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vendredi 23 mars 2018

Le cinquième monde

Il y a des lectures qui modifient essentiellement (corps, esprit, cœur) ce que nous sommes. Dantec a été un de ces écrivains à l'action puissante et rayonnante. Aurélien Lemant, dans sa "Messe rouge" revient sur cette action mystérieuse des écrivains, interaction entre certains écrivains et certains lecteurs. A l'époque j'avais traduit cela dans un "poème" (excusez ce terme d'une arrogance folle; peut-être devrais je dire tout simplement "texte"). Notez que je ne comprenais pas ce que j'avais écrit. Mais en lisant Lemant sur Dantec, hé bien tout a été plus clair :

"Tu t'es donc mis à  t'écouter écrire, non pas comme on se branle, mais comme on tient une torche : à bout de bras, pour ne pas te perdre. Tu t'es donc mis à marcher à voix haute sur le trajet, dans les pentes, les sentes, les fentes et les degrés, les escalators en panne, les galeries condamnées, les déréclicts de locomotives en transit sur les voies déferrées, les vestiges d'usines, les catacombes et les puits d'accès, les tronçons d'autoroutes déclassés, les barres d'immeubles en ruine, les carcasses de bagnoles calcinées, les cités-dortoirs crépusculaires, les avenues désertiques et les périphériques en circuit fermé, les souterrains dérobés, les chantiers délabrés, les monuments aux morts en forme de gratte-ciel ou blockhaus et les édifices aux gueules de nécropoles, les escarpements, les bermes et les congères, à la recherche de ta bibliothèque cachée, ton cinquième monde, comme ça, sans savoir, ta voix tendue comme un briquet au devant de toi, avec toi-même pour seule Eurydice, à te retourner sans cesse pour vérifier que tu étais bien derrière toi à suivre ta propre silhouette. Et à ne rien voir, ni personne, à part l'aile de ténèbre, à chaque coup d’œil subreptice braqué par-dessus ton épaule : tu ne te dis pas qu'elle a disparu, l'Eurydice, rappelée-attrapée-avalée par les enfers à cause de toi, puisque tu te souviens subitement que le livre et toi, le chemin et toi, c'est tout un. Et sans plus attendre tu poursuis ta route, dans le noir, emboîtant le pas à tes fantômes. Ecrire, c'est ça.
C'est ce que je je suis présentement en train de faire à tes basques, c'est ce que tu es présentement en train de nous faire faire à mes trousses, c'est ce que je serai en train de reconduire à chaque fois que quelqu'un me lira, c'est ce que nous accomplissons ensemble et séparément, eux, toi et moi quand nous relisons à voix haute ou basse mais hors de nos cages thoraciques, le flux continu de la vie entrée dans le domaine de la parole." (Aurélien Lemant, "Messe rouge", éditions "Les Feux Follets" p. 48-49)

Caminar
Je m’engage, seule, dans un petit chemin,
Le vent souffle dans les arbres immenses.
Mille bruits, diffus, éclatants, me dérangent.
Je marche doucement vers un lieu incertain ;
Puis, de plus en plus vite, mon pied avance :
J’ai vu une lumière, me semble t-il, au loin .

Clarté rassurante, clairière paisible,
La fleur est odorante et le papillon voltige.
Je me suis endormie dans une chaleur rassurante
J’ai fermé les yeux sur une lueur aveuglante.
La forêt fraîche et sombre m’a happée de nouveau
Dans ma nuit, enfoncée, dans le gouffre, le saut.

Relevée lentement, la poussière retombe
Doucement.
Où suis je ?

L’arène est lumineuse, le sable brûlant sous mes pas ;
Dans la lumière incandescente, au milieu des vivats
J’ai mon glaive bien en main, rien ne m’atteindra.
La bête est énorme, luisante et noire, l’œil fou.
Je n’ai pas peur, non, je suis déjà morte, c’est tout.
L’ombre immense se lève, oh fraîcheur bienfaisante !
Le soleil tournoie, je suis piétinée, broyée, pantelante.

Je respire et je vis, paupières obstinément baissées ;
Voir sans regarder, savoir sans lire, pas de réalité.
Je me suis ensevelie dans le gouffre – tombeau
Je pensais vivre ainsi cachée au milieu du troupeau.
Mais le monstre m’a trouvée, mon propre cerveau
Il m’a tuée pour de bon , réveillée à nouveau.

Relevée lentement,
Je suis
En enfer
Maintenant

Ballet immémorial, défi transcendantal
Ne pas s’endormir, rester éveillé,
Chercher la vérité, trouver la réalité
Je suis A, petite fille de la forêt,
Je suis A, petite fille du soleil,
Je suis A, entre terre et ciel.

Cimetière d'Arlington, Washington D.C.

Du même Aurélien Lemant : 
http://oralaboraetlege.blogspot.fr/2013/06/du-lecteur-du-reveur-4eme-partie-traum.html


samedi 31 décembre 2016

"Longtemps je me suis couché de bonne heure", à propos de Proust, K. Dick







Pour ne pas rater l'émission, j'avais mis Europe 1 assez tôt dans l'après midi, en voiture, en revenant de Bretagne. La route était onirique à souhait, nous traversions, au milieu du brouillard, deux haies de givre, tout était blanc. J'ai donc écouté avant Enthoven, une émission sur Marcel Proust, le dernier quart d'heure. Et j'ai été frappée par la proximité de la quête de ces deux écrivains, Proust et K. Dick. Au travers d'une oeuvre monumentale, pour les deux hommes, une course éperdue CONTRE le temps, les deux écrivains recherchent une réalité qui leur échappe. Comme ma "course", mon voyage en voiture (mes nombreux voyages, qui sont toujours épiques et qui sont des courses contre le temps aussi et dans une réalité qui était particulièrement mouvante aujourd'hui au travers de toute cette brume blanche dans laquelle on devinait d'autres ombres, des réalités, des voitures). J'écoutais, au travers des grésillements, la voix d' Aurélien Lemant que j'étais heureuse d'entendre. Je l'avais déjà entendue, sa voix, mais il récitait un texte de Dantec, du coup, sa voix était peut-être différente... A la fin, il a conclu sur le fait que K. Dick était croyant. (Et là, à ce moment, le son dans la radio était limpide, comme si on abordait un coin de fleuve tranquille après des milliers de remous bruyants). "Ah, vous me l'apprenez", a dit Enthoven avec l'étonnement dans la voix de celui qui comprend que tout s'explique bien mieux chez K. Dick par ce détail (qui n'en n'est pas un). En rentrant à la maison, enfin, mon vieux chat Kikou est venu, après avoir poussé un cri très humain (j'ai cru que c'était un enfant), mourir sur mes genoux. J'ai dû expliquer à ma fille de 5 ans, Gabrielle, ce qu'était la mort. Et j'ai repensé à Proust et K. Dick : "Longtemps je me suis couché de bonne heure", c'est par ces mots que commence La recherche du temps perdu et il est vrai que vivre dans notre réalité c'est comme vivre dans un rêve éveillé (ce que j'avais vécu en voiture, dans ce voyage cette après midi). K. Dick aurait aimé cette idée, je crois. Donc, si nous vivons comme dans un rêve éveillé, nous nous endormons dans la mort pour trouver une autre Réalité qui nous échappe tant que nous vivons. 

http://oralaboraetlege.blogspot.fr/search?q=Traum

http://oralaboraetlege.blogspot.fr/2009/06/rester-vivant-lire-de-la-lecture-de.html

jeudi 18 décembre 2014

De la lecture et de la miséricorde divine

J'ai deux petits jumeaux de 11 ans, Basile et Grégoire. Ce sont de vrais jumeaux aux tempéraments bien différents qui s'entendent fort bien et qui sont de très bons garçons. Ces derniers temps, j'ai pris l'habitude de leur lire tous les soirs un chapitre d'un livre de mon choix parce qu'ils souffrent de difficultés "orthophoniques" qui les empêchent tous deux d'apprécier la lecture comme moi-même ou mon mari l'avons appréciée au même âge. 

J'ai commencé cette nouvelle activité du soir par une série peu connue mais que j'ai moi-même adorée plus jeune, celle de Francis Finn : Tom Playfair et Percy Winn, le deuxième tome. J'ai rarement lu livres pour enfant plus drôles, fins, édifiants et bien écrits. L'histoire de quelques collégiens dans un pensionnat catholique au 19ème siècle, en Amérique. Les brimades inévitables, les collégiens au grand cœur, les parties de sport (base-ball, rugby), les parties de chasse, de pêche (à l'époque les enfants n'étaient pas protégés comme les nôtres aujourd'hui et apprenaient moult choses passionnantes), la vie spirituelle, les difficultés scolaires, les épreuves morales, physiques, la maladie, la mort, etc... Tout est décrit dans un style enlevé, souvent à mourir de rire et toujours émouvant.
Mes deux jumeaux me quémandent la suite avec impatience tous les soirs et j'arrive malheureusement au bout de ces deux joyaux.



Je vous en livre un passage, qui n'est pas forcément le plus amusant mais qui a frappé mes enfants.

 Un point sur le contexte : un jeune collégien, mauvais garçon, s'est enfui du collège en ayant volé de l'argent à un de ses camarades. Il souhaite se réfugier dans des meules de foin pour la nuit car c'est l'hiver dans la prairie et il gèle. Il tombe sur deux "vrais" voleurs qui le ficellent et le bâillonnent et le laissent à terre dans le froid pour la nuit. L'enfant se remémore dans cet instant fatal toute sa mauvaise vie...

"Des gouttes de sueur, sueur de l'agonie, gelaient sur son visage, tandis que ses péchés, les uns après les autres, revenaient à sa mémoire dans toute leur horrible nudité. A mesure que cette hideuse procession passait sans déguisement devant son esprit, il se laissait submerger par le désespoir. Trop tard maintenant! étouffés tous ses espoirs! l'enfer le réclamait. Dans son cœur, il fut sur le point de se maudire, de maudire Dieu, quand soudain, un souvenir apaisant envahit son âme.
N'était-ce pas hier seulement que le Père Middleton, au catéchisme, avait parlé avec tant de douceur et d'insistance de l'infinie miséricorde de Dieu!
La scène entière revint à la mémoire du pauvre enfant avec une vivacité qui le surprit lui-même.
Le Père avait tout d'abord dit quelques mots sur la nécessité de la contrition, puis il avait posé des questions aux élèves afin de s'assurer qu'ils avaient bien compris sa pensée.
"Harry Quip, commença-t-il, répondez-moi. Supposez, mon ami, que vous êtes un grand pêcheur : depuis que vous avez l'âge de raison, vous avez commis péché mortel sur péché mortel. Toutes vos fautes souillent encore votre âme... toutes vos confessions ont été mauvaises, et vous apprenez subitement que vous allez mourir, ici même, dans cette classe. Faut-il désespérer?
---- Non, Père, répondit Harry. Je demanderais à notre Mère Bénie de m'obtenir la grâce de faire un bon acte de contrition, et je me confesserais, m'abandonnant dans les bras de la miséricorde de Dieu.
---- Mais voici, Carmody, continua le professeur, vous n'avez jamais fait une seule bonne action, et d'un autre côté, vous avez sur la conscience tous les péchés que tous les enfants du monde ont commis. Que feriez-vous dans ce cas, si l'on vous disait qu'il faut mourir tout de suite?
---- Je me confierais dans les mérites infinis du Précieux Sang.
---- Jo¨Whyte, voici un cas plus grave : votre conscience est salie de tous les péchés dont j'ai parlé, et vous êtes seul, sans compagnons, livré à vos faibles forces, au milieu de l'océan; aucun prêtre près de vous pour vous absoudre, aucun ami pour prier pour vous.
Jo¨répondit avec une élévation suggérée sans le vouloir par les paroles mêmes de son professeur :
---- J'essaierais avec la grâce de Dieu de faire un acte de contrition parfaite : alors, je m'enfoncerais dans les vagues comme dans les bras de Dieu, Dieu est partout!
---- Voilà une belle réponse. Mais Reynolds, supposez que Dieu, en punition de tous vos péchés, vous afflige d'une hideuse maladie. Supposez alors que tous vos amis s'éloignent de vous avec horreur, que vos relations vous rejettent parmi les bêtes; supposez que vous êtes mourant de dénuement et de faim, et au moment de votre mort, vous demandez un prêtre pour entendre votre confession, mais celui-ci, épouvanté par votre état repoussant, s'enfuit au loin, criant que Dieu vous a déjà damné! Seriez-vous désespéré?
---- Non, répondit Reynolds, avec la grâce de Dieu, même dans ce cas je ne désespérerais pas.
---- Le cas est encore plus embarrassant, Daly. Pendant que, objet d'horreur, vous êtes mourant, délaissé par ce prêtre indigne, une foule de démons se précipite sur vous, hurlant que votre âme est à eux, et qu'ils viennent l'emporter. Vous livreriez-vous au désespoir?
L'enfant hésitait.
---- Je... je ne pense pas, répondit-il enfin.
---- Très bien. Mais le cas peut-être pire encore, Playfair... En résistant à cette foule de démons vous appelez à votre aide les anges de Dieu et ses saints, et ils répondent tous, d'une seule voix, qu'il est trop tard. Que faire alors?
---- Je ne les croirais pas, Père! répondit Tom : la parole de Dieu est plus pour moi que la parole des anges et des saints.
---- Mais supposez, Summers, que la Sainte Vierge elle-même vous assure qu'il est trop tard.
---- Alors..., alors, Père, j'abandonne tout.
---- Vous désespéreriez? pourquoi?
---- Parce que Marie est trop bonne Mère pour nous tromper.
---- Pas mal! mais ne pourrait-on donner une réponse différente?
Il y eu une longue pause.
---- Je ne crois pas que la Sainte Vierge puisse dire une telle chose, Père Middleton., dit Tom. Vous nous avez dit souvent qu'elle est la meilleure sauvegarde des pécheurs : elle serait la dernière des créatures à les abandonner.
---- Allons jusqu'aux extrêmes : supposons un instant, ce cas impossible, Tom. Seriez-vous désespéré?
---- Non, Père!
---- Pourquoi?
Tom ne répondait pas.
---- Pensez-vous que notre bonne Mère nous tromperait?
Tom gardait toujours le silence.
---- Seriez-vous désespéré, Percy Wynn, si Marie elle-même venait vous dire qu'il est trop tard?
---- Non, Père, elle voudrait seulement dire qu'il est trop tard si je néglige de faire un acte de contrition parfaite, car nous savons par la sainte parole de Dieu qu'aussi longtemps que nous vivons, il ne faut pas désespérer, et Il a promis la vie éternelle et la sainte grâce à tous ceux qui espèrent en Lui, et l'aiment.
---- Mes enfants, vos réponses sont belles, car elles sont vraies. Laissez-moi ajouter deux citations de ce grand écrivain catholique, le Père Faber. "Au jour du jugement, dit-il, j'aime mieux être jugé par Dieu que par ma mère".
A un autre endroit, il dit en parlant des pécheurs moribonds : " Dieu est infiniment miséricordieux pour chaque âme... Quant à ceux qui seront perdus, je crois fermement que notre Père céleste les avait regardés avec des yeux d'amour, dans l'obscurité de leur vie, et que c'est de leur volonté délibérée qu'ils n'ont pas voulu de Lui. Telle est, mes enfants, l'infinie miséricorde et l'infinie tendresse de Dieu."
(...)
Alors revint au pauvre enfant, dont les pieds et les mains étaient engourdis par le froid, la conversation qu'il avait eu un jour avec Percy Wynn. Y avait-il réellement un ange à côté de lui, son ange gardien, à lui? Un grand flot d'amour divin inonda l'âme de l'enfant, et pour la première fois, il parla à Dieu avec des accents de véritable contrition. Et tandis qu'il avouait son repentir et son amour, et remerciait Dieu qui le conduisait à la vérité par une voie si rude, il perdit connaissance."

jeudi 4 septembre 2014

Jane Austen

"Vous savez, je suis moi-même un individu très prosaïque, raisonnable et bien peu romantique, et j'ai toujours eu à cœur de trouver la femme la plus raisonnable, la plus prudente et la plus sensée du monde. Mais, par ailleurs, il est très important pour moi qu'elle possède un défaut très particulier : elle doit perdre la tête dès qu'il s'agit de moi." 

                                                                     *******


"Cela s'appelle un chesil. Je viens d'expliquer à Mr. Brudenall ce que je peux en comprendre moi-même, dit-elle gravement.- Oui, nous avons été fort occupés à tenter de résoudre cette énigme, renchérit Mr. Brudenall. Nous avons conclu que ce doit être un bien médiocre cours d'eau pour ramper entre les galets plutôt que de les pousser à droite et à gauche devant lui.- Vraiment, c'est là votre conclusion? Oui, un cours d'eau bien médiocre, je vous l'accorde, conclut Sidney après l'avoir lui-même contemplé avec attention pendant quelque temps. Un courant plus vigoureux ne pourrait que s'ouvrir un bon passage bien droit. Vous êtes de mon avis, j'en suis sûr, Miss Brereton?"(...)"La saison de l'année peut jouer un rôle, dit Miss Brereton après un assez long silence. Je crois que, certains mois, il arrive que le cours d'eau progresse sans obstacle." Elle hésita de nouveau. "L'hiver, par exemple."(...)"Ah, mais ces obstacle ne me semblent pas si grands, reprit Sidney en jetant quelques galets dans l'eau. D'aussi petites pierres ne doivent guère compter.- Il y en a plus que vous ne pensez", dit Mr. Brudenall d'un air accablé."

(Sanditon, Jane Austen)



En lisant ce dernier roman de Jane Austen -elle est morte avant de le terminer et en fait on lit en ouvrant cet ouvrage qu'il a été écrit par "Jane Austen et une autre dame"-, je me faisais cette réflexion de la façon très libérale, en mode "main invisible", dont cette auteur aborde la question des relations amoureuses. 

Le concept de "main invisible" que je traduirais ici par le fait qu'il s'agit d'un processus inconscient et spontané, qui se niche au cœur de notre esprit, basé sur l'expérience et la raison. Par exemple, personne ne s'est dit un matin en se levant : "je vais inventer la langue française"; le processus a mis un temps fort long à se développer, sans que personne n'en ait véritablement conscience mais au final, le français a bien été créé et continue de se transformer selon des règles implicites et logiques.
De même, les relations humaines n'ont cessé d'évoluer au gré de critères sociaux, économiques, moraux, psychologiques et c'est cela qu'il est intéressant de découvrir -un peu- dans les romans cités.

Sous ses yeux (Jane Austen écrit à la façon d'une femme qui écrit une bonne lettre à une de ses amies; elle lui raconte ce qui se passe durant un séjour de vacances ou autre; du  grand art ! me souffle Gato et il a raison), les couples se font, les attirances prennent forme, avec toujours des quiproquos qui maintiennent un certain suspens et permettent aux personnages même de se découvrir et de découvrir leur passion. La raison, les passions, la volonté des personnes effectuent moult contorsions et combinaisons pour parvenir in fine, "à l'insu de leur plein gré" à un heureux ou malheureux destin. Tout se fait "naturellement", entre héros et héroïnes ordinaires qui formeront des couples assortis, même pour les individus les moins reluisants ce qui, je trouve, ramène le mariage à quelque chose d'envisageable et de rassurant, à la portée de tous,  sur le long terme. La question de savoir s'il s'agit de la bonne personne est quelque peu relativisée par cette notion de  "main invisible" qui finit toujours par nous ramener vers notre bien, dans tous les cas vers quelque chose qui a figure de bien.

Pas de morale là-dedans, la raison humaine (sommet de la "nature" humaine ou bien  au cœur de cette "main invisible" humaine) est utilisée à plein, bref, les jeux se font et se défont avec le décryptage de la romancière, posée là sur son rocher ou derrière son escalier et qui voit tout et qui dévoile tout : "le trait dominant de l'écrivain est d'exploiter le vaste silence qui nous enveloppe tous." 

La "main invisible" qui associe ou dissocie les personnages des romans de Jane Austen est quelque chose que cette romancière a parfaitement décrit, comme si elle ne maîtrisait pas du tout ses personnages et les laissait libres d'agir à leur guise. Mais tout son art de romancière se traduit par la façon impeccable, drôle, fluide, dont elle observe tout ce qui se passe, les luttes intérieures, les actions et la psychologie de chacun, l'hystérie générale, avec minutie, comme si, je le répète, tout se passait devant ses yeux attentifs. Quel bonheur de lire ce type de roman qui nous dévoile notre ordinaire de façon discrète, douce, comme une conversation animée, un soir d'été, sur une terrasse. Jane Austen est une bonne amie avec qui on aime parler.

dimanche 24 août 2014

Du lecteur

"J'estime qu'ils se trompent lourdement ceux qui affirment que les bases de la connaissance, de la culture, les bases de tout sont nécessairement ces classiques que l'on trouve énumérés dans toutes les listes des "meilleurs" livres. Je sais qu'il existe plusieurs universités dont tout le programme se fonde sur ce genre de liste. A mon avis, tout homme doit bâtir lui-même ses propres fondations. C'est le caractère unique de chacun qui en fait un individu. Quels que soient les matériaux qui ont contribué à donner sa forme à notre culture, chaque homme doit décider tout seul des éléments qu'il y choisira pour son propre usage. Les grandes œuvres sélectionnées par des esprits universitaires ne représentent que leur choix à eux. De tels esprits ont la manie de s'imaginer être nos guides élus, nos mentors. Peut-être si l'on nous laissait libre, finirions-nous par partager leur point de vue. Mais le moyen le plus sûr de ne pas parvenir à ce résultat, c'est de conseiller la lecture de telle liste de livres, représentant les soi-disant fondations de toute culture.Un homme devrait commencer par son époque. Il devrait commencer par se familiariser avec le monde où il vit et dont il fait partie. Il ne devrait pas avoir peur de lire trop ou trop peu. Il devrait lire comme il mange ou comme il prend de l'exercice. Le bon lecteur ne tardera pas à graviter autour des bons livres. Il découvrira, grâce à ses contemporains, ce qu'il y a dans la littérature du passé qui apporte un exemple, une inspiration ou simplement un délassement. Il devrait avoir le plaisir de faire ces découvertes tout seul, à sa guise. Tout ce qui a de la valeur, du charme, de la beauté, tout ce qui est lourd de sagesse ne saurait être perdu ni oublié. Mais les choses peuvent perdre toute valeur, tout charme, toute séduction, si l'on vous traîne par les cheveux pour les admirer. N'avez-vous jamais remarqué, après bien des expériences décevantes, que quand on recommande un livre à un ami moins on en dit mieux cela vaut?"

                                                                            ******

"Ma faiblesse à moi, c'est de crier sur les toits chaque fois que je crois avoir découvert quelque chose qui me paraisse d'une importance vitale. Quand je viens de finir un livre admirable, par exemple, je m'installe presque toujours à ma table pour écrire des lettres à mes amis, parfois à l'auteur, voire à l'éditeur. L'expérience qu'a été pour moi cette lecture devient un élément qui prend place dans ma conversation de tous les jours, qui s'intègre à ce que je bois, à ce que je mange. J'ai parlé de faiblesse à ce propos. J'ai peut-être tort. "Croissez et multipliez!" a commandé le Seigneur.E. Graham Howe, l'auteur de War Dance, l'a exprimé sous une autre forme que j'aime encore mieux. "Créez et partagez!" conseillait-il. Et bien qu'au premier abord la lecture puisse ne pas sembler un acte de création, c'en est un pourtant au sens profond du terme. Sans le lecteur enthousiaste, qui est vraiment la contrepartie de l'auteur et très souvent son plus secret rival, un livre mourrait. L'homme qui répand la bonne parole augmente non seulement la vie du livre en question mais l'acte de création lui-même. Il insuffle l'esprit aux autres lecteurs. Partout il se fait le champion de l'esprit créateur. Qu'il en ait  ou non conscience, ce qu'il fait là c'est louer l'oeuvre de Dieu. Car le bon lecteur, comme le bon auteur, sait que tout est issu de la même source. Il sait qu'il ne pourrait partager l'expérience personnelle de l'auteur s'il n'était pas lui-même pétri de la même substance. Et quand je dis auteur j'entends Auteur, avec un A majuscule. L'écrivain est évidemment le meilleur de tous les lecteurs, car en écrivant, ou en "créant" comme on dit, il ne fait que lire et que transcrire le grand message de la création que dans sa bonté le Créateur a dévoilé à ses yeux."

                                                                      *******

"Non, à mes yeux, le trait dominant d'un écrivain c'est son don d'"exploiter" le vaste silence qui nous enveloppe tous. De tous les artistes, il est celui qui sait le mieux qu'"au commencement était le Verbe et que le Verbe était Dieu". Il a capturé l'esprit qui anime toute création et il l'a exprimé en signes et en symboles. Sous prétexte de communiquer avec ses frères humains, il nous a sans s'en douter enseigné à communier avec le Créateur. En prenant pour instrument le langage, il montre que celui-ci n'est point langage mais prière. Un genre très particulier de prière, certes, puisqu'elle ne demande rien au Créateur : "Béni sois-tu, ô Seigneur!" C'est cela qu'elle exprime, quel qu'en soit le sujet, dans quelque idiome qu'elle soit formulée. "Laisse-moi m'épuiser, ô Seigneur, en chantant tes louanges!"
N'est-ce pas là "le travail divin" dont on a parlé?"

Henry Miller, "Ils étaient vivants et ils m'ont parlé"

vendredi 9 mai 2014

La Parole et les Sacrements


Saint [Padre] Pio de Pietrelcina (1887-1968), capucin 
Ep 3, 980 ; GF, 196s (trad. Une Pensée , Médiaspaul, p. 26-27)



« Tu as les paroles de la vie éternelle »


      Il arrive que les abeilles traversent de grandes distances dans les prés avant de parvenir aux fleurs qu'elles ont choisies ; ensuite, fatiguées mais satisfaites et chargées de pollen, elles rentrent à la ruche pour y accomplir la transformation silencieuse, mais féconde, du nectar des fleurs en nectar de vie. Fais de même : après avoir écouté la Parole, médite-la attentivement, examine ses divers éléments, cherche sa signification profonde. Alors elle te deviendra claire et lumineuse ; elle aura le pouvoir de transformer tes inclinations naturelles en une pure élévation de l'esprit ; et ton cœur sera toujours plus étroitement uni au cœur du Christ.




J'ai eu récemment une discussion avec un ami qui m'expliquait que ma façon d'aborder la foi par les sacrements et uniquement par les sacrements était très restrictive selon lui. Pour nourrir sa foi assez fragile, il avait besoin de lectures spirituelles bien ficelées, à la façon de ce Monléon dont parle sur Ilys Lounès et il disait que ce type de lecture, plus que les sacrements, était pour lui une source vitale de foi. ça m'a beaucoup éclairée sur une réaction assez négative et violente que j'observe chez beaucoup de jeunes qui se convertissent ou souhaitent se convertir à l'Eglise catholique lorsque j'évoque l'importance des sacrements. 
En fait, depuis quelques décennies, l'Eglise s'est beaucoup rebattue sur le Dogme et les sacrements (surtout chez les "tradis", depuis les dérives de Vatican II) en disant qu'hors de ces derniers, point de Salut. Ceci parce que la place laissée à la lecture des textes bibliques et des évangiles, à l'exégèse (c'est à dire à l'interprétation des textes), à la Parole en gros (dans la messe vous avez deux parties : une première partie sur la liturgie de la Parole avec les lectures et le sermon et une deuxième partie, la liturgie eucharistique) a pris au regard des puristes ou "tradis" une place trop importante au détriment du sacrement de l'eucharistie (et donc aussi des autres sacrements). Et ceci avec des interprétations exégétiques plus ou moins fantaisistes et parfois carrément opposées au grands docteurs de l'Eglise (comme St Thomas d'Aquin).
Donc il y a eu un retour de balancier, chez un côté plus traditionnel de l'Eglise qui a pris ses distances avec la place accordée à la Parole et qui est plus porté sur les Sacrements.En fait les deux sont très importantes. J'ai moi-même été élevée ds cette vision traditionnelle qui accorde toute l'importance aux sacrements et moins à la liturgie de la Parole. 

Nos théologiens souvent progressistes ne donnent pas forcément envie de faire de l’exégèse et nos prêtres d'aujourd'hui sont bien incapables de faire un commentaire de texte basique, un sermon bien ficelé. Apprennent-ils ce genre de chose au séminaire?
Le fait que ce jeune ami m'explique son propre cheminement et sa pratique de la foi me fait sans doute mieux comprendre la façon d'envisager les choses par de jeunes chrétiens et leur difficulté à pratiquer leur foi c'est à dire à recevoir les sacrements ou bien à faire partie d'une paroisse au sens classique du terme. Il faut qu'ils trouvent d'autres structures ecclésiales pour ce faire : les pèlerinages, les Goums, les retraites dans des abbayes de moines, la Route saint Martin, autant de chemins divers mis à la disposition de catholiques pour recevoir les sacrements dans de bonnes conditions (et aussi recevoir une exégèse souvent déficiente).
Et bien évidemment se procurer ces bons livres de dom Monléon pour continuer à pratiquer cette Parole qui est vivante et source de Vie.

mercredi 28 août 2013

Mangeurs d'étoiles



"En dehors des lectures édifiantes qui m'étaient recommandées par ma mère, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main ou, plus exactement, sur lesquels je mettais discrètement la main chez les bouquinistes du quartier. Je transportais mon butin dans la grange et là, assis par terre, je me plongeais dans l'univers fabuleux de Walter Scott, de Karl May, de Mayn Reed et d'Arsène Lupin. Ce dernier m'enchantait particulièrement et je m'efforçais de mon mieux d'imposer à mon visage la grimace caustique, menaçante et supérieure, dont l'artiste avait doté le visage du héros sur la couverture du livre. Avec le mimétisme naturel des enfants, j'y réussissais assez bien et, une vague trace du dessin qu'un illustrateur de troisième ordre avait tracé jadis sur la couverture d'un livre bon marché. Walter Scott me plaisait beaucoup et il m'arrive encore de m'étendre sur mon lit et de m'élancer à la poursuite de quelque noble idéal, de protéger les veuves et de sauver les orphelins -les veuves sont toujours remarquablement belles et enclines à me témoigner leur reconnaissance, après avoir enfermé les orphelins dans une pièce à côté. Un autre de mes ouvrages favoris était L'île au Trésor de R. L. Stevenson, encore une lecture dont je ne me suis jamais remis. L'image d'un coffre en bois plein de doublons, de rubis, d'émeraudes et de turquoises -je ne sais pourquoi, les diamants ne m'ont jamais tenté- est pour moi un tourment continuel. Je demeure convaincu que cela existe quelque part, qu'il suffit de bien chercher. J'espère encore, j'attends encore, je suis torturé par la certitude que c'est là, qu'il suffit de connaître la formule, le chemin, l'endroit. Ce qu'une telle illusion peut réserver de déceptions et d'amertume, seuls les très vieux mangeurs d'étoiles peuvent le comprendre entièrement. Je n'ai jamais cessé d'être hanté par le pressentiment d'un secret merveilleux et j'ai toujours marché sur la terre avec l'impression de passer à côté d'un trésor enfoui. Lorsque j'erre parfois sur les collines de San Francisco, Nob Hill, Russian Hill, Telegraph Hill, peu de gens soupçonnent que ce monsieur aux cheveux grisonnants est à la recherche d'un Sésame, ouvre-toi, que son sourire désabusé cache la nostalgie du maître-mot, qu'il croit au mystère, à un sens caché, à une formule, à une clé; je fouille longuement du regard le ciel et la terre, j'interroge, j'appelle et j'attends. Je sais naturellement dissimuler tout cela sous un air courtois et distant : je suis devenu prudent, je feins l'adulte, mais, secrètement, je guette toujours le scarabé d'or, et j'attends qu'un oiseau se pose sur mon épaule, pour me parler d'une voix humaine et me révéler enfin le pourquoi et le comment."
("La promesse de l'Aube", Romain Gary)

dimanche 16 juin 2013

Du lecteur, du rêveur, 4ème partie - "Traum Philip K. Dick, le martyr onirique", par Aurélien Lemant

Relire si possible auparavant cette petite série intitulée : "Du lecteur", pour mieux comprendre ce qui suit ci-dessous :




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J'ai découvert un petit essai chez le Stalker intitulé  : "Traum Philip K. Dick, le martyr onirique" aux éditions Le feu sacré. Je crois que c'est une bonne synthèse ou plutôt une bonne avancée dans cette quête sur le pouvoir de la littérature, son intérêt vital pour nous, lecteurs. Et là je parle de n'importe quel lecteur car c'est toute la force de ce petit livre, de montrer que tout lecteur est un "rêveur" au sens large du terme (il ne s'agit pas que de lire des livres mais d'être à l'écoute, profondément, de tout, d'être attentif à ce qui ne se voit pas, ne s'entend pas, ne se lit pas, paradoxalement, et qui pourtant existe et se voit, s'entend et se lit d'une autre façon que la manière orthodoxe),  et plus encore un lecteur est un homme qui "lit" ou rêve dans le sens donné précédemment pour sa survie physique et spirituelle (les deux se confondant).

On ne le sait pas forcément quand on lit, on ignore la plupart du temps les enjeux existentiels qui sous-tendent à chacune de nos lectures, même les plus frivoles, même les plus simples. Le lecteur est celui qui prend dans ses bras ce bébé dont a accouché l'écrivain : ce bébé, c'est le lecteur qui va s'en occuper, le faire grandir en lui. Aurélien Lemant montre qu'en fait le livre devient, par notre lecture, un hôte parasite de nous-même. C'est donc une graine, si vous voulez, ou plus exactement un atome qui est fissile, qui peut et doit exploser en nous, en nos cœurs, nos corps, nos esprits, nos âmes et nous transformer et transformer notre monde à jamais. "Les idées sont vivantes" avance Lemant par l'intermédiaire de Dick et oui, les idées sont en nous, une fois réceptionnées, elles sont nous.

Et Dieu là-dedans? Dieu qui est l'alpha et l'oméga pour toute vie, pour toute âme qui le reçoit, ou l'espère, ou le combat, croyante ou pas. Les chemins de la grâce sont multiples, la lecture, l'art en général en est un, de chemin, et pas des moindres, et l'écrivain ou l'artiste, comme le lecteur-rêveur, deviennent conducteurs et  réceptacles de cette Grâce et par cela même Dieu peut enfin nous suivre et consolider ("je partirai en guerre contre leur instabilité") ce qui est à la source de notre liberté : ce doute créatif, cet atome fissile dont l'explosion croît en nous en développant ses volutes et son champignon nucléaire, ce doute donc qui nous fait avancer sur le chemin, la route que nous avons choisie, ce doute créatif sur lequel Dieu se greffe et nous accompagne.


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                                                      Citations


"Soyons-en sûrs, le livre n'est pas un interface, ni support de télécommunication ni cordon ombilical. Il est un hôte. Un hôte ubiquitaire, métempsychotique, un hôte présent dans plusieurs organismes à la fois : un parasite. Et c'est ce que ce parasite pond en nous, puis ce qu'il advient de sa ponte, qui m'intéresse ici.
Combien de temps faut-il à un monstre pour faire son nid? En une trentaine d'années, parmi les plus étranges du siècle qui le vit naître, Philip K. Dick a niché toutes sortes de parasites dans ce que nous appelons la culture."

"Dorothy Kindred, la mère de Dick, l'expose plus efficacement dans cette lettre tapée à la machine au début des années cinquante, sans pour autant augurer que son commentaire s'appliquerait bien vite aux obsessions de son fils : "(...) plus j'en apprends sur la façon de penser d'autrui, plus il me semble universellement vrai que chacun porte un autre monde en soi".

"Douter doit devenir un jeu. Un jeu dont les règles s'inventent et se remplacent indéfiniment au cours de la partie. Cette partie a la vie pour plateau, et pour but la remise en cause, à plusieurs et en public, et le plus sérieusement du monde, du fondement même de ce que nous vivons, au moment même où nous le vivons -je suis comédien dans l'une de mes existences, mais il ne s'agit certainement pas de cela, ou alors sous une tournure paroxystique, chauffée à blanc, interpréter le réel comme une pièce de théâtre- pour en retirer le meilleur bénéfice souhaitable : le rire. Le rire tonitruant de ce qui nous arrive sur cette terre. Une Nausée inverse. C'est toute notre vie, du haut de ses indélicatesses et revirements, cette vie encore trop précieuse malgré ceux-ci, qui doit faire l'objet du jeu; nul ne saurait y perdre, puisqu'il n'y a pas de game over! La mort elle-même fait partie de la manche. Comme le lui aurait dit une voix que Dick nomme Dieu dans le fragment 001 de son Exégèse, alors que l'écrivain conversait avec un ami par téléphone au même moment : "Tu n'es pas pas celui qui doute; tu es le doute lui-même. Aussi ne cherche pas à savoir, car tu ne peux pas savoir." Il n'y a pas de connaissance. Il n'y a que l'Infini.(...) Infinie est la méconnaissance de Dieu, mais Dieu comme infini suppose potentiellement une connaissance à sa mesure. A l'exemple des onze apôtres qui n'ont pas moufeté, il est par essence impossible de ne pas douter. Le doute est encore une forme de foi, la seule que personne ne peut ordonner, peut-être parce qu'elle sait s'imposer d'elle-même.C'est pourquoi le scandale causé par Socrate n'a pas duré : une fois le grand dubitatif assassiné, tout le monde pouvait faire sien le doute socratique; tel Socrate, Philip K. Dick enseigne et dispense le doute, en tant que cheminement vers la vérité. On l'aura saisi, seul importe cet itinéraire, puisque la destination est incertaine -et l'interlocuteur, variable : tel Philip K. Dick, Socrate entendait des voix, avec lesquelles il dialoguait, y compris en présence de ses disciples. Les deux hommes, à quelques milliers d'années de distance, déclarèrent entendre Apollon s'adresser à eux. Sublime privilège d'artiste.
Dieu à Dick, encore : "Construis des raisonnements qui te permettront de comprendre (...). Je partirai en guerre contre leur instabilité. Tu crois qu'ils sont logiques, mais il n'en est rien; ils sont infiniment créatifs.". Notre vie est un ouvrage, pas uniquement du point de vue créationniste, mais au sens artistique. Ce jeu du doute exige des joueurs artistes. Des êtres vivants qui sont aussi des personnages. Doutons, seule la certitude est source de génocides et de malentendus."

"Toute prise de parole devrait être l'expression artistique d'une vérité, et toute oeuvre d'art le compte-rendu d'un rêve. Dick n'écrivait pas de romans, il rédigeait des rapports."

"Le pouvoir qu'exercent les images sur notre vie, c'est nous qui le leur avons donné. Le pouvoir, et l'emprise. Emprise telle, que nous avons négligé que ce pouvoir était originellement nôtre, que nous étions en mesure de le retourner contre elles. La connaissance perdue de cette faculté à contrer le diktat de nos créations, même chez l'être le plus éveillé me semble t-il, ne s'active plus que par accident, lors de brèves incursions dans des zones reculées, ou peu survolées, de notre cerveau. Quel admirable territoire, pourtant, et quel saisissant voyage! Me croira-t-on si j'affirme que c'est la paresse qui a présidé à notre Chute, plus que la curiosité?"

"... Dick assure que "littéralement, les idées sont vivantes". Quelques mois plus tard, en février 1978, il consigne dans le folder 28 de son Exégèse : "Les pensées sont ontologiquement réelles et non de simples descriptions verbales d'une réalité matérielle; elles sont l'ordre définitif de la réalité".
"Attention à ce que vous écrivez, ça pourrait devenir vrai, avance quant à lui Grant Morrison..."

"Si les frontières avec l'au-delà ne sont pas infranchissables, et si les morts peuvent parler, de quel côté sommes-nous présentement? D'aucuns comprendront que l'une des questions les plus cruciales de l'héritage de Philip K. Dick soit contenue dans ce mantra, répété ou commenté à foison dans Ubik : Je suis vivant et vous êtes morts. Que ce message soit transmis dans le livre par un être prétendument décédé à un groupe de personnages en apparence bien vivants, renversant le cours et le sens de l'histoire, concourt à la dislocation de la réalité dans laquelle évoluent ce groupe, et le lecteur. Car c'est bien à nous que s'adresse Glen Runciter quand il envoie cet avertissement, simultanément démiurge christique et Christ alternatif défiant le projet manqué du démiurge, nous faisant connaître, comme saint Paul en Colossiens, III-3, que : "vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu". Notre vie véritable n'est pas celle que nous pensions mener? Notre renaissance est conditionnée par la révélation de notre mort? Alors Runciter est un Christ de S-F-Foe Chip, principal protagoniste du roman, le concède lui-même : Glen Runciter "a donné sa vie pour sauver la nôtre", or ce mort est le plus vivant de tous-, alors Chip et ses co-équipiers sont des apôtres sur la voie initiatique, et la bombe aérosol aérosol UBIK, qui permet de défier les caprices du monde matériel et temporel, est plus qu'un génie dans sa langue merveilleuse : elle est le Saint-Esprit diffusé selon un procédé technologique supérieur. Le propre génie de Dick est d'avoir compris l'Esprit comme une donnée grâce à laquelle étudier le monde. Dieu est information."

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Cimetière d'Arlington, Washington DC

« La clairière ne marque rien de plus qu’une halte temporaire car, de nouveau, nous devons pénétrer dans le haut massif de bois sombres qui se tient devant nous et avale la douceur de cette lumière qui n’aura donc été, lueur frôlant les sables mouvants plutôt que le seuil véritable, que l’entre-deux trompeur, l’orangeraie qu’évoque Yves Bonnefoy, où l’on peut se retenir afin de puiser de nouvelles forces ou, au contraire, s’endormir, croyant que nous sommes parvenus au bout de l’effort. Or, non, celui-ci reste à accomplir, comme le chemin d’ailleurs qui mobilise ses plus secrètes ressources. J’oubliais : no hay caminos, hay que caminar… » (Le Stalker)


Caminar

Je m’engage, seule, dans un petit chemin,
Le vent souffle dans les arbres immenses.
Mille bruits, diffus, éclatants, me dérangent.
Je marche doucement vers un lieu incertain ;
Puis, de plus en plus vite, mon pied avance :
J’ai vu une lumière, me semble t-il, au loin .

Clarté rassurante, clairière paisible,
La fleur est odorante et le papillon voltige.
Je me suis endormie dans une chaleur rassurante
J’ai fermé les yeux sur une lueur aveuglante.
La forêt fraîche et sombre m’a happée de nouveau
Dans ma nuit, enfoncée, dans le gouffre, le saut.

Relevée lentement, la poussière retombe
Doucement.
Où suis je ?

L’arène est lumineuse, le sable brûlant sous mes pas ;
Dans la lumière incandescente, au milieu des vivats
J’ai mon glaive bien en main, rien ne m’atteindra.
La bête est énorme, luisante et noire, l’œil fou.
Je n’ai pas peur, non, je suis déjà morte, c’est tout.
L’ombre immense se lève, oh fraîcheur bienfaisante !
Le soleil tournoie, je suis piétinée, broyée, pantelante.

Je respire et je vis, paupières obstinément baissées ;
Voir sans regarder, savoir sans lire, pas de réalité.
Je me suis ensevelie dans le gouffre – tombeau
Je pensais vivre ainsi cachée au milieu du troupeau.
Mais le monstre m’a trouvée, mon propre cerveau
Il m’a tuée pour de bon , réveillée à nouveau.

Relevée lentement,
Je suis
En enfer
Maintenant

Ballet immémorial, défi transcendantal
Ne pas s’endormir, rester éveillé,
Chercher la vérité, trouver la réalité
Je suis A, petite fille de la forêt,
Je suis A, petite fille du soleil,
Je suis A, entre terre et ciel.




vendredi 9 septembre 2011

De l'écrivain, de l'Homme, deux sphères différentes (Ayn Rand, Dantec)





Dantec :  " Toute littérature est un écho du Verbe, qu’on le "veuille ou non."
Ayn Rand : "C'est une guerre contre un ennemi qui n'a ni nom ni visage "

                                            Ayn Rand is back :
                          chez Nebo et chez Nicomaque


 Je délaisse un moment les synthèses sur le colloque sur l'Islam pour revenir à une question importante :
Ce que j’ai compris de ce texte d’XP est ceci : indépendamment du fait que Moix et BHL sont de bons ou mauvais écrivain et philosophe, c’étaient en tant qu’écrivain et philosophe que chacun analysait des faits de société et c’est cette fonction là (écrivain et philosophe) qui leur était refusée par Zemmour et Naulleau. D’où XP qui explique : “ils (Z et N) n’étaient pas là.”

C’est très intéressant.

Il y a quelques jours je suis allée à la conférence d’Alain Laurent sur Ayn Rand. Ce qui m’a fascinée et la chose sur laquelle a insisté Alain Laurent c’est que Ayn Rand, avant d’être une philosophe, une politologue, une libérale, etc (elle n’a jamais pu être classée dans aucune catégorie d’ailleurs ce qui est un signe!), a été, avant toute chose, un écrivain, une romancière. Alain Laurent racontait que toute jeune elle s’isolait pour écrire des histoires… Elle avait lu petite un obscur roman d’aventures de Maurice Champagne “La vallée mystérieuse” et elle va être influencée toute sa vie par cette lecture basique (on peut l'observer dans Atlas Shrugged, son best seller n° 2.)

Ayn Rand, après avoir écrit ses deux grands romans, a voulu conceptualiser ses idées-clé. Mais le mouvement (l'objectivisme, le retour à la notion d'individu par rapport à la notion de collectivisme) qu’elle a entraîné au travers de l’Amérique et du monde, c’est par ses romans qu’elle l’a créé. Uniquement par ses romans.
Je vais  plus loin en ce qui concerne Ayn Rand : je pense qu'au départ, lorsqu'elle a écrit ses romans, elle n'en n'avait rien à cirer quelque part d'être "libérale" ou "conservative" ou étiquetée autrement. Elle est partie de sa vie, de son expérience ( lecture de romans divers, fuite et haine du communisme, etc) et de là, elle va écrire ses romans. Elle prend dans ce qu'elle est pour en tirer ses livres.

Le roman avant tout. C’est là que tout se joue, c’est là qu’est la vérité. Dantec dit je ne sais plus où : l’écrivain opère un véritable “hold up” dans le cerveau du lecteur.
Ayn Rand est une sorte de Dantec à son époque. Le roman avant tout. C'est là qu'est la vérité. Dantec explique dans une réponse acerbe à une analyse critique d'Elisabeth Bart (texte sur le Stalker  : "Donner un cri à notre déchirement", le 14/02/2010, la réponse de Dantec est dans les notes) : que le Mal, il le circonscrit, il le NOMME et le méprise. Nommer : c'est en fait sa seule fonction.
L’arme de l’écrivain,son arme absolue, c’est l’écriture, c’est le livre, c’est celui qu’il écrit, c’est le roman. Ça n’est pas d’être un fondateur d’association ou président de parti, ni un analyste en stratégie politique ou économique ou un philosophe ou un théologien. C'est d'être simplement un écrivain, qui avait quelque chose à "sortir" de lui à tout prix. C'est tout. Que cette "chose" qu'il a réussi à sortir corresponde avec une forme de réalité est bien logique, un écrivain c'est une éponge pressée, une éponge de son temps, de son époque.
Dantec dans cette interview : "Tout roman est une forme de vie qui vous demande de la mettre au monde.
Sinon il se pourrait bien qu’elle vous tue, elle.
C’est le plus implacable de tous les contrats"



Alain Laurent remarquait le paradoxe entre une Ayn Rand, une femme faible, dépressive, colérique, dévoyée, etc et ses héros de roman impassibles, véritables rocs face à l’adversité qui les accable, etc… Les libéraux et intellectuels proches d'Ayn Rand étaient troublés aussi par cela et ont tenté de cacher ses dévoiements pour que la femme corresponde peu ou prou à ses écrits. 

Je ne vois là aucune contradiction pour ma part : l’écrivain n’a rien à voir avec ce qu’il écrit. Rien. La Vérité est dans ce qu’il écrit, pas en lui, en quelque sorte.

On demande aujourd'hui à un écrivain d'être un homme accompli, un saint, un prophète et un chef de guerre. On oublie leur fonction principale et unique, si fondamentale : écrire.*


Ayn Rand, a été rejetée (pour sa plus grande souffrance) par tous ses amis ou proches intellectuels, libéraux, elle était écrivain avant tout et cela ne pouvait que la ramener à une forme de solitude et d’incompréhension dans le monde. Peut-être que la haine d’un Naulleau s’explique par cette incompréhension de la sphère des écrivains ou des artistes, sphère qui n’est pas celle de l’idéologie, de la construction de belles phrases ou argumentation logique, sphère totalement irrationnelle mais qui obéit pourtant à une logique interne très sûre, implacable (”la petite musique” dixit XP via Céline). Faut-il vouloir décortiquer cette logique? Je ne le crois pas, il faut simplement contempler le résultat, c’est à dire LIRE, et être illuminé. La haine d’un Naulleau c’est la haine de la contemplation. Ils ne savent pas se laisser envahir le cerveau par l’œuvre, ils refusent le rapt de leur esprit, ils se ferment à tout. C'est la haine de la vérité. Et du Verbe.

Et pourtant cette illumination triomphe de tout, lorsque l'on voit l'immense succès et "impact" de ces deux écrivains.Et l'apparition de ces écrivains à des époques de l'histoire particulières : Ayn Rand pour s'élever contre toute forme de collectivisme, pour remettre à l'honneur l'Individu face au Groupe, Dantec pour s'élever comme une torche au milieu d'un monde qui s'enténèbre, où toute lumière divine disparaît.





*Ajout : je veux tenter une analogie qui éclairera d'autant plus mon propos : de même que le prêtre catholique est le vecteur de la Grâce (tout en demeurant un homme comme les autres), de même l'écrivain est le vecteur du Verbe (tout en demeurant un homme comme les autres).


lundi 30 mai 2011

DSK n'a pas lu "Las Vegas parano"...

.... et c'est bien dommage pour lui! Il aurait trouvé dans ce livre mirifique recommandé par le non moins mirifique Terby (qui  a fait quelques montages vidéo sur Ilys plutôt fins contrairement à ce que l'on pourrait penser et celui-ci en particulier, génial, la comparaison entre Patrick Bateman et DSK!), il aurait trouvé, disais-je, la solution lorsque  l'arrivée d'une femme de ménage dans votre chambre d'hôtel risque de bousiller votre vie.

Adhonc, dans le chapitre intitulé : "Fraude? Larcin? Viol? Rencontre brutale avec Alice de la lingerie", les deux héros de cette rocambolesque aventure sont dans leur chambre d'hôtel à Las Vegas, drogués au dernier degré (oui, l'histoire relate le very bad trip, mais alors vraiment very bad d'une espèce de journaliste et de son... avocat ), souls jusqu'au trognon et voici ce qui leur arrive...

"Je dormais encore lorsque la femme de ménage était entrée ce matin-là. Nous avions oublié d'accrocher le carton "Ne pas déranger" sur la porte... aussi s'était-elle aventurée dans la pièce, pour surprendre mon avocat qui, nu comme un ver et à genoux dans le placard, vomissait dans ses chaussures...
(...)
"Elle tenait son balai comme un manche de hache, m'avait-il expliqué par la suite. Alors j'ai surgi du placard en galopant à quatre pattes en continuant à vomir et je l'ai plaquée juste aux mollets... c'était par pur instinct; je croyais qu'elle allait me tuer... et puis quand elle s'est mise à gueuler, c'est là que je lui ai fichu le sac à glaçons dans la gueule."

Je vous passe les détails scabreux suivants, mais le journaliste intervient en brandissant une fausse carte de journaliste "collaborateur  bénévole de la police" et s'écrie : "Je vous arrête!"
Et l'avocat de surenchérir : "Elle a dû utiliser un passe-partout,.... J'étais en train de cirer mes chaussures dans le placard quand je l'ai vue se faufiler - alors je l'ai appréhendée."(...) Notre comportement avait cette fois-ci dépassé les bornes de la loufoquerie privée. Fallait voir le tableau : tous les deux à poil et écrasant de nos regards une vieille femme terrorisée - une employée d'hôtel - étendue par terre dans notre suite et au paroxysme de la peur et de l'hystérie. On ne pouvait pas la relâcher comme ça."

Là-dessus les deux compères vont mettre au point une espèce de scénario dans lequel eux se retrouvent dans le camps du Bien, sorte de policiers à la recherche d'un camps mafieux, "le réseau de la came" qui sévit dans l'hôtel, ils travailleraient sous couverture et accusent la pauvre femme de faire partie du camps du Mal. Cette dernière, abasourdie, folle de terreur se défend comme elle peut et finit par acquiescer à la thèse des deux énergumènes qui lui demandent le plus sérieusement du monde de collaborer avec eux pour démanteler ce réseau...

"Mon avocat sembla réfléchir quelques instants, puis se penchant pour aider la vieille dame à se relever, me déclara : "peut-être qu'elle dit vrai. Peut-être qu'elle ne fait pas partie du coup.
-Non! Je vous jure que non! rugit-elle.
- Eh ben alors...repris-je, dans ce cas-là, on aura peut-être pas besoin de la mettre au frais... elle peut peut-être nous venir en aide.
-Oh oui! fit-elle avec empressement. Je vous aiderai tout ce que je peux! Je hais la drogue!
-Et nous donc, ma bonne dame, repris-je."
(...)
Le visage de la vieille femme avait changé notablement. Elle ne semblait plus confuse de bavarder avec deux hommes nus dont l'un avait tenté de l'étrangler quelques instants auparavant."

Voilà, voilà à quoi sert la lecture, chers amis, voilà à quoi sert la Littérature! Finky le disait très bien dans une de ses émissions : "mais peut-être aussi lit-on pour ça ? C'est-à-dire pour mieux comprendre, se comprendre soi-même, le monde, le monde commun, le monde sensible…"


(Extraits de Las Vegas parano de Hunter S. Thompson)

Relire quelques réflexions sur ILYS  à partir d'ici.

dimanche 15 mai 2011

L'art de la nouvelle", par Flannery O'Connor (2ème partie)

"Peut-être la question décisive est-elle de savoir ce que nous entendons par bref. Qu'une nouvelle soit brève n'implique pas qu'elle soit superficielle. Une nouvelle doit être longue en profondeur, elle doit nous communiquer une expérience significative.
(...)
Qu'une nouvelle ait du sens est ce qui l'empêche d'être brève. Je préfère parler du sens d'une histoire plutôt que de son thème.
(...)
Dès lors qu'on est en mesure d'expliciter le thème d'une nouvelle, de le dissocier du récit, on peut être sûr qu'elle n'est pas bonne. Le sens d'un récit doit faire corps avec la matière romanesque, elle doit être concrétisée par elle. Un récit est une façon de dire ce qui ne peut se dire autrement, et chaque mot dont il est fait est nécessaire pour exprimer le sens.
(...)
L'art romanesque requiert la plus extrême attention au réel -que ce soit une œuvre naturaliste ou de la fantasy. Il part toujours de ce qui est, ou sinon, de ce qui présente un puissant caractère de vérité. La réalité, même dans une oeuvre d'imagination, est l'unique fondement qui convienne.Une chose est fantastique parce qu'elle est réelle, si réelle qu'elle en est fantastique.
(...)
"La Métamorphose" de Kafka est exemplaire de ce point de vue là. C'est l'histoire d'un homme qui se réveille un matin transformé en insecte géant, sans avoir rien perdu de sa nature humaine.(...) Le fait est que dans cette histoire, la double nature de l'homme est décrite avec tant de réalisme qu'elle devient presque insoutenable. La vérité, ici, n'est nullement déformée, disons plutôt que l'usage d'une certaine distorsion permet d'atteindre la vérité. Si l'on admet, et il le faut, que le monde des apparences n'est pas le monde réel, il faut accorder à l'artiste de procéder à certains arrangements de la nature si ceux-ci conduisent à une vision plus approfondie. De son côté, l'artiste ne doit jamais oublier que ce dont il s'carte est la nature, et qu'il faut d'abord la connaître et pouvoir la décrire avec précision s'il veut avoir autorité pour s'en écarter.
Le problème propre au nouvelliste est de savoir comment présenter l'action pour qu'elle révèle au mieux le mystère de la vie."

samedi 14 mai 2011

L'art de la nouvelle, par Flannery O'Connor (1ère partie)

 Il m'a manqué ces dernières années un ou une amie.J'aurais aimé connaître Flannery 0'Connor, m'assoir avec elle sur les marches de sa véranda, observer, une tisane à la main, ses paons, rire avec elle surtout, j'aurais voulu discuter à l'infini de la vie, de la mort, des enfants, du repas du soir à confectionner, bref, j'aurais voulu avoir une vraie amie. Une seule. En la lisant, Flannery, je me persuade que je suis avec elle, devant sa ferme, que le soir tombe et qu'elle me sourit.

Lisez ce petit texte, il est limpide comme un horizon au bout d'un champ.

"J'ai tendance à penser que la plupart des gens ont un talent inné de conteur, qui se perd par la suite. Bien sûr, l'habileté à créer de la vie avec des mots est essentiellement un don. Si vous le possédez au départ, vous pouvez le cultiver. Si vous ne l'avez pas, mieux vaut abandonner.
Je me suis aperçue que ce sont ceux qui ne l'ont pas qui sont possédés par le démon de la littérature.
(...)
Une nouvelle implique nécessairement, d'une façon dramatique, le mystère de la personne humaine. Je me souviens qu'une de mes voisines, une femme de la campagne à qui j'avais prêté quelques nouvelles, me les a rendues en me disant : Eh bien, ces histoires-là racontent simplement ce que bien des braves gens seraient capables de faire", et je me suis dit qu'elle avait raison. Il faut consentir à partir de là : montrer ce que certains seront capables de faire et feront en dépit de tout.
C'est donc à un très modeste niveau qu'il faut se situer, mais la plupart de ceux qui cèdent au désir d'écrire refusent de partir de si peu. Ils veulent écrire sur des problèmes, pas sur des êtres humains, ou sur des questions abstraites, pas sur des situations concrètes. Ils ont une idée, un sentiment, un moi surdéveloppé, ou le désir d'Être Ecrivain, ou encore ils veulent communiquer leur sagesse au monde à travers un mode d'expression assez simple pour que le monde puisse s'en pénétrer facilement. En tout cas, ils n'ont pas d'histoire à raconter, et même s'ils en avaient, ils ne consentiraient pas à l'écrire. A défaut de récit, ils sont en quête d'une théorie, d'une formule, d'une technique.
Tout ça ne veut pas dire que pour écrire un récit il faut oublier ou abandonner aucune de vos opinions morales. Vos convictions sont la lumière qui vous guide, mais elles ne sont pas ce que vous voyez, elles ne vous dispensent pas de voir. C'est dans l’œil que s'opère la vérification pour l'auteur de fictions. L’œil plonge au tréfonds du cœur. Notre œil englobe, avec tout ce qu'il peut percevoir du monde, notre personnalité toute entière. Il renferme le jugement. Le jugement a sa source dans l'acte de voir, et lorsqu'il ne l'a pas, ou s'il dissocie de la vision, une confusion s'établit dans l'esprit, qui passe dans le récit.
(...)
J'ai une amie qui suit des cours d'art dramatique à New York chez une dame russe qui passe pour former d'excellents comédiens. Elle m'a écrit que le premier mois, les élèves n'avaient pas déclamé une seule ligne; ils n'ont rien fait qu'apprendre à voir. Apprendre à voir est à la base de tous les arts, à l'exception de la musique. Je connais beaucoup d'écrivains qui font de la peinture, non parce qu'ils sont doués mais parce qu'ils savent que cela les aide. Peindre les oblige à regarder. L'art romanesque consiste très rarement à dire, il consiste à montrer les choses.
(...)
Naturellement, ceci soulève la question épouvantable de savoir à quel genre de lecteur on s'adresse. Sans doute chacun de nous croit avoir une solution. Quant à moi, je mets la barre très haut quand il s'agit de l'art romanesque, mais très bas quand il s'agit de ce qu'on appelle le lecteur "moyen". Je sais que je ne peux lui échapper, que c'est lui dont je suis censée soutenir l'intérêt, en même temps je suis censée fournir à mon lecteur intelligent l'expérience profonde qu'il cherche dans la littérature. En fait, l'un et l'autre ne sont que des aspects de la personnalité de l'auteur, si bien qu'en dernière analyse, le seul lecteur que l'auteur puisse un peu connaître est lui-même."