samedi 2 juin 2012

Le recours aux familles

"Going home
Dont you need to feel at home? " (Give a little bit, Supertramp)




























J'aime à considérer ma maison comme une sorte de "base-arrière" où les troupes de mes petits -et grands-soldats se fabriquent avant tout et se refont une santé et un repos ensuite. Un cocon. Je cuisine, je lave le linge, je panse quelques plaies physiques et psychologiques, je conseille, je nourris de lectures et d'aliments ceux qui nécessitent des unes et des autres ou bien des deux, bref, je me démène vraiment autant que je peux pour que le lundi matin (ou le dimanche soir), les ventres soient bien remplis, les âmes restaurées, les coeurs raffermis, les esprits affûtés. Un nid à l'abri des regards, à l'abri des pensées, à l'abri du Bruit, du Bavardage du monde. En effet, tout y est filtré, sélectionné, détaillé : autant que faire se peut, la beauté sous toutes ses formes (avec ses corollaires le bien et le vrai) doit tapisser ce nid, notre demeure. Dans les pièces, la propreté si possible (sans être une maniaque de l'aspirateur), dans les assiettes, de bonnes choses à manger, dans les bibliothèques, de bons livres à proposer, sur les écrans divers, de bons films à voir. Des recettes assez simples, en fait.

(A cet instant de ma réflexion, je pense à ma dernière, Gabrielle, qui aime énormément écouter le pépiement des oiseaux lorsqu'elle est dehors; nous n'y faisons guère attention nous-mêmes, pris par les bruits du monde, et souvent, nous rions de la voir lever la tête, attentive, ou bien un petit doigt levé et surpris en direction des "cui-cui". C'est l'attention aux détails, à des musiques qu'eux seuls entendent, à des tableaux qu'eux seuls remarquent qui me plaît tant chez les tout-petits).

C'est très important ce travail de mère de famille, de gardienne de la maison, je le revendique haut et fort, je l'entreprends avec un soin jaloux, c'est mon job. Il nécessite d'occuper la place dans sa propre demeure, d'aimer sa maison, de la rendre la plus accueillante et agréable possible, il nécessite d'expérimenter ce que l'on appelait auparavant le fait d'être une "femme d'intérieur", que je trouve être une très belle expression et pas péjorative pour deux sous. Au fil des années, cette "vocation" de maman que j'ai découverte avec la naissance de mon aîné et que j'apprends toujours à approfondir de mon mieux, s'est élargie à quelques connaissances assez disparates, électrons libres qui viennent régulièrement à la maison chercher réconfort, amitié, nourritures intellectuelles ou autres et c'est quelque chose d'extrêmement gratifiant pour moi en particulier mais aussi pour le noyau "dur" familial. C'est très important d'avoir chacun un lieu, un "jardin secret", cette fameuse base arrière où se poser en toute tranquillité et confiance. Dans sa propre famille ou bien dans une famille amie.

(L'image qui me vient à l'esprit pour décrire ces "électrons libres" est celle d'un lever  de grand matin, vous sortez dehors, dans votre jardin, dans le silence assourdissant d'une aube tranquille, toujours, et vous observez alors des petits chevreuils ou des écureuils qui viennent jusqu'à vous, ils grignotent un peu, engrangent pour l'hiver et repartent dans le plus grand silence...).

Avec mon mari nous nous partageons assez bien les tâches. Nous nous complétons et formons une bonne équipe.Mais il me faut, alors même que j'écris ces lignes, nuancer tout de suite mon propos : les décisions sont toujours prises avec leur part d'incertitudes, dans des contextes souvent chaotiques, dans des urgences mal anticipées, dans des colères mal maîtrisées, dans des crises toujours renouvelées, comme la lave d'un volcan qui jaillit de façon absolument incongrue pour se reposer par la suite... C'est cela la réalité vraie d'une famille et de notre fine équipe.

Il m'arrive cependant de ressentir un véritable rejet parfois pour ce rôle de maman, envers mes propres enfants. Il faut bien l'avouer : porter des enfants, c'est les garder en son sein toute sa vie -quoiqu'on vous dise dans de beaux discours raisonnables sur "les enfants qui ne nous appartiennent pas" et quoiqu'on fasse avec des gestes éminemment symboliques comme celui du père qui coupe les cordons de ses bébés- et aujourd'hui je ressens et je porte la moindre des douleurs de chacun de mes fils et filles, leurs soucis, leurs épreuves, leurs difficultés à grandir. Je les porte jour et nuit, leurs angoisses, leurs déboires, leurs défauts que j'aimerais arracher, leurs handicaps physiques, moraux, psychologiques.  Nous sommes reliées à nos enfants comme un réseau de vaisseaux sanguins maille un corps. Mon corps à moi est élargi, par les enfants que j'ai portés. Toutes les blessures, le sang perdu, c'est le mien, toujours, et encore aujourd'hui, de façon à peine métaphorique...
Un véritable amour porte en son cœur même une part de haine . Cette haine est dirigée non pas contre l'enfant en lui-même évidemment, mais contre la part obscure de sa personnalité si je puis dire... Et puis aussi haine de soi-même, qui entraîne chez nos enfants, de façon troublante, l'apparition des mêmes défauts, des mêmes erreurs de parcours, une forme de fatalité familiale inéluctable qui m'a toujours troublée et fascinée. Une spirale quasi infernale car rien ni personne ne voit avec autant de clarté que la mère les destins familiaux se reproduire dans tous leurs détails et surtout rien ni personne ne semble pouvoir stopper la machine lancée.
Et pourtant, à ce stade de ma réflexion, il me faut vous (re) donner la merveilleuse citation de Houellebecq (si je ne devais retenir qu'un seul texte, qu'une seule citation, de toutes mes lectures, je voudrais que ce soit celle-ci) : "On peut briser la chaîne de la souffrance et du mal". Cette citation conclut l'évocation par Houellebecq de sa soeur, parvenue à être une bonne mère, contrairement à sa propre maman qui a mis, semble t-il, un certain génie à refuser ce rôle maternel et même à le saborder.
Oui,  notre part d'ombre à nous les mères ( mais qui participe de notre nature imparfaite qui est celle de tout être humain, Houellebecq évoque plus que de la haine, "quelque chose de plus froid, et de plus triste") peut entraîner les enfants que nous portons dans les ténèbres, nos ténèbres, notre médiocrité, "la souffrance et le mal" pour reprendre l'écrivain. C'est pour cela qu'il nous faut de façon absolue nous élever personnellement vers le bien, le beau, le vrai car nous élevons dans le même temps toute notre famille. Il en va de la survie de nos enfants. Le défi est là pour les mères de famille, dans leur édification personnelle, avant tout. "Mener contre soi-même la plus implacable des guerres" dit Dantec dans ses journaux. Élever des enfants, c'est s'élever soi-même.

Dans notre petite maison, au fond de nos campagnes, champs et forêts, grandissent nos enfants; le "recours aux forêts", qui est un concept cher à beaucoup, prend corps dans chacune de nos familles en fait. C'est ici que viennent à maturité les fruits de nos entrailles, c'est ici que le blé, encore jeune, encore vert, va parvenir à sa floraison.

C'est pour cela, c'est en cela que tenir sa maison, c'est tenir le monde.



11 commentaires:

  1. Et puis aussi haine de soi-même, qui entraîne chez nos enfants, de façon troublante, l'apparition des mêmes défauts, des mêmes erreurs de parcours, une forme de fatalité familiale inéluctable qui m'a toujours troublée et fascinée [moi aussi]. Une spirale quasi infernale car rien ni personne ne voit avec autant de clarté que la mère les destins familiaux se reproduire dans tous leurs détails et surtout rien ni personne ne semble pouvoir stopper la machine lancée.

    Hum, les fils aussi s'en rendent compte, les fils aussi... et je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose (qu'ils s'en rendent compte)... un beau texte, quoi qu'il en soit.

    Sinon, vous m'avez quand même convaincu. Je m'installe demain chez vous, malgré la présence de vos enfants et leurs "leurs handicaps physiques, moraux, psychologiques". De vrais psychopathes difformes, quoi. Bon, on s'en était pas aperçu en lisant vos chroniques et en regardant les photos, mais c'est pas grave, je m'y ferai.

    Pensez tout de même à doubler ou tripler la provision de bières fraîches, pour que tout se passe bien.

    PS : la 1ère photo (des paysages) me fait penser à la "zone" de Stalker, avec ses herbes (ou épis, enfin bref) mouvantes qui semblent attester d'une présence invisible. Brrr...

    RépondreSupprimer
  2. Le Stalker vient de ressortir un texte sur Gadenne qui est un auteur à lire absolument . "La plage de S.", et aussi Les hauts quartiers, absolument génial. Baleine aussi, qui se lit très vite mais qui est très dense.
    Oui les fils aussi se rendent compte c'est pourquoi il faut casser les cercles vicieux et toujours demander pardon. Sinon, ils restent au fond de l'eau.
    L'invitation tient toujours, Gil!

    RépondreSupprimer
  3. " Mon corps à moi est élargi, par les enfants que j'ai portés. "

    Le double-quintal de la Crevette ne fait même pas reculer Gil ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Arrêtez de délationner à propos de mon quintal Prolo, sinon la prochaine fois que je vous verrai vous boufferez de l'herbe!^^

      Supprimer
    2. C'est marrant ce qu'il dit, le métèque du nord de la Loire... je me suis demandé d'où il avait sorti cette phrase, que je ne me rappelais pas avoir lue... alors j'ai relu, et oui cette phrase s'y trouve. C'est vraiment comme si je l'avais zappée, me refusant à esbigner l'image idéalisée que je me suis faite de la Crevette (vous trouvez pas que ça fait un peu psychopathe, ce genre de phrase ?^^).

      De toute façon je m'en fiche, la Crevette, je l'ai toujours imaginée mesurant 2,20 m, alors un double quintal ça m'semble correct.

      Supprimer
  4. En fait je parlais du film de Tarkovski :)

    Et c'est quoi qui reste au fond de l'eau ? Les cercles vicieux ? Heu, je crois que j'ai pas tout compris^^ - en fait, je ne sais plus trop ce que je voulias dire plus haut; peut-être que certains se rendent plus ou moins soudainement compte qu'ils répètent et ressemblent à leurs parents, dans leur caractère et leur "trajectoire", et que ça fait pas toujours plaisir... bon bref vous aurez deviné que je parle de moi, c'est juste que ce passage de votre texte a réveillé quelque chose chez moi, sauf que chez vous c'était exprimé "d'en haut" (du point de vue des parents).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ouch, je devais être fatiguée quand j'ai écrit ci-dessus, je ne me comprends plus moi-même... (j'ai la flemme de développer en plus).
      Faut essayer de prendre à revers ce qui a foiré dans notre éducation, Gil, c'est ce que je dis à mes propres gamins.

      Supprimer
    2. Il faut vous reposer chère Crevette. Moi non plus je ne me comprends plus moi-même, mais chez moi c'est normal.

      Supprimer
  5. Robert Marchenoir3 juin 2012 à 11:00

    C'est effectivement un texte à épingler dans le best of de la réacosphère, au même titre que ceux de Xyr, mais du côté optimiste -- ce qui n'est pas du luxe.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Robert, merci! Il s'agit pour moi, sur ce petit blog, de donner un autre son de cloche sur la femme, la mère, l'épouse, la famille, les enfants pour donner de bonnes idées j'espère à ceux qui ne connaissent pas ou n'ont pas connu cette réalité dans leur propre vie.
      Moi-même je n'ai pas vécu dans une réalité familiale très réussie mais j'ai eu la chance d'avoir de bons témoignages de familles heureuses chez qui j'ai pu passer pas mal de vacances, par exemple.

      Supprimer
  6. Bonsoir Gil, Prolo, Bob, je rentre à l'instant, ravie de vous retrouver et vous répondrais de mon mieux dès que possible.

    RépondreSupprimer