samedi 12 décembre 2009

La route, de Cormac McCarthy, troisième dimanche de l'Avent, dimanche de la Joie.

"Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va au bout de la nuit, on rencontre une aurore." Bernanos


J'ai relu plus lentement La route de Cormac McCarthy, je l'avais dévoré il y a un an et demi environ, lorsque je me suis remise à lire, lorsque je me suis "réveillée", lorsque je me suis mise aussi à utiliser un ordinateur... Il y a eu une espèce de conjonction dans ma vie, plusieurs facteurs convergeant dans le même sens : La route a été l'un d'entre eux.

Le résumé derrière mon édition : les éditions de l'Olivier.
"L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur un route, poussant un caddie rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre : des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité. Survivront-ils à leur voyage?"

Le Stalker dans sa recension magnifique du roman de McCarthy (1) écrit: "La sauvagerie doit être voulue, désirée, embrassée, comme toute maîtresse digne de ce nom : elle ne peut s'emparer de l'homme que si ce dernier s'est débarrassé de sa claire vision de ce que sont le Bien et le Mal."
Dans cet univers où tout a été détruit, où il n'y a plus d'héritage culturel, spirituel, plus de livres, le père et le fils marchent et tentent envers et contre tout de conserver une forme d'humanité, à partir de rien. De demeurer des hommes véritables.
"l'écriture de McCarthy... paraît s'évader hors du monde détruit par une guerre nucléaire totale, pour chercher l'ultime trace de charité s'étant réfugiée dans l'univers.
Où est-elle ? Dans quelques gestes élémentaires de survie, des paroles échangées entre un père et son fils,..." ajoute Asensio.
Dans le texte de McCarthy, il n'y a que des dialogues entre le père et le fils, souvent terminés par les termes : "D'accord? D'accord. ", sorte de promesse, comme le "Amen" signe toutes nos prières, adhésion entre le Seigneur et sa créature qui le prie. Dans le roman, il y a aussi le père qui raconte des histoires au fils, toujours donc la parole portée aux nues puisque de toutes les façons, il ne reste que cette parole, le langage et plus de textes écrits, plus de livres. (Les rares livres trouvés moisissent dans des maisons abandonnées).
Plus d'héritage donc, plus de passé qui façonne l'homme. Le père se refuse à penser au monde ancien, et même à en rêver. "Il disait que les rêves qui convenaient à un homme en péril étaient les rêves de danger et que tout le reste était une invite à la langueur et à la mort."

Et pourtant! "Pas d'humanisé qui ne soit un héritier." explique Chantal Delsol dans son ouvrage
Qu'est-ce que l'homme avant de développer longuement quelles sortes d'héritages essentiels et variés il s'agit absolument de transmettre pour que l'hominidé s'humanise... Évocation par la philosophe aussi de cet héritage corrompu et d'une transmission dévoyée et du danger mortel - le retour à la barbarie- d'interrompre cette transmission. Le danger mortel qui occupe une grande partie du roman de McCarthy où l'enfant ne cesse de répéter, à juste titre, "J'ai peur."
Dans
La route, en effet, ne restent que des humains, de vrais barbares justement, qui se mangent entre eux, des "morts vivants" dit la mère qui conclut : "En ce qui me concerne mon seul espoir c'est l'éternel néant et je l'espère de tout mon cœur."

Est-ce à dire que tout est perdu? L'aurore nous apparaît vraiment très fragile dans l'obscurité écrasante du livre : le renoncement scandaleux,- incompréhensible pour ma part, l'énigme absolue pour mon cœur maternel - de la mère désespérée qui abandonne son mari et son enfant, la nuit totale qui règne autour des deux héros ( "Le noir dans lequel il se réveillait ces nuits-là était aveugle et impénétrable. Un noir à se crever le tympan à force d'écouter."), la description d'une "humanité" réduite à son expression la plus abjecte. (" C'était à part le petit le premier être humain auquel il avait parlé depuis plus d'un an. Mon frère enfin. Les calculs reptiliens dans ces yeux froids et furtifs. Les dents grises en train de pourrir. Gluantes de chair humaine.")
Cette aube incertaine, qui ne se lève jamais qu'avec regret dans le livre ("Il s'était réveillé avant l'aube et regardait poindre le jour gris. Lent et opaque." Et : "Le jour le soleil banni tourne autour de la terre comme une mère en deuil tenant une lampe".), c'est justement cela qu'il nous faut chercher en compagnie du romancier, en compagnie du père et du fils : "Je ne t'abandonnerais pas." répète le père à l'enfant tout au long de son chemin.

Là est la ruse suprême de cet Occident anéanti en apparence, de ce monde complètement détruit:
"Les mots des mourants ne sont pas tous vrais et cette bénédiction n'en est pas moins réelle d'être coupée de son origine."
Cette constatation extraordinaire du père qui a décidé d'espérer au delà de toute espérance en un salut illusoire et de sauver, au travers de sa "morale" naturelle et par l'exemple donné à son fils, l'humanité, rejoint directement la réflexion de Xyr : "Nous sommes les héritiers d’un trésor qui n’existe pas encore." (4)

Il n'y pas d"héritage, en fait, pour l'être humain, ou, pour le moins, son héritage est contenu en lui. "On croit couramment que c'est cela la transmission : cet embaumement d'un passé que l'on se passe avec soin comme une momie." affirme Delsol, toujours dans le même essai. "Mais tout au contraire, cette sacralisation des œuvres du passé signifie que l'on ne sait plus transmettre des choses vivantes, susceptibles de subir les transformations nécessaires et de susciter le désir de permanente création." Et l'on peut mettre en parallèle l'assertion de Xyr : "C’est cette aptitude à penser le monde de manière dynamique et à le vivre comme tel qui nous sauvera encore et encore. C’est pourquoi toute vision figée est vaine en ce qui nous concerne."


Mais il ne s'agit pas simplement de faire partie du camp des gentils, de témoigner de cette humanité si fragile et improbable mais cependant bien réelle par rapport à ceux que le cannibalisme a ravalé non au rang de l'animal mais au rang du sauvage, du monstre, du zombie, de l'in-humain.
Une autre dimension se dévoile au travers de ce texte mystique, spirituel, théologique. Il s'agit de comprendre comment nous pouvons retrouver, et garder notre appellation suprême, celle de fils de Dieu.
"Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont des gens qui sont intérieurement habités par le christianisme, le vivent comme un bonheur et un espoir et sont devenus des âmes aimantes. C'est cela que nous appelons des saints." (2)
"Habités par le christianisme", c'est à dire habités par le Christ.
La lecture du jour , d'aujourd'hui, troisième dimanche de l'Avent, dimanche de la Joie!: "Jean s'adressa alors à tous : "Moi, je vous je vous baptise avec l'eau; mais il vient, Celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu."
(3)
Le cœur de ce livre est là bien évidemment :
"Je veux être avec toi.
Tu ne peux pas.
S'il te plaît.
Tu ne peux pas. Il faut que tu portes le feu.
Je ne sais pas comment faire.
Si tu sais.
Il existe pour de vrai ? Le feu ?
Oui, pour de vrai.
Où est-il ? Je ne sais pas où il est.
Si, tu le sais. Il est au fond de toi. Il y a toujours été. Je le vois."


Reprenons l'explication lumineuse de notre Lanternarius de génie :
"Que s'agit-il, dans ce roman barbare et foudroyant, de révéler ? La fondation d'une nouvelle chrétienté, qu'importe que Rome ait été rasée ou pas." déclare le Stalker au sujet de cette Route dont l'origine s'est évaporée dans un cataclysme apocalyptique.
Au moment de notre Baptême, chez les catholiques, et plus généralement chez les chrétiens, nous devenons fils de Dieu et recevons la Grâce c'est à dire la vie de Dieu en nous. Les prêtres sont les "passeurs" de la Grâce, l'Église, réalité concrète, terrestre (mais pas seulement, nous allons le voir) composée de membres humains, est nécessaire pour que le Christ prenne place, littéralement, dans nos âmes. Comment cette réalité concrète peut-elle survivre dans un monde apocalyptique tel que celui de McCarthy? Le Christ est ressucité, m'enseigne ma foi,Il ne peut mourir . Comment survivra cette Église du futur, détruite, défigurée, où les prêtres n'existeront plus, où ses membres seront dispersés au travers d'un univers qui ressemble plus à l'enfer qu'au jardin d'Eden?
En exergue de ce blog, cette citation de Dantec : "Apocalypse ne signifie évidemment pas "fin-du-monde-catastrophe-généralisée, etc.",le mot signifie au contraire la révélation de la présence divine dans le monde." (4)

Comment se révèlera Notre Seigneur et Notre Dieu, comment demeurera la présence divine dans le monde sans les sacrements?

"Qu'importe, même, que Dieu existe : il a peut-être été emporté lui aussi par la cendre pulvérulente qui a recouvert le monde entier, (...) ou affirmer à l'incrédule qu'Il, ce Dieu devenu fou adoré par des hommes redevenus bêtes, se cache dans le fils ..." ajoute Asensio.

McCarthy apporte alors en la figure du père et de son fils une réponse c'est à dire une Espérance : pas de solution concrète évidemment mais l'image proposée dans le roman, la vision lumineuse peinte sous nos yeux est telle qu'il ne s'agit pas d'être grand clerc pour la contempler. Sans doute vaut-il être mieux être fou ou enfant d'ailleurs pour y croire...
Par le baptême, nous devenons "une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis pour annoncer les louanges de Celui qui (les) a appelés des ténèbres à son admirable lumière"(1 P 2, 9) C'est cela l'Occident chrétien.
Le père devient ce prêtre, ce prophète et ce roi qui transmet la Grâce, le Christ à son fils et lui rend sa fonction absolue, ce pour quoi il est destiné de toute éternité : être un fils de Dieu.
Reprenons ce passage terrible où le père, pour défendre son enfant pris en otage par un cannibale, tire sur ce dernier, éclaboussant au passage du sang du monstre, la tête de son enfant. Dans le film, on croit un instant que l'enfant a été touché par le tir et qu'il est mort ou mourant. Puis le père va laver à grande eau le sang coagulé dans les cheveux de son fils, comme une sorte de purification, comme un baptême.(plongée dans la mort et la résurrection du Christ) Et la conclusion de cet épisode dramatique ne tarde pas avec ces mots révélateurs :
"... et il s'assit en le tenant contre lui, ébouriffant ses cheveux pour les faire sécher près du feu. Tout cela comme une antique bénédiction.Ainsi soit-il. Évoque les formes. Quand tu n'as rien d'autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle."
Et : "Le petit ne bougeait pas. Il s'assit à côté de lui et caressa ses pâles cheveux emmêlés. Calice d'or, bon pour abriter un dieu."

Voilà le nœud de l'histoire de l'homme qui, même abandonné de tous et de tout, même de son Créateur, retrouve non pas un héritage figé, un texte, un Livre ou une Religion formelle qui ne lui sera plus d'aucune utilité ("Il avait apporté le livre du petit mais le petit était trop fatigué pour lire."), et qui de toutes les manières sera introuvable puisque tout ceci n'existe plus, mais parvient malgré tout à retrouver, à réentendre,à se réapproprier au fond de son âme la Parole, le Verbe, le Christ, ce qui fait sa force et ce qui lui permet non seulement de survivre, non seulement de s'accomplir en tant qu'homme, mais surtout de réaliser ce pour quoi il est sur cette terre : devenir un fils de Dieu.
"Si je ne suis plus ici tu pourras encore me parler. Tu pourras me parler et je te parlerai. Tu verras." Et : "Il essayait de parler à Dieu mais le mieux c'était de parler à son père et il lui parlait vraiment et il n'oubliait pas. La femme disait que c'était bien. Elle disait que le souffle de Dieu était encore le souffle du père bien qu'il passe d'une créature humaine à une autre au fil du temps éternels."

La conclusion de Xyr arrive alors comme il faut au milieu de cette cacophonie d'horreur et de désespoir, comme le doux son de la petite flûte en bois de l'enfant dans La route :
"Repartir à zéro avec comme trace inaliénable de notre étoile commune et éternelle, un crucifix de bois autour du cou." (5)



1/ http://stalker.hautetfort.com/archive/2007/12/22/la-route-de-cormac-mccarthy.html
2/ Le sel de la terre, Cardinal Ratzinger, éditions Flammarion/Cerf
3/
Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc 3,10-18.
4/ Comme le fantôme d'un jazzman dans la station Mir en déroute de Dantec.
5/ http://ilikeyourstyle.net/2009/12/11/la-foi-en-loccident-2/comment-page-1/#comment-80532




Muse, pour mes enfants qui aiment bien. Et des paroles en lien avec la réflexion ci-dessus : "No one's gonna take me alive/ the time has come to make things right /you and i must fight for our rights/ you and i must fight to survive."

Quelques lectures qui m'ont aidées dans ma réflexion :
«Elle lit toujours les mêmes pages, parce que dans chaque livre elle cherche toujours la même chose : ce qui dès le commencement lui est destiné» (à propos de Cristina Campo chez le Stalker)

"Occultée, la Voix du Tout-Puissant
Moquée, piétinée, écrasée, cette voix d’enfant

Et dans un silence d’outre-tombe
Quand tout est fini, mort, nuit sombre
Les martyrs, les saints, les pauvres, les malheureux !
De leur bouche pleine de cendre et qui ne s’ouvre plus
Naît un merveilleux sourire. Ils ne crient plus
Puisqu’ils ont appelé, et le Verbe est venu .

Le Calice suprême, La Coupe du salut,

S’est versée sur leurs lèvres, jusqu’à la lie

Ils ont bu.
"( J'ai soif)

"Ainsi, on peut dire avec Pierre Magnard, qu'on ne transmet rien sinon des gestes inauguraux : l'origine ne cesse de s'inaugurer à chaque génération. La transmission permet moins de continuer que de toujours recommencer, à nouveaux frais." (Chantal Delsol, Qu'est-ce que l'homme?)

"Et qu'est ce que Dieu veut réellement de nous?"
"Que nous devenions des êtres aimants, alors nous serons à son image. Car, comme nous le dit saint Jean, il est l'amour, et Il voudrait qu'il y ait des créatures qui Lui soient semblables et qui ainsi, à partir de la liberté de leur propre amour, deviennent comme Lui et relèvent de sa propre nature et répandent la lumière qui émane de Lui." (Cardianl Ratzinger, Le sel de la terre)


"Dans les premières années les routes étaient peuplées de fugitifs disparaissant sous leurs habits. Portant des masques et des lunettes de plongée, en guenilles, assis au bord de la route comme des aéronautes en détresse. Leurs brouettes encombrées de tout un bric à brac. Remorquant des charrettes ou des caddies. Leurs yeux luisant dans leurs crânes. Coquilles sans foi de créatures marchant en titubant sur les levées le long des marais tels des vagabonds sur une terre en délire. D'anciennes et troublantes questions se dissolvant dans le néant et dans la nuit. L'ultime expression d'une chose emporte avec elle la catégorie. Éteint la lumière et disparaît. Regarde autour de toi. C'est long jamais. Mais le petit savait ce qu'il savait. Que jamais c'est à peine un instant."(La route, de Cormac McCarthy)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire