mardi 6 octobre 2015

Théophanie : "Job et l'excès du mal", de Philippe Nemo.


 "Dévoiler sous le masque noir de la Négation
L’éclat magnifique de la Transfiguration."*



J’ai commencé à lire ce magnifique livre de Philippe Nemo, « Job et l’excès de mal » et j’avoue poursuivre ma lecture comme un explorateur suit la trace d’un monde perdu…Ce livre est, je crois, le plus beau lu depuis trois ans. Je vous le recommande particulièrement, il existe dans une nouvelle version modifiée avec un dialogue avec Lévinas à la fin, chez Albin Michel (couleur bleu-violet) mais sur Amazone malheureusement vous ne trouvez que l’ancienne version chez Grasset.

Un premier chapitre ouvre la réflexion sur la notion d’angoisse. Plus que la souffrance, c’est, de l’avis de l’auteur, l’angoisse éprouvée par Job qui est décrite. L’angoisse de l’homme devant le temps qui passe, « le temps d’avant, le temps irrécupérable, in-restaurable, » l’idée d’un « jamais plus comme avant » Angoisse et panique qui prennent possession de tout l’être devant l’inéluctable qui se profile et s’abat, les épreuves (parents qui ne s’aiment plus, enfants qui décèdent, précarité de l’existence matérielle, catastrophes naturelles, guerres, injustices en tous genres, maladies incurables, déchéance morale, spirituelle, physique, etc…) qui nous tombent dessus alors que nous n’avions même pas, au départ demandé à naître et à exister !

« L’armée hurlante lancée à son assaut est spécialement équipée d’arcs et de flèches –blessure soudaine, profonde, douleur paroxystique : « Il me cerne de ses traits, transperce mes os sans pitié et répand à terre mon fiel » (16, 13) ; « Les flèches de Shaddaï sont en moi plantées, mon humeur boit leur venin » (6, 4ab).

Angoisse, venue d’on ne sait où en fait, qui transparaît au travers de notre époque avec tous ces jeunes ou moins jeunes qui se droguent, qui boivent, qui sombrent ou tentent de sombrer dans l’oubli bienfaisant, pour échapper, ne serait-ce que quelques heures à la chape d’anxiété ou de déréliction complète qui les enserre. Chacun a ses trucs pour y échapper, et souvent, en creusant en moi-même ou en observant les autres, les larmes me viennent de voir notre humanité si fragile, si pauvre, si délicate, si blessée et pourtant, si belle… Vraiment, je ne saurais expliquer ce paradoxe qui me prend à la gorge tous les jours que Dieu fait.

Plus que la souffrance disais-je, l’angoisse universelle : « Les textes cités montrent au contraire de façon probante, croyons-nous, que Job souffre d’un mal démesuré qui l’atteint jusqu’à briser son « moi », que c’est la folie de cette souffrance qu’il qualifie d’injuste, et que c’est à supprimer cette souffrance que visent tous ses propos et toutes ses démarches. »

L’injustice du mal, voilà le grand mot est lâché, voilà le cœur de l’incompréhension de Job et son angoisse absolue : Job non seulement n’a pas demandé à naître et à exister mais il a eu à cœur de prendre cette existence donnée et de faire au mieux avec la Loi prescrite. Il a été un bon père, un bon époux, un bon maître et grâces lui ont été rendues d’ailleurs…jusqu’au jour de l’épreuve où il a tout perdu.
Alors ses bons amis pointent du doigt des fautes nécessairement commises par Job car dans le monde tel qu’il nous apparaît, selon la loi divine, l’impie est puni et le juste récompensé. Si donc Job se retrouve dans la déchéance la plus totale, c’est bien parce qu’il a du fauter quelque part…
Et nos bons amis à nous de nous dire, au jour de notre épreuve : tu l’as certainement cherché ... Culpabilité bienheureuse parce qu’elle nous délivrerait de l’incompréhension ou de l’injustice qui est le pire des maux.

Mais non : le mal ne s’explique pas, profondément, au bout du compte. Et quand bien même il s’expliquerait un peu, il apparaît de toutes les manières complètement hors de proportion par rapport à la pauvre figure de Job, homme de bien s’il en est. Ce mal est disproportionné par rapport au monde, il dépasse l’ordre du monde infiniment et personne ne peut répondre, que ce soit par une morale ou des sciences à la question du pourquoi, parce que le pourquoi, en ce qui concerne le mal, est hors de propos, hors de la réalité. Si le mal était transgression d’une justice du monde, alors il serait réparable s’il était bien compris ou connu. Mais là, on s’aperçoit que toute la science du monde ne permet pas d’arriver à trouver de cause au bout du compte, que cette dernière soit personnelle ou inscrite dans l’ordre du monde.

Cet « excès du mal, en définitive, consiste en ceci : l’humanité ni le cosmos n’ont régularité ni ordre, ils sont affolés et affolants, inintégrables à la pensée. » 

Au fond du fond, on en vient à penser, Job en vient à penser que ce Dieu auquel il a toujours obéi et sacrifié est aussi le Dieu créateur du Mal et qui le poursuit, lui le juste, avec ce mal et de façon acharnée en plus ! Dieu créateur de toutes choses, créateur du Mal… 

« … Job fait la rencontre d’un mal non neutre qui ne se contente pas de le tuer, qui ne veut même pas le tuer et lui interdit, nous l’avons vu, de mourir : un mal qui le torture, éternise sa douleur et en fait un enfer. Ce mal ne l’atteint pas de façon neutre ; sa folie même n’est pas celle du chaos. Il le cherche."
« Au contraire, ici, le mal n’est pas aveugle, il a des yeux. (…) Cette torture n’est pas sans un tortionnaire, une cause intentionnelle, une Intention.»

Dès lors, Job n’aura de cesse et nous avec, n’est-ce pas, de découvrir l’intention de l’Intention. A présent que nous comprenons que cet excès de mal attire l’attention de notre âme, de notre esprit vers Celui qui attend tout de nous, vers Celui qui frappe à notre porte comme le dernier des mendiants. Il en vient, ce Mendiant sublime, à nous frapper dessus pour qu’enfin nous nous tournions vers Lui, comme un enfant crie et hurle envers sa mère, et la frappe aussi de ses petits poings, comme un adolescent blesse ses parents qu’il adore par des piques sans cesse renouvelées pour attirer leur attention, pour faire croître un amour jamais comblé…

Ce Mendiant là, il nous fait mal pour qu’enfin nous tournions nos regards vers Lui et le voyions pour de bon. Le mal a servi à Job à revenir dans la « mémoire » de Dieu et c’est tout ce qui importait à Dieu. Au travers du mal, retrouver Dieu.

« Le monde est alors rendu à son vrai statut. Nous avions pris l’habitude de voir en lui notre unique partenaire, le seul être avec lequel nous dussions compter, au point que nous avions pensé lui dire le « grand Amen ». Mais nous sommes soudain séparés du monde, et le monde lui-même passe, du statut d’englobant ultime, à celui de réalité seconde, lui-même élément d’une autre totalité plus englobante, à savoir l’intrigue nouée entre l’Intention et l’âme. »

Alors que faire maintenant avec ce nouveau et premier Partenaire ? A deux maintenant, parce que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et pas à l’image d’un monde ou d’une réalité terrestre si je puis dire, à deux il faut se tourner vers le monde et parachever de concert la création enclenchée, lutter constamment contre le mal qui y sévit et qui y est le maître, faire son possible contre le mal

« Telle est en définitive la théophanie dont Job a été l’élu. Il a d’abord perçu l’Autre dans la déchirure de sa détresse ; puis, dans la conversion de son cœur, cet Autre s’est montré tout entier comme un ami magnifique. »

Cet Ami magnifique, c'est donc Dieu lui-même mais cette fois c'est un Dieu défenseur qui nous apparaît, après avoir été un Dieu accusateur, un Dieu suffisamment humain pour connaitre nos souffrances et notre douleur,un médiateur contre la propre justice divine :  le Christ vrai Dieu et vrai Homme car "comme l'empoisonneur qui connait aussi, et par définition, les remèdes, il n'est pas impuissant, s'il le veut, devant le mal"
Une forme de dédoublement de la personne divine, Dieu le Père créateur du Mal et Dieu le Fils qui vient nous sauver et lutter avec nous et en nous contre le mal et nous retrouver face à face avec Lui à jamais.

« Le combat que notre âme engage maintenant contre le mal n’est pas la mise en œuvre d’un moyen en vue d’une fin au sens technique, parce qu’il y a une absolue disproportion entre le moyen mis en œuvre et la fin eschatologiquement attendue. L’âme sait dorénavant que la fin qu’elle vise, la rencontre béatifique de Dieu dépasse infiniment ce qu’elle vise ».

« Seul l’excès de béatitude sera consonant avec l’excès du mal. Il ne s’agira pas seulement pour Dieu d’effacer le mal donné, mais de se montrer, par la béatitude donnée à l’excès, à la mesure de l’immesurable excès du mal. »



Notes :
Théophanie : Une théophanie (des radicaux grecs théo-, θεός « dieu », et phan-, « apparition ») est, dans le domaine religieux, la manifestation d'un dieu ou de Dieu, au cours de laquelle a normalement lieu la révélation d'un message divin aux hommes ou simplement un avertissement.

Prière : http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/05/priere.html

*La belleza ferisce : http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/la-bellezza-ferisce.html




5 commentaires:

  1. C'est une très belle analyse que vous venez de faire.
    Ceci m'intéresse d'autant plus que je viens d'apprendre que Will Smith veut faire un film nommé Joe qui serait la transposition de l'histoire de Job (il perd femme, enfant, travail mais continue à croire) au cinéma.

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  2. Merci Daredavil, vraiment je voudrais parler mieux de ce livre extraordinaire, il y a pleins d'autres thèmes abordés.
    Sinon, une autre figure dans la Bible qui ressemble à Job, celle de Tobie :

    Livre de Tobie 2,10-23.
    Un jour, Tobie, fatigué après avoir enterré les morts, rentra chez lui, s'étendit contre le mur et s'endormit. Pendant son sommeil, des hirondelles firent tomber de leur nid de la fiente chaude sur ses yeux, et il devint aveugle. Dieu permit cette épreuve pour que Tobie donne à la postérité un exemple de patience, comme le saint homme Job. Comme Tobie, depuis son enfance, avait toujours eu la crainte de Dieu et observé ses commandements, il n'en voulut pas à Dieu pour le malheur qui le frappait, mais il resta inébranlable dans la crainte de Dieu, lui rendant grâce tous les jours de sa vie. De même que des rois injuriaient le bienheureux Job, les parents et les proches de Tobie se moquaient de sa conduite en disant : « Où est-elle donc, cette espérance, pour laquelle tu faisais l'aumône et enterrais les morts ? » Mais lui les reprenait : « Ne parlez pas ainsi, car nous sommes les descendants des saints, et nous attendons cette vie que Dieu donnera à ceux qui ne perdent jamais leur confiance en lui. » Anne, sa femme, s'en allait tous les jours pour faire du tissage, et elle rapportait ce qu'elle avait pu gagner par le travail de ses mains. C'est ainsi qu'un jour elle reçut un chevreau qu'elle rapporta à la maison. Tobie entendit l'animal qui bêlait, et dit : « Prenez garde que ce ne soit le produit d'un vol ; rendez-le à ses maîtres ; car nous n'avons pas le droit de manger ce qui a été volé, ni même d'y toucher. » Furieuse, sa femme répondit : « On voit bien que ton espérance n'a servi à rien, et tes aumônes ont montré ce qu'elles valaient ! » Elle lui faisait ces reproches, et d'autres du même genre."

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  3. ----> Il en vient, ce Mendiant sublime, **à nous frapper dessus** pour qu’enfin nous nous tournions vers Lui, comme un enfant crie et hurle envers sa mère, et la frappe aussi de ses petits poings, comme un adolescent blesse ses parents qu’il adore par des piques sans cesse renouvelées pour attirer leur attention, pour faire croître un amour jamais comblé…

    --->Ce Mendiant là, il nous fait mal pour qu’enfin nous tournions nos regards vers Lui et le voyions pour de bon.

    ----> Dieu créateur de toutes choses, créateur du Mal…

    Dieu, tel que vous le décrivez-là, ressemble étrangement à un mauvais démiurge. Pourquoi devrait-on se tourner vers un dieu pareil ? Quelque chose m'échappe...

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  4. --->Dieu créateur de toutes choses, créateur du Mal…

    --->Ce Mendiant là, il nous fait mal pour qu’enfin nous tournions nos regards vers Lui et le voyions pour de bon.

    ---->Il en vient, ce Mendiant sublime, à nous frapper dessus pour qu’enfin nous nous tournions vers Lui,

    Ce dieu-là évoque étrangement un mauvais démiurge. Quelque chose m'échappe;.. Pourquoi devrait-on se tourner vers un dieu pareil qui nous inflige un excès de mal pour attirer notre attention sur lui ?

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    1. Je vais répondre avec ce que j'ai écrit ci-dessus : je crois que la connaissance de Dieu par l'homme passe (ceci depuis la Chute) par la souffrance. L'homme, en vivant (et donc en traversant des épreuves) doit et va rencontrer Dieu. Ce dernier qui est infini, se dévoile au travers de nos vies et de nos épreuves comme un ami ou un partenaire; l'Infini se met à notre niveau ou bien nous nous élevons jusqu'à l'Infini. Job et l'excès du Mal c'est l'histoire de la rencontre entre l'homme et Dieu.
      La réponse à votre question se trouve dans cette citation (prise dans le livre de Nemo et qui se trouve au milieu de l'article ci-dessus) : "Mais nous sommes soudain séparés du monde, et le monde lui-même passe, du statut d’englobant ultime, à celui de réalité seconde, lui-même élément d’une autre totalité plus englobante, à savoir l’intrigue nouée entre l’Intention et l’âme. »

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