfugier au plus haut des cieux, notre misère l'en précipiterait. Mais vous savez que le nôtre est venu au-devant. Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur un croix, qu'importe? Cela est déjà fait ma fille..." (Bernanos, "Le journal d'un curé de campagne") 



Prière

Il est là, debout, appuyé contre un mur,

Son odeur insoutenable l’encercle comme une armure,

Un pantalon gris, en loques, couvre sa misère,

Un sac en plastique, tous ses biens, par terre.



Elle est, à genoux, dans ses bras enserrés

Sa fille unique, le tremblement de terre

Au matin, dans son école, l’a écrasée,

Morte, broyée, dans les bras de la mère..



Ils sont là, dans la boue, le désert, nus

Ils n’ont plus rien : l’ouragan a tout dévasté

Leur maison, leur terre, tout est figé

Après la tempête. Ils ont tout perdu..



Elle est là, Seigneur, l’humanité,

Celle que tu as voulue, et créée.

Comme des pantins disloqués

Aux mains cruelles de la destinée.



La révolte gronde, la haine s’épanche

En un immense fleuve noir, brûlant

Seigneur, il faut que tu te penches

Pour emporter, de l’univers ardent



Ceux qui brûlent et se noient

Ceux qui pleurent et s’assoient,

Ils n’ont pas vu ta Croix

Tomber sur eux avec Toi.



Ils restent en terre et ne se retournent pas

Pour te prendre Seigneur et relever tout à la fois

Pour te rependre, Seigneur, bien droit

Ou t’emporter, Jésus, dans leurs bras



Te soigner, te guérir, te consoler

Enlever, la boue, la suie et la poussière

Avec leurs mains, leurs gestes et leurs prières,

Les corps brisés, les âmes noyées et submergées



Tu es notre Berger, tu vas nous chercher

Dans le fleuve, dans le noir, dans la nuit

Tu es notre Berger, tu vas nous sauver

Rassembler le troupeau de ceux qui fuient



Affolés. Et moi qui ai tout vu, tout observé

A tes côtés, mon Dieu, je vais courir rattraper

Les petits agneaux mais aussi les noirs béliers

Te les remettre, ces âmes, Seigneur, à jamais.

vendredi 29 janvier 2010

Une guerrière

"Mieux que celle du jour, la lumière des cires découvrait le visage à travers la mousseline. Quelques heures avaient suffi pour l'apaiser, le détendre, et le cerne agrandi des paupières closes faisait comme une sorte de regard pensif. C'était encore un visage fier, certes, et même impérieux. Mais il semblait se détourner d'un adversaire longtemps bravé face à face, pour s'enfoncer peu à peu dans une méditation infinie, insondable. Comme il était déjà loin de nous, hors de notre pouvoir! Et soudain j'ai vu ses pauvres mains, croisées, ses mains très fines, très longues, plus vraiment mortes que le visage, et j'ai reconnu un petit signe, une simple égratignure que j'avais aperçue la veille, tandis qu'elle serrait le médaillon contre sa poitrine. La mince feuille de collodion y tenait encore. Je ne sais pourquoi mon cœur alors s'est brisé.Le souvenir de la lutte qu'elle avait soutenue devant moi, sous mes yeux, ce grand combat pour la vie éternelle dont elle était sortie épuisée, invaincue, m'est revenue si fort à la mémoire que j'ai pensé défaillir.Comment n'ai-je pas deviné qu'un tel jour serait sans lendemain, que nous nous étions affrontés tous les deux à l'extrême limite de ce monde invisible, au bord du gouffre de lumière? Que n'y sommes-nous tombés ensembles! "Soyez en paix", lui avais-je dit. Et elle avait reçu cette paix à genoux. Qu'elle la garde à jamais! C'est moi qui la lui ai donnée. O merveille, qu'on puisse faire ainsi présent de ce qu'on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains vides! L'espérance qui se mourait dans mon cœur a refleuri dans le sien, l'esprit de prière que j'avais cru perdu sans retour, Dieu le lui a rendu et qui sait? en mon nom, peut-être... Qu'elle garde cela, qu'elle garde tout! Me voilà dépouillé; Seigneur, comme vous seul savez dépouiller car rien n'échappe à votre sollicitude effrayante, à votre effrayant amour."
(Journal d'un curé de campagne, Bernanos)

mercredi 11 février 2009

Tout est grâce. (Bernanos, Journal d'un curé de campagne)

"L'agonisant m'a fait comprendre par signes qu'il désirait son chapelet, que j'ai pris dans la poche de sa culotte, et qu'il a tenu dès lors serré sur sa poitrine. Puis il a paru retrouver ses forces, et d'une voix presque inintelligible m'a prié de l'absoudre. Son visage était plus calme, il a même souri. Bien qu'une juste appréciation des choses me fît une obligation de ne pas me rendre à son désir avec trop de hâte, l'humanité ni l'amitié ne m'eussent permis un refus. J'ajoute que je crois m'être acquitté de ce devoir dans un sentiment propre à vous donner toute sécurité.
Le prêtre se faisant toujours attendre, j'ai cru devoir exprimer à mon infortuné camarade le regret que j'avais d'un retard qui risquait de le priver des consolations que l'Eglise réserve aux moribonds. Il n'a pas paru m'entendre.Mais quelques instants plus tard, sa main s'est posé sur la mienne, tandis que son regard me faisait nettement signe d'approcher mon oreille de sa bouche. Il a prononcé alors distinctement, bien qu'avec une extrême lenteur, ces mots que je suis sûr de rapporter très exactement : "Qu'est que cela fait ? Tout est grâce."
Je crois qu'il est mort presque aussitôt."

lundi 2 février 2009

Bernanos, "Journal d'un curé de campagne", et "Les Prédestinés"


Une question me hante en permanence dans cette quête de la sainteté qui est normalement celle de tout chrétien, c'est le lien avec l'artiste, l'écrivain plus particulièrement. Certains écrivains éminents, malgré des vie personnelles effroyables, ratées, médiocres, ont été jusqu'au bout de leur combat de l'écriture et leur engagement n'a été qu'une recherche de la vérité, du beau, et donc de Dieu d'une certaine façon.Même lorsque c'est pour décrire la mort de Dieu, ou leur refus de Dieu, ou encore un monde sans Dieu.( ex. Houellebecq) Tous ces écrivains ne sont pas des saints et pourtant! j'éprouve une tendresse particulière pour ces derniers et une immense admiration pour cette quête absolue.Le lien m'échappe entre le saint et l'artiste et c'est cela que je cherche en permanence dans mes lectures. Cette quête du sens, de la vérité qui me paraît si indispensable aujourd'hui car elle est attaquée au coeur, se fait par des hommes et des femmes d'une fragilité absolue, des misérables, des ratés.Cette quête rejoint pourtant Celui qui EST le Chemin, la Vérité, la Vie.On rejoint ainsi ce que l'on disait sur ces faibles qui sont les forts, toujours.D'où bien entendu l'importance à accorder dans nos sociétés à la liberté d'expression à la question du sens des mots. Car "le réel qui est un secret" ( Dantec) est perceptible par l'homme par son langage, et ultimement par l'écrit. Si nous voulons connaître une certaine vérité sur l'homme (et donc son lien avec Dieu), il nous faut bien sûr passer par l'esprit humain dont les artistes, les philosophes et les écrivains sont les représentants les plus éminents.

Les saints pour Bernanos, sont ces êtres fragiles, faibles, laminés par une meute de forts ( c'est le cas, par exemple, de Sainte Jeanne d'Arc face à ses juges d'église), des enfants pour la plupart, qui possèdent une âme d'enfant c'est à dire bien loin de la raison-raisonneuse et qui pourtant les fait agir toujours exactement, au millimètre près, comme il aurait fallu agir dans ces circonstances-là. Cette adéquation parfaite entre le coeur, l'amour, la raison et l'agir, c'est ce qui caractérise le saint. De cette adéquation jaillit la présence divine, la Grâce... L'écrivain ? il y a une forme d'adéquation aussi entre ce qu'il dit-écrit et ce qui est-la réalité. De cette adéquation jaillit la vérité, une forme de beauté et de grâce...
Bernanos, Bloy et dans une certaine mesure Dantec, d'autres aussi que je ne connais pas : des écrivains éminents, catholiques dont la quête de la vérité, par l'écriture, rejoint la quête de Dieu. Les trois sont allés très loin dans l'exploration du côté obscur de l'âme humaine pour, dans tous les cas, faire ressortir la lumière divine et la puissance de la Grâce...
Pour essayer de te parler de Bernanos, j'ai du reprendre la lecture (toujours à recommencer) du "Journal d'un curé de campagne"; si tu ne l'as pas lu, fais-le et je puis t'assurer que tu tomberas foudroyé. Bernanos, à la différence de Bloy qui est comme la foudre dans sa Parole, Bernanos c'est aussi une puissance incommensurable mais qui se glisse dans ton coeur comme un rouleur compresseur... Il est une vague immense qui s'est préparée loin dans le fond des mers.

"Que savons-nous du péché? Les géologues nous apprennent que le sol qui nous semble si ferme, si stable, n'est réellement qu'une mince pellicule au-dessus d'un océan de feu liquide et toujours frémissante comme la peau qui se forme sur le lait prêt à bouillir... Quelle épaisseur a le péché? A quelle profondeur faudrait-il creuser pour retrouver le gouffre d'azur"

Oh S.! As-tu jamais lu quelque chose d'aussi beau ? Le savais tu, toi qu'au fond de ton âme subsistait une part inaltérable et inaltérée, le lieu où ton Dieu veille, "un gouffre d'azur"? N'est ce pas la plus belle chose qu'on puisse savoir ?
Que veux tu savoir de la sainteté, S., si ce n'est qu'elle est ce cadeau si précieux que Dieu nous offre ? Que veux tu savoir si ce n'est que c'est simplement l'appel brûlant de ton Seigneur qui veut te remplir d'amour pour Lui ? Que veux tu être d'autre si ce n'est cette torche qui s'embrase pour l'éternité? N'as tu donc pas envie d'aimer pour de vrai? et totalement ?

"Il est une heure : la dernière lampe du village vient de s'éteindre. Vent et pluie.
Même solitude, même silence. Et cette fois aucun espoir de forcer l'obstacle, ou de le tourner. Il n'y a d'ailleurs pas d'obstacle. Rien. Dieu! je respire, j'aspire la nuit, la nuit entre en moi par je ne sais quelle inconcevable, quelle inimaginable brèche de l'âme. Je suis-moi-même nuit.
Je m'efforce de penser à des angoisses pareilles à la mienne. Nulle compassion pour ces inconnus. Ma solitude est parfaite, et je la hais. Nulle pitié de moi-même.
Si je n'allais plus aimer!"

A propos de ce Dieu qu'il nous faut imiter dans son humilité absolue et qui se cache, qu'il nous faut chercher :
"La sainteté de Dieu! La simplicité de Dieu, l'effrayante simplicité de Dieu qui a damné l'orgueil des Anges! Oui, le démon a dû essayer de la regarder en face et l'immense torche flamboyante à la cime de la création s'est abimée d'un seul coup dans la nuit. Le peuple juif avait la tête dure, sans quoi il aurait compris qu'un Dieu fait homme, réalisant la perfection de l'homme, risquait de passer inaperçu, qu'il fallait ouvrir l'oeil."
A propos de ces forts qui sont les faibles, cette phrase sublime du curé de Torchy, ami du curé de campagne : "Tu es dans la peine, m'a t-il répondu. C'est à toi de me bénir.Et il a pris ma main dans la sienne, il l'a levée rapidement jusqu'à son front, et il est parti."

Et ce portrait de ce même curé de campagne par un de ses amis soldat, qui révèle le saint et surtout, surtout qui te fait comprendre, S., à quel point il est facile de le devenir, saint. Oui! N'ayons pas peur de le dire! Il est facile d'être un saint puisque c'est Dieu qui le veut pour nous. Ecoute ceci ( c'est le soldat qui parle en premier, ami du prêtre et le narrateur est ce curé de campagne, héros de l'histoire et saint fragile et puissant à la fois) :
"Je veux dire que si votre visage n'exprimait pas... Il s'est arrêté. Mais ses yeux pâles ne me déconcertaient plus, j'y lisais très bien sa pensée.-"L'habitude de la prière, je suppose, a t-il repris. Dame! ce langage ne m'est pas trop familier..."-"La prière! L'habitude de la prière! Hélas! si vous saviez... je prie très mal." Il a trouvé une réponse étrange, qui m'a fait beaucoup réfléchir depuis.-"L'habitude de la prière, cela signifie plutôt pour moi la préoccupation perpétuelle de la prière, une lutte, un effort.C'est la crainte incessante de la peur, la peur de la peur, qui modèle le visage de l'homme brave.Le vôtre-permettez-moi- semble usé par la prière, cela fait penser à un très vieux missel ou encore à ces figures effacées, tracées au burin sur les dalles des gisants. N'importe! Je crois qu'il ne faudrait pas grand chose pour que ce visage fût celui d'un hors la loi, dans notre genre."

Pour être un saint, suffit d'avoir la préoccupation perpétuelle de la prière, c'est à dire de Dieu. Tout ce que tu fais, tu le fais avec cette préoccupation de Dieu, ce fer brûlant qui t'a été transmis au baptême. C'est tout.

La citation en dessous, tirée des Prédestinés, recueil de textes de Bernanos sur certains saints et sur la sainteté. Il dit, à propos de Sainte Jeanne d'Arc, devant ses juges :
"Pour sauver sa vie, il fallait seulement qu'elle abjurât, qu'elle renonçât à de vains fantômes, fût-ce contre le témoignage même de ses sens, puisque docilité vaut toujours mieux que présomption. "Item, en conclusion, abondamment et de nouveau fut ladite femme admonestée d'avoir à se soumettre à l'Eglise, sous peine d'être abandonnée par l'Eglise. Que si l'Eglise l'abandonnait, serait en grand péril du feu éternel et du feu temporel." A quoi elle riposte d'un tel cri de détresse, d'un cher cri d'enfant, dont on voudrait pouvoir baiser la trace de l'air, d'un cri d'appel qui eût fait jaillir du fourreau n'importe quelle épée de chevalier, d'un cri innocent à quoi répondra, d'âge en âge, le furieux aboiement des canons français : "Vous ne ferez jamais ce que vous dites contre moi sans qu'il vous advienne mal, au corps et à l'âme!"

Tu vois, S., cette phrase, cette unique phrase, ces mots suffisent à me faire pleurer tant ils sont d'une poésie absolue, d'une clarté totale. Quand la forme rejoint l'être des choses, le fond jaillit alors comme l'éclair et le tonnerre dans la nuée! Quelle beauté que la lecture de Bernanos! Et quelle image de la sainteté, n'est ce pas ? Si humaine, cette sainteté, si pleinement humaine...

Nouvelle race de saints ? La sainteté ne me paraît plus, comme je le pensais auparavant, l’apanage de surhommes ou de monstres mais comme l’affaire des plus petits, des plus misérables, des plus pauvres d’entre nous. L’affaire de ceux qui ont un cœur d’enfant, dirait Bernanos. Tenir ces deux principes, garder le feu de l’Esprit dans nos cœurs et rester humain, devenir un homme, est d’une simplicité biblique, à la portée de tous.

« Notre Eglise est l’église des saints. Qui s’approche d’elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle…Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure. Qui l’a une fois compris est entré au cœur de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine….Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu’ils fussent des vieillards pleins d’expérience et de politique, la plupart sont des enfants….Quel saint eut beaucoup à se louer des gens d’église ? Hé ! Que font ici les gens d’église ! Pourquoi veut-on qu’ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s’assure que le royaume du ciel s’emporte comme un siège à l’Académie, en ménageant tout le monde….Qu’une autre Eglise montre ses saints !
Enfin, lu « Baleine »,il y a un an environ, un tout petit roman de Paul Gadenne. C’est bien lui qui aura, de façon étonnante, le mot de la fin, qui donne la clef des hommes véritables, des saints :
« Nous sommes tout petits, Pierre, c’est vrai ; sans aucun pouvoir, c’est vrai ; mais cela, nous si petits et si impuissants, nous le pouvons. Nous le pouvons, reprit-elle. Les plus petits des hommes peuvent faire cela – un petit effort sur eux-mêmes…

Je sentis, à travers l’obscurité, la force de son regard.

- La vraie foi, dit-elle, cela doit ressembler aux atomes : il suffit qu’il y en ait un qui éclate…(…)

- Assurément, dis-je, c’est cela qui changerait le cours du monde.

(Ecrit i l y a un an environ)

J’ai soif

L’enfant est né, après bien des alarmes.
Il est beau et repose sur le sein de sa mère.
L’enfant est né, après des cris et des larmes.
Il est maintenant une créature de la terre.

Mais son regard se porte déjà vers le ciel,
Ses bras se tendent vers l’immatériel,
Se referment dans le vide et le néant.
Il est une créature des cieux, pourtant.

Baptisé selon la coutume, avec de l’eau
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
Dieu se love dans son cœur aussitôt
Feu ardent et rouge-sang dans le joyau.

Feu ardent et brûlant attiré par l’eau,
Il murmure maintenant et pour l’éternité,
Dans le cœur de cette âme embrasée
« J’ai soif , Moi le Seigneur, le Très-Haut » .

Descendu aux enfers, volontaire prisonnier
Au cœur de l’homme, un brûlant et divin secret.
Le Seigneur-Dieu, le Créateur, le Crucifié
« J’ai soif » murmure t-Il à l’enfant nouveau-né.

« J’ai soif ! » la Voix enfle et se perd
Dans une vie d’épreuves et de misère.
« J’ai soif ! » crient l’enfant et son Dieu-Trinitaire,
Ils sont à la fois, tous deux, l’eau et le désert.

« J’ai soif ! » parfois la Voix se tait, tout s’endort.
Le bruit du monde, la mollesse de nos corps
Assourdissent le doux murmure, le cri délirant
La voix du Père, et celle de l’enfant.

Occultée, la Voix du Tout-Puissant
Moquée, piétinée, écrasée, cette voix d’enfant
Et dans un silence d’outre-tombe
Quand tout est fini, mort, nuit sombre

Les martyrs, les saints, les pauvres, les malheureux !
De leur bouche pleine de cendre et qui ne s’ouvre plus
Naît un merveilleux sourire. Ils ne crient plus
Puisqu’ils ont appelé, et le Verbe est venu .
Le Calice suprême, La Coupe du salut,
S’est versée sur leurs lèvres, jusqu’à la lie
Ils ont bu.