Relire si possible auparavant cette petite série intitulée : "Du lecteur", pour mieux comprendre ce qui suit ci-dessous :
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J'ai découvert un petit essai chez le Stalker intitulé : "
Traum Philip K. Dick, le martyr onirique" aux éditions
Le feu sacré. Je crois que c'est une bonne synthèse ou plutôt une bonne avancée dans cette quête sur le pouvoir de la littérature, son intérêt vital pour nous, lecteurs. Et là je parle de n'importe quel lecteur car c'est toute la force de ce petit livre, de montrer que tout lecteur est un "rêveur" au sens large du terme (il ne s'agit pas que de lire des livres mais d'être à l'écoute, profondément, de tout, d'être attentif à ce qui ne se voit pas, ne s'entend pas, ne se lit pas, paradoxalement, et qui pourtant existe et se voit, s'entend et se lit d'une autre façon que la manière orthodoxe), et plus encore un lecteur est un homme qui "lit" ou rêve dans le sens donné précédemment pour sa survie physique et spirituelle (les deux se confondant).
On ne le sait pas forcément quand on lit, on ignore la plupart du temps les enjeux existentiels qui sous-tendent à chacune de nos lectures, même les plus frivoles, même les plus simples. Le lecteur est celui qui prend dans ses bras ce bébé dont a accouché l'écrivain : ce bébé, c'est le lecteur qui va s'en occuper, le faire grandir en lui. Aurélien Lemant montre qu'en fait le livre devient, par notre lecture, un hôte parasite de nous-même. C'est donc une graine, si vous voulez, ou plus exactement un atome qui est fissile, qui peut et doit exploser en nous, en nos cœurs, nos corps, nos esprits, nos âmes et nous transformer et transformer notre monde à jamais. "Les idées sont vivantes" avance Lemant par l'intermédiaire de Dick et oui, les idées sont en nous, une fois réceptionnées, elles sont
nous.
Et Dieu là-dedans? Dieu qui est l'alpha et l'oméga pour toute vie, pour toute âme qui le reçoit, ou l'espère, ou le combat,
croyante ou pas. Les chemins de la grâce sont multiples, la lecture, l'art en général en est un, de chemin, et pas des moindres, et l'écrivain ou l'artiste, comme le lecteur-rêveur, deviennent conducteurs et réceptacles de cette Grâce et par cela même Dieu peut enfin nous suivre et consolider (
"je partirai en guerre contre leur instabilité") ce qui est à la source de notre liberté : ce doute créatif, cet atome fissile dont l'explosion croît en nous en développant ses volutes et son champignon nucléaire, ce doute donc qui nous fait avancer sur le chemin, la route que nous avons choisie, ce doute créatif sur lequel Dieu se greffe et nous accompagne.
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Citations
"Soyons-en sûrs, le livre n'est pas un interface, ni support de télécommunication ni cordon ombilical. Il est un hôte. Un hôte ubiquitaire, métempsychotique, un hôte présent dans plusieurs organismes à la fois : un parasite. Et c'est ce que ce parasite pond en nous, puis ce qu'il advient de sa ponte, qui m'intéresse ici.
Combien de temps faut-il à un monstre pour faire son nid? En une trentaine d'années, parmi les plus étranges du siècle qui le vit naître, Philip K. Dick a niché toutes sortes de parasites dans ce que nous appelons
la culture."
"Dorothy Kindred, la mère de Dick, l'expose plus efficacement dans cette lettre tapée à la machine au début des années cinquante, sans pour autant augurer que son commentaire s'appliquerait bien vite aux obsessions de son fils : "(...) plus j'en apprends sur la façon de penser d'autrui, plus il me semble universellement vrai que chacun porte un autre monde en soi".
"Douter doit devenir un jeu. Un jeu dont les règles s'inventent et se remplacent indéfiniment au cours de la partie. Cette partie a la vie pour plateau, et pour but la remise en cause, à plusieurs et en public, et le plus sérieusement du monde, du fondement même de ce que nous vivons, au moment même où nous le vivons -je suis comédien dans l'une de mes existences, mais il ne s'agit certainement pas de cela, ou alors sous une tournure paroxystique, chauffée à blanc, interpréter le réel comme une pièce de théâtre- pour en retirer le meilleur bénéfice souhaitable : le rire. Le rire tonitruant de ce qui nous arrive sur cette terre. Une
Nausée inverse. C'est toute notre vie, du haut de ses indélicatesses et revirements, cette vie encore trop précieuse malgré ceux-ci, qui doit faire l'objet du jeu; nul ne saurait y perdre, puisqu'il n'y a pas de
game over! La mort elle-même fait partie de la manche. Comme le lui aurait dit une voix que Dick nomme Dieu dans le fragment 001 de son
Exégèse, alors que l'écrivain conversait avec un ami par téléphone au même moment : "Tu n'es pas pas celui qui doute; tu es le doute lui-même. Aussi ne cherche pas à savoir, car tu ne peux pas savoir." Il n'y a pas de connaissance. Il n'y a que l'Infini.(...) Infinie est la méconnaissance de Dieu, mais Dieu comme infini suppose potentiellement une connaissance à sa mesure. A l'exemple des onze apôtres qui n'ont pas moufeté, il est par essence impossible de ne pas douter. Le doute est encore une forme de foi, la seule que personne ne peut ordonner, peut-être parce qu'elle sait s'imposer d'elle-même.C'est pourquoi le scandale causé par Socrate n'a pas duré : une fois le grand dubitatif assassiné, tout le monde pouvait faire sien le doute socratique; tel Socrate, Philip K. Dick enseigne et dispense le doute, en tant que cheminement vers la vérité. On l'aura saisi, seul importe cet itinéraire, puisque la destination est incertaine -et l'interlocuteur, variable : tel Philip K. Dick, Socrate entendait des voix, avec lesquelles il dialoguait, y compris en présence de ses disciples. Les deux hommes, à quelques milliers d'années de distance, déclarèrent entendre Apollon s'adresser à eux. Sublime privilège d'artiste.
Dieu à Dick, encore : "Construis des raisonnements qui te permettront de comprendre (...). Je partirai en guerre contre leur instabilité. Tu crois qu'ils sont logiques, mais il n'en est rien; ils sont infiniment créatifs.". Notre vie est un ouvrage, pas uniquement du point de vue créationniste, mais au sens artistique. Ce jeu du doute exige des joueurs artistes. Des êtres vivants qui sont aussi des personnages. Doutons, seule la certitude est source de génocides et de malentendus."
"Toute prise de parole devrait être l'expression artistique d'une vérité, et toute oeuvre d'art le compte-rendu d'un rêve. Dick n'écrivait pas de romans, il rédigeait des
rapports."
"Le pouvoir qu'exercent les images sur notre vie, c'est nous qui le leur avons donné. Le pouvoir, et l'emprise. Emprise telle, que nous avons négligé que ce pouvoir était originellement nôtre, que nous étions en mesure de le retourner contre elles. La connaissance perdue de cette faculté à contrer le diktat de nos créations, même chez l'être le plus éveillé me semble t-il, ne s'active plus que par accident, lors de brèves incursions dans des zones reculées, ou peu survolées, de notre cerveau. Quel admirable territoire, pourtant, et quel saisissant voyage! Me croira-t-on si j'affirme que c'est la paresse qui a présidé à notre Chute, plus que la curiosité?"
"... Dick assure que "
littéralement, les idées sont vivantes". Quelques mois plus tard, en février 1978, il consigne dans le folder 28 de son Exégèse : "
Les pensées sont ontologiquement réelles et non de simples descriptions verbales d'une réalité matérielle; elles sont l'ordre définitif de la réalité".
"Attention à ce que vous écrivez, ça pourrait devenir vrai, avance quant à lui Grant Morrison..."
"Si les frontières avec l'au-delà ne sont pas infranchissables, et si les morts peuvent parler, de quel côté sommes-nous présentement? D'aucuns comprendront que l'une des questions les plus cruciales de l'héritage de Philip K. Dick soit contenue dans ce mantra, répété ou commenté à foison dans Ubik :
Je suis vivant et vous êtes morts. Que ce message soit transmis dans le livre par un être prétendument décédé à un groupe de personnages en apparence bien vivants, renversant le cours et le sens de l'histoire, concourt à la dislocation de la réalité dans laquelle évoluent ce groupe,
et le lecteur. Car c'est bien à nous que s'adresse Glen Runciter quand il envoie cet avertissement, simultanément démiurge christique et Christ alternatif défiant le projet manqué du démiurge, nous faisant connaître, comme saint Paul en Colossiens, III-3, que : "
vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu". Notre vie véritable n'est pas celle que nous pensions mener? Notre renaissance est conditionnée par la révélation de notre mort? Alors Runciter est un Christ de S-F-Foe Chip, principal protagoniste du roman, le concède lui-même : Glen Runciter "
a donné sa vie pour sauver la nôtre", or ce mort est le plus vivant de tous-, alors Chip et ses co-équipiers sont des apôtres sur la voie initiatique, et la bombe aérosol aérosol UBIK, qui permet de défier les caprices du monde matériel et temporel, est plus qu'un génie dans sa langue merveilleuse : elle est le Saint-Esprit diffusé selon un procédé technologique supérieur. Le propre
génie de Dick est d'avoir compris l'Esprit comme une donnée grâce à laquelle étudier le monde. Dieu est information."
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| Cimetière d'Arlington, Washington DC |
« La clairière ne marque rien de plus qu’une halte temporaire car, de nouveau, nous devons pénétrer dans le haut massif de bois sombres qui se tient devant nous et avale la douceur de cette lumière qui n’aura donc été, lueur frôlant les sables mouvants plutôt que le seuil véritable, que l’entre-deux trompeur, l’orangeraie qu’évoque Yves Bonnefoy, où l’on peut se retenir afin de puiser de nouvelles forces ou, au contraire, s’endormir, croyant que nous sommes parvenus au bout de l’effort. Or, non, celui-ci reste à accomplir, comme le chemin d’ailleurs qui mobilise ses plus secrètes ressources. J’oubliais : no hay caminos, hay que caminar… » (Le Stalker)
Caminar
Je m’engage, seule, dans un petit chemin,
Le vent souffle dans les arbres immenses.
Mille bruits, diffus, éclatants, me dérangent.
Je marche doucement vers un lieu incertain ;
Puis, de plus en plus vite, mon pied avance :
J’ai vu une lumière, me semble t-il, au loin .
Clarté rassurante, clairière paisible,
La fleur est odorante et le papillon voltige.
Je me suis endormie dans une chaleur rassurante
J’ai fermé les yeux sur une lueur aveuglante.
La forêt fraîche et sombre m’a happée de nouveau
Dans ma nuit, enfoncée, dans le gouffre, le saut.
Relevée lentement, la poussière retombe
Doucement.
Où suis je ?
L’arène est lumineuse, le sable brûlant sous mes pas ;
Dans la lumière incandescente, au milieu des vivats
J’ai mon glaive bien en main, rien ne m’atteindra.
La bête est énorme, luisante et noire, l’œil fou.
Je n’ai pas peur, non, je suis déjà morte, c’est tout.
L’ombre immense se lève, oh fraîcheur bienfaisante !
Le soleil tournoie, je suis piétinée, broyée, pantelante.
Je respire et je vis, paupières obstinément baissées ;
Voir sans regarder, savoir sans lire, pas de réalité.
Je me suis ensevelie dans le gouffre – tombeau
Je pensais vivre ainsi cachée au milieu du troupeau.
Mais le monstre m’a trouvée, mon propre cerveau
Il m’a tuée pour de bon , réveillée à nouveau.
Relevée lentement,
Je suis
En enfer
Maintenant
Ballet immémorial, défi transcendantal
Ne pas s’endormir, rester éveillé,
Chercher la vérité, trouver la réalité
Je suis A, petite fille de la forêt,
Je suis A, petite fille du soleil,
Je suis A, entre terre et ciel.
Ayn Rand is back :
chez Nebo et chez Nicomaque
Je délaisse un moment les synthèses sur le colloque sur l'Islam pour revenir à une question importante :
Ce que j’ai compris de ce texte d’XP est ceci : indépendamment du fait que Moix et BHL sont de bons ou mauvais écrivain et philosophe, c’étaient en tant qu’écrivain et philosophe que chacun analysait des faits de société et c’est cette fonction là (écrivain et philosophe) qui leur était refusée par Zemmour et Naulleau. D’où XP qui explique : “ils (Z et N) n’étaient pas là.”
C’est très intéressant.
Il y a quelques jours je suis allée à la conférence d’Alain Laurent sur Ayn Rand. Ce qui m’a fascinée et la chose sur laquelle a insisté Alain Laurent c’est que Ayn Rand, avant d’être une philosophe, une politologue, une libérale, etc (elle n’a jamais pu être classée dans aucune catégorie d’ailleurs ce qui est un signe!), a été, avant toute chose, un écrivain, une romancière. Alain Laurent racontait que toute jeune elle s’isolait pour écrire des histoires… Elle avait lu petite un obscur roman d’aventures de Maurice Champagne “La vallée mystérieuse” et elle va être influencée toute sa vie par cette lecture basique (on peut l'observer dans Atlas Shrugged, son best seller n° 2.)
Ayn Rand, après avoir écrit ses deux grands romans, a voulu conceptualiser ses idées-clé. Mais le mouvement (l'objectivisme, le retour à la notion d'individu par rapport à la notion de collectivisme) qu’elle a entraîné au travers de l’Amérique et du monde, c’est par ses romans qu’elle l’a créé. Uniquement par ses romans.
Je vais plus loin en ce qui concerne Ayn Rand : je pense qu'au départ, lorsqu'elle a écrit ses romans, elle n'en n'avait rien à cirer quelque part d'être "libérale" ou "conservative" ou étiquetée autrement. Elle est partie de sa vie, de son expérience ( lecture de romans divers, fuite et haine du communisme, etc) et de là, elle va écrire ses romans. Elle prend dans ce qu'elle est pour en tirer ses livres.
Le roman avant tout. C’est là que tout se joue, c’est là qu’est la vérité. Dantec dit je ne sais plus où : l’écrivain opère un véritable “hold up” dans le cerveau du lecteur.
Ayn Rand est une sorte de Dantec à son époque. Le roman avant tout. C'est là qu'est la vérité. Dantec explique dans une réponse acerbe à une analyse critique d'Elisabeth Bart (texte sur le Stalker : "Donner un cri à notre déchirement", le 14/02/2010, la réponse de Dantec est dans les notes) : que le Mal, il le circonscrit, il le NOMME et le méprise. Nommer : c'est en fait sa seule fonction.
L’arme de l’écrivain,son arme absolue, c’est l’écriture, c’est le livre, c’est celui qu’il écrit, c’est le roman. Ça n’est pas d’être un fondateur d’association ou président de parti, ni un analyste en stratégie politique ou économique ou un philosophe ou un théologien. C'est d'être simplement un écrivain, qui avait quelque chose à "sortir" de lui à tout prix. C'est tout. Que cette "chose" qu'il a réussi à sortir corresponde avec une forme de réalité est bien logique, un écrivain c'est une éponge pressée, une éponge de son temps, de son époque.
Dantec dans cette interview : "Tout roman est une forme de vie qui vous demande de la mettre au monde.
Sinon il se pourrait bien qu’elle vous tue, elle.
C’est le plus implacable de tous les contrats"
Alain Laurent remarquait le paradoxe entre une Ayn Rand, une femme faible, dépressive, colérique, dévoyée, etc et ses héros de roman impassibles, véritables rocs face à l’adversité qui les accable, etc… Les libéraux et intellectuels proches d'Ayn Rand étaient troublés aussi par cela et ont tenté de cacher ses dévoiements pour que la femme corresponde peu ou prou à ses écrits.
Je ne vois là aucune contradiction pour ma part : l’écrivain n’a rien à voir avec ce qu’il écrit. Rien. La Vérité est dans ce qu’il écrit, pas en lui, en quelque sorte.
On demande aujourd'hui à un écrivain d'être un homme accompli, un saint, un prophète et un chef de guerre. On oublie leur fonction principale et unique, si fondamentale : écrire.*
Ayn Rand, a été rejetée (pour sa plus grande souffrance) par tous ses amis ou proches intellectuels, libéraux, elle était écrivain avant tout et cela ne pouvait que la ramener à une forme de solitude et d’incompréhension dans le monde. Peut-être que la haine d’un Naulleau s’explique par cette incompréhension de la sphère des écrivains ou des artistes, sphère qui n’est pas celle de l’idéologie, de la construction de belles phrases ou argumentation logique, sphère totalement irrationnelle mais qui obéit pourtant à une logique interne très sûre, implacable (”la petite musique” dixit XP via Céline). Faut-il vouloir décortiquer cette logique? Je ne le crois pas, il faut simplement contempler le résultat, c’est à dire LIRE, et être illuminé. La haine d’un Naulleau c’est la haine de la contemplation. Ils ne savent pas se laisser envahir le cerveau par l’œuvre, ils refusent le rapt de leur esprit, ils se ferment à tout. C'est la haine de la vérité. Et du Verbe.
Et pourtant cette illumination triomphe de tout, lorsque l'on voit l'immense succès et "impact" de ces deux écrivains.Et l'apparition de ces écrivains à des époques de l'histoire particulières : Ayn Rand pour s'élever contre toute forme de collectivisme, pour remettre à l'honneur l'Individu face au Groupe, Dantec pour s'élever comme une torche au milieu d'un monde qui s'enténèbre, où toute lumière divine disparaît.
*Ajout : je veux tenter une analogie qui éclairera d'autant plus mon propos : de même que le prêtre catholique est le vecteur de la Grâce (tout en demeurant un homme comme les autres), de même l'écrivain est le vecteur du Verbe (tout en demeurant un homme comme les autres).