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mardi 6 décembre 2011

Le sel de la terre

Extraits du livre d'entretiens avec le Cardinal Ratzinger (devenu Benoît XVI depuis), Le sel de la terre.
Ces extraits peuvent être mis en lien avec la lecture du texte de Lounès sur Ilys  "Face à la racaille", notamment ces réflexions :

"Cela fait un peu « illuminé » de se lancer dans ce qui va suivre mais je crois que si la posture volontariste est impuissante c’est parce-que les racailles sont mus par une sorte de foi, une foi intuitive et instinctive. Ils « sentent » qu’un fossé va peut-être s’ouvrir dans l’avenir et ils ne seraient pas opposés à l’idée de le remplir avec nos cadavres. C’est sans doute une question de foi cette histoire-là. (...)On a cru qu’il n’y aurait aucune conséquence à l’abandon de la vraie foi or ces conséquences sont toutes écrites dans le Deutéronome au chapitre 28 verset 15 et franchement qui peut nier que ce n’est pas exactement cela qui s’accomplit ? Un initié m’a dit que dans la Bible, lorsque Dieu veut châtier son peuple infidèle il sélectionne un autre peuple, impie celui-là, et le lance à l’assaut du premier pour que les hommes des deux camps s’entretuent. C’est au moins une donnée à prendre en compte.Dans ce film incroyablement précurseur sorti en 1998 et intitulé « Couvre-feu », on voyait un terroriste islamiste jouer le « gentil » tout le long du film, et se revêtir d’une ceinture d’explosifs à la fin et dire ceci : « Certains pensent que l’argent c’est le pouvoir, ils ont tort. C’est la foi le pouvoir »"
                                 
                                 Le sel de la terre, extraits : 


A propos de la mission de l'Eglise dans le monde, le cardinal anglais Newman disait un jour : "C'est seulement parce que nous sommes là, nous les chrétiens, parce qu'il y a ce réseau de communautés répandu par l'oecuménisme, que sera enrayé le déclin du monde. L'existence du monde est relié à celle de l'Eglise. Si l'Eglise tombe malade, le monde gémira sur lui-même."

On peut sans doute trouver ces mots très énergiques, mais je dirai que l'histoire des grandes dictatures athées de notre siècle, le national-socialisme et le communisme, montre que la chute de l'Eglise, le déclin et l'absence de la foi comme force marquante précipitent vraiment le monde dans des abîmes. Et le paganisme préchrétien avait encore une certaine forme d'innocence, le lien avec les dieux créait aussi des valeurs fondamentales qui assignaient des limites au mal; mais si les forces opposées au mal tombaient aujourd'hui, l'effondrement serait effectivement monstrueux.
Nous pouvons dire avec une certitude empiriquement fondée que, si la puissance morale que représente la foi chrétienne était soudain arrachée de l'humanité, alors l'humanité tituberait comme un bateau déchiré par un iceberg et sa survie serait en très grand danger.

                                                                      
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Une partie des nouvelles questions qui se posent à l'Eglise, des dangers qu'elle court, se dessine déjà nettement. Nous avons déjà dit qu'on lui reprochait son fondamentalisme; l'Eglise, dit-on, s'opposerait en réalité à la société démocratique, elle entraverait la liberté d'opinion et de croyance et travaillerait à édifier un Etat de Dieu. Même en dehors de ce reproche, la substance intérieure de la foi biblique est de plus en plus minée. La mort sur la croix, l'Ascension et le message de la rédemption sont fondamentalement mis en doute. Les disciples n'auraient eu en fait que des visions, même le sermon sur la montagne n'aurait pas été prononcé. Et l'idée que l'Eglise devrait s'abolir elle-même en faveur d'une religiosité postchrétienne trouve de plus en plus de partisans.

A cela s'oppose la force de foi des croyants, qui par millions trouvent aujourd'hui encore dans la foi de l'Eglise le chemin qui leur permet de devenir vraiment un être humain. Durant les grandes dictatures de notre siècle, la foi chrétienne a été maintes fois déclarée morte; seuls les incorrigibles et les inamendables restaient avec elle, disait-on. Après la chute de ces potentats, nous voyons que les croyants mis au ban de la société ont été les véritables témoins de l'humanité, et qu'ils ont libéré la voie de la reconstruction. La foi chrétienne a beaucoup plus d'avenir que ces idéologies qui l'invitent à se supprimer elle-même.


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La tradition de la foi a-t-elle aussi besoin d'un nouveau ton, d'un nouvel accent?


Je pense que oui; car si tant de fatigue accable les chrétiens, du moins en Europe, c'est bien le signe qu'un nouveau ton est nécessaire. J'ai lu l'histoire d'un prêtre orthodoxe qui disait : "J'ai fait tant d'efforts, et pourtant les gens ne m'écoutent pas, ils s'endorment ou ils ne viennent pas du tout. Sans doute n'avait-il pas la bonne manière de parler. C'est une expérience typique, d'autres la font aussi. L'important, c'est que le prédicateur ait lui-même une relation intérieure avec l'Ecriture Sainte, avec le Christ, à partir de la parole vivante, et qu'en homme du temps où il vit et qui est le sien, d'où il ne s'enfuit pas, il élabore intérieurement sa foi. Et ensuite, s'il peut vraiment parler personnellement, profondément, alors le ton nouveau  vient tout seul.


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Il y a des années, vous avez exprimé l'espoir que se dessine quelque chose comme "l'heure de la Pentecôte dans l'Eglise". Il y a, disiez-vous, des groupes de jeunes gens qui adhèrent avec une résolution ouvertement déclarée à la foi tout entière de l'Eglise, la "catholicité pleine et indivisée". A-t-on besoin de nouveaux chrétiens plus courageux, plus fiers? Vous avez affirmé un jour que l'Eglise n'avait pas besoin aujourd'hui de nouveaux réformateurs, mais plutôt de nouveaux saints, venus d'eux-mêmes, poussés par la vitalité intérieure de la foi et redécouvrant ainsi la richesse de la foi et son inaliénabilité.

Pour en rester d'abord aux mots "réformateurs" et "saints" : chaque saint est un réformateur, en ce sens qu'il anime de nouveau l'Eglise et aussi la purifie. Mais par le mot de "réformateurs", on entend plus fréquemment des gens qui décident de mesures structurelles et se meuvent pour ainsi dire dans le domaine des structures. Et de ceux-là, je dirais que nous n'en avons pas réellement un besoin aussi urgent pour l'instant. Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont de gens qui sont intérieurement habités par le christianisme, le vivent comme un bonheur et un espoir et sont ainsi devenus des âmes aimantes. C'est cela que nous appelons des saints.
Les vrais réformateurs de l'Eglise, grâce auxquels elle est redevenue plus simple et a ouvert ainsi de nouveaux accès à la foi, ont toujours été les saints. Pensons seulement que saint Benoît, à la fin de l'Antiquité, crée la forme de vie qui permet au christianisme de se répandre avec la migration des peuples. Ou pensez à François et Dominique - dans une Eglise féodale, en train de se pétrifier, éclate le tout nouvel essor d'un mouvement évangélique qui vit la pauvreté de l'Evangile, sa simplicité, sa joie, et déclenche ensuite un vrai mouvement de masse. Ou bien rappelons-nous le XVIe siècle. Le Concile de Trente était important, mais s'il a pu s'imposer comme une Réforme catholique, c'est qu'il y a eu des saints comme Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Ignace de Loyola, Charles Borromée et beaucoup d'autres. Frappés intérieurement par la foi, ils l'ont vécue à leur manière à eux, c'est leur exemple qui a ensuite permis les réformes, celles qui étaient nécessaires et salutaires. Voilà pourquoi je dirais que les réformes, aujourd'hui, ne viendront certainement pas des forums ou synodes, qui ont aussi leur raison d'être et parfois leurs nécessités. Les réformes viendront de personnalités convaincantes, que nous pourrons appeler des saints.

mardi 9 août 2011

Edith Stein


mardi 09 août 2011

Ste Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein), o.c.d., copatronne de l'Europe (1891-1942)

Sa vie ici

 Une conférence à lire ici : Exaltation de la Croix I                                               Exaltation de la Croix II 
Une autre conférence ici : Le mystère de Noël




Pape Benoît XVI
Audience générale du 13/08/2008 (trad. © Libreria Editrice Vaticana)



« Jésus est ici aussi au milieu de nous »
      Celui qui prie ne perd jamais l'espérance, même lorsqu'il en vient à se trouver dans des situations difficiles voire humainement désespérées. C'est ce que nous enseigne la Sainte Écriture et ce dont témoigne l'histoire de l'Église. Combien d'exemples, en effet, pourrions nous apporter de situations où c'était véritablement la prière qui a soutenu le chemin des saints et du peuple chrétien ! Parmi les témoignages de notre époque je voudrais citer celui de deux saints dont nous célébrons ces jours-ci la mémoire : Thérèse Bénédicte de la Croix, Édith Stein, dont nous avons célébré la fête le 9 août, et Maximilien Marie Kolbe, que nous célébrerons le 14 août, veille de la solennité de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie. Tous deux ont conclu leur vie terrestre par le martyre dans le camp d'Auschwitz. Apparemment leurs existences pourraient être considérées comme un échec, mais c'est précisément dans leur martyre que resplendit l'éclair de l'amour, qui vainc les ténèbres de l'égoïsme et de la haine. A saint Maximilien Kolbe sont attribuées les paroles suivantes qu'il aurait prononcées en pleine fureur de la persécution nazie : « La haine n'est pas une force créatrice : seul l'amour en est une »...

      Édith Stein, le 6 août 1942, à trois jours de sa fin dramatique, approchant de ses consœurs du monastère de Echt, en Hollande, leur a dit : « Je suis prête à tout. Jésus est ici aussi au milieu de nous. Jusqu'à présent j'ai pu très bien prier et j'ai dit de tout mon cœur : ' Ave, Crux, spes unica. Je te salue, ô croix, notre unique espérance ' ». Des témoins qui sont parvenus à échapper au massacre horrible ont raconté que Thérèse Bénédicte de la Croix, tandis qu'elle revêtait l'habit carmélitain, avançait consciemment vers sa mort. Elle se distinguait par son comportement empli de paix, par son attitude sereine et par des manières calmes et attentives aux nécessités de tous. La prière a été le secret de cette sainte copatronne de l'Europe, qui « même après être parvenue à la vérité dans la paix de la vie contemplative, a dû vivre jusqu'au bout le mystère de la croix » (Jean-Paul II, Spes aedificandi).

mercredi 31 mars 2010

Exaltation de la Croix II, Edith Stein, 14 septembre 1941



Dans sa sancta Regula, saint Benoît a fait coïncider le début du jeûne monastique avec le fête de l'Exaltation de la Croix.La longue joie de Pâques et les grandes fêtes de l'été - et finalement celle du Couronnement de la Reine du ciel - risquaient de voiler en nous l'image du Crucifié, ou même de l'estomper, comme la croix resta cachée pendant les premiers siècles de la chrétienté. Mais lorsque fut venue son heure, la Croix apparut dans le ciel, resplendissante, nous incitant à retrouver le bois d'ignominie, enfoui et oublié, et à reconnaître en lui le signe du salut, le symbole de la foi et l'insigne des croyants. Chaque année, lorsque l'Église la dresse devant nous, nous devons nous rappeler l'injonction du Seigneur : "Qui veut me suivre, qu'il se charge de sa croix." Se charger de sa croix signifie prendre le chemin de la pénitence et du renoncement. Suivre le Sauveur, c'est pour nous religieuses se laisser clouer à la Croix par les trois clous des vœux. Exaltation de la Croix et renouvellement des vœux vont de pair.

Le Sauveur nous a précédées sur la voie de la pauvreté. Toutes les richesses du ciel et de la terre lui appartenaient; elles ne représentaient pour lui aucun danger: il pouvait en user et garder son cœur parfaitement libre. Sachant que les hommes, eux, sont pratiquement incapables de posséder des biens sans s'y attacher et en devenir les esclaves, il renonça à tout et montra, par son exemple plus encore que par ses conseils, que seul celui qui ne possède rien possède tout. Sa naissance dans l'étable, sa fuite en Égypte, signifiaient déjà que le Fils de l'Homme n'avait aucun lieu où poser sa tête. Qui le suit doit savoir qu'ici-bas l'homme n'a pas de demeure permanente. Plus fortement nous l'éprouverons, plus ardemment nous rechercherons notre future demeure et jubilerons à la pensée d'avoir notre droit de cité au ciel.

En ce jour, il est bon de se répéter que la pauvreté nous demande d'être prêtes à quitter même le couvent familier. Nous nous sommes engagées à respecter la clôture et c'est ce que nous faisons à nouveau lorsque nous renouvelons nos vœux.Mais Dieu ne s'est pas engagé à nous maintenir pour toujours entre les murs du cloître. Pour Dieu, la clôture est sans importance car il a d'autre murs pour nous protéger. Il y a là quelque chose de comparable aux sacrements.Ce sont pour nous les moyens ordinaires de la grâce, et nous ne pouvons jamais les recevoir avec trop de zèle; cependant Dieu ne leur est pas lié. Si une contrainte extérieure venait à nous couper des sacrements, il pourrait, d'une autre manière et abondamment, compenser ce manque; et il le fera d'autant plus généreusement que nous aurons été fidèles à recevoir les sacrements. C'est donc notre devoir de respecter aussi scrupuleusement que possible les prescriptions de la clôture, pour vivre librement avec le Christ, cachées en Dieu. Si nous étions jetées à la rue, mais que nous leur demeurions fidèles, le Seigneur posterait ses anges autour de nous, et ils feraient de leurs ailes une enceinte de paix autour de nos âmes, plus sûres que les murailles les plus hautes et les plus solides. Nous n'avons pas à désirer cela. Nous sommes en droit de prier pour que cette épreuve nous soit épargnée, mais à condition que nous ajoutions sincèrement : non pas ma volonté, mais la tienne. Le vœu de pauvreté doit être renouvelé sans réserve.

Que ta volonté soit faite. C'est en cela que consista la vie du Sauveur. Il vint au monde pour faire la volonté du Père; non seulement pour expier par son obéissance le péché de désobéissance, mais encore pour ramener les hommes, par la voie de l'obéissance, à leur destination d'origine.

Il n'a pas été donné à la volonté de la créature de jouir d'une liberté et d'une autonomie absolues. Cette volonté est appelée à s'harmoniser à la volonté divine. Si elle réalise cette harmonie dans une volontaire soumission, elle pourra librement collaborer à l'achèvement de la création. Quand la créature libre se refuse à cette harmonie, elle tombe dans la servitude.

La volonté humaine conserve la possibilité de choisir, mais elle reste sous l'emprise des créatures; celle-ci la tirent et la poussent dans des directions qui l'éloignent de l'épanouissement de sa nature, tel que Dieu l'avait voulu, et par là du but qui lui était destiné dans sa liberté originaire. Perdant cette liberté originaire, elle perd la sûreté de ses décisions, devient hésitante et labile, tiraillée entre le doute et les scrupules ou endurcie dans son égarement. Il n'y a à cela nul autre remède que de suivre le Christ, le Fils de l'Homme qui non seulement a obéi sans condition au Père céleste, mais qui s'est également soumis aux hommes que la volonté du Père plaçait au-dessus de lui. L'obéissance établie par Dieu libère la volonté asservie au monde et lui rend sa liberté. C'est par conséquent le chemin de la pureté du cœur.

Aucun esclavage n'est plus terrible que celui des passions. Sous leur poids, le corps, l'âme et l'esprit perdent leur force et leur santé, leur éclat et leur beauté. De même qu'il n'est guère possible à l'homme, marqué par le péché originel, de posséder quelque chose sans s'y attacher, de même l'inclination naturelle comporte le danger de dégénérer en passion, avec toutes ses conséquences tragiques.

Pour y faire face, Dieu nous donne deux remèdes : le mariage et la virginité. La virginité est la voie la plus radicale et par là-même la plus facile; mais ce n'est certainement pas la raison la plus profonde pour laquelle le Christ nous a précédées sur cette voie. Le mariage est certes un grand mystère en tant que symbole du lien entre et l'Église, et en tant que qu'il en est l'instrument. Mais la virginité est un mystère encore plus grand. Elle n'est pas seulement symbole et instrument de l'union nuptiale au Christ et de la fécondité surnaturelle qui en découle - elle y est participante. Elle vient des profondeurs de la vie divine et elle y reconduit. Dans son amour sans réserve, le Père éternel a transmis au Fils la plénitude de sa nature, et en retour le Fils se donne sans réserve au Père. Le passage du Dieu-Homme dans le temps n'a rien altéré ce don absolu de Personne à Personne. Appartenant de toute éternité au Père, il ne pouvait que recevoir, dans l'unité de sa nature divine et humaine, les hommes qui voulaient se donner à lui, pour les offrir au Père comme membres de son Corps mystique. C'est la raison de sa venue dans le monde. La fécondité de son éternelle virginité consiste en sa puissance de donner aux âmes la vie surnaturelle. La fécondité des vierges qui suivent l'Agneau consiste en ceci que, dotées d'une force intacte et se donnant sans partage, elles reçoivent la vie divine, et peuvent, dans l'union avec le Chef divin et humain, la transmettre à d'autres âmes, et ainsi associer d'autres membres à la Tête du Corps mystique.

La virginité divine se double d'une répugnance essentielle au péché, perçu comme le contraire de la sainteté de Dieu. Mais de cette détestation du péché jaillit un indéfectible amour des pécheurs. Le Christ est venu arracher les pécheurs au péché et rétablir l'image de Dieu dans les âmes profanées. Il vient comme un enfant du péché - ce que manifeste son arbre généalogique et toute l'histoire de l'Ancienne Alliance - recherchant la compagnie des pécheurs pour se charger de tous les péchés du monde et les porter sur le bois d'ignominie de la Croix, qui devient ainsi le signe de sa victoire.

C'est pour cela que les âmes virginales n'ont aucun dégoût des pécheurs : la force de leur pureté surnaturelle ne craint aucune souillure. L'amour du Christ les pousse à descendre dans la nuit la plus noire, et aucune joie maternelle sur terre n'est comparable à la félicité de l'âme qui peut faire jaillir dans la nuit du péché la lumière de la grâce. La Croix est le chemin qui y conduit. C'est au pied de la Croix que la Vierge des vierges est devenue la Mère de la grâce.

lundi 29 mars 2010

Exaltation de la Croix I, Edith Stein, 14 septembre 1939

Ave Crux, spes unica !

"Salut, ô Croix, notre unique espérance", voilà l'appel que l'Église nous exhorte à lancer, en ce temps consacré à la contemplation des souffrances de notre Seigneur Jésus-Christ. La jubilation de l'alleluia pascal avait mis fin au chant grave de la Passion. C'est pourtant en pleine joie de Pâques que l'on a retiré le voile qui couvrait le signe de notre salut, au moment où nous fêtions le souvenir des retrouvailles avec le Disparu. Ce signe, à la fin des célébrations de l'Église, nous est un salut venant du cœur du Rédempteur. Et maintenant que l'année liturgique touche à sa fin, le voilà à nouveau élevé devant nous, et il retiendra notre regard jusqu'à ce que, élevé devant nous, et il retiendra notre regard jusqu'à ce que, une nouvelle fois, l'alleluia pascal nous invite à oublier pour un temps la terre et à nous réjouir des noces de l'Agneau.
Notre saint Ordre nous fait commencer le carême par l'Exaltation de la sainte Croix. C'est aussi au pied de la Croix qu'il nous conduit pour le renouvellement de nos vœux.
Le Crucifié nous regarde et nous demande si nous sommes toujours prêtres à tenir ce que nous lui avons promis dans une heure de grâce. Il a quelque raison de nous le demander. Plus que jamais, la Croix est aujourd'hui un signe de contradiction. Les partisans de l'Antichrist l'outragent avec une hargne bien pire que celle des perses qui jadis l'avaient dérobée. Ils profanent les images de la Croix, s'efforçant par tous les moyens de l'arracher du cœur des chrétiens, et ils y sont trop souvent parvenus - même auprès de ceux qui, comme nous, avaient fait vœu de porter la Croix à la suite du Christ.
C'est pourquoi le Sauveur nous adresse un regard grave et interrogateur et demande à chacune d'entre nous : veux-tu rester fidèle au Crucifié ? Réfléchis bien. Le monde est flammes, la lutte ouverte entre le Christ et l'Antichrist a commencé. Prendre parti pour le Christ peut te coûter la vie. Pèse bien ce à quoi tu t'engages. Prononcer et renouveler ses vœux est une chose terriblement grave. Tu t'engages devant le Seigneur du ciel et de la terre, et si tu ne le fais pas dans un sérieux absolu, tu tomberas entre les mains du Dieu vivant.
Devant toi, le Sauveur pend à la Croix, parce qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort sur la Croix. Il n'est pas venu au monde pour accomplir sa volonté, mais celle du Père. Si tu veux devenir l'épouse du Crucifié, il te faut renoncer entièrement à ta propre volonté et ne rien désirer d'autre que d'accomplir la volonté de Dieu. Il te parle à travers la sainte Règle et les Constitutions de ton Ordre. Il te parle par la bouche de tes supérieures. Il te parle dans le murmure de l'Esprit Saint au plus profond de ton coeur. Pour rester fidèle à ton vœu d'obéissance, jour et nuit tu devras être attentive à cette voix, et obéir à ses commandements. Cela signifie crucifier ta volonté propre et ton amour-propre, chaque jour et à tout instant.
Devant toi, ton Sauveur pend à la Croix, nu et démuni, parce qu'il a choisi la pauvreté. Qui veut le suivre doit renoncer à tous les biens terrestres. Pour cela, il ne suffit pas d'avoir tout laissé derrière toi en entrant au couvent; il te faut persister dans cet engagement. Recevoir avec gratitude ce que la Providence divine t'envoie; renoncer joyeusement à ce dont elle veut te priver; renoncer joyeusement à ce dont elle veut te priver; et ne pas te soucier de ton propre corps, de tes petits besoins, de ses envies, mais en laisser le soin à ceux qui en ont la charge; ne pas te préoccuper du lendemain ni du prochain repas.
Devant toi, ton Sauveur pend à la croix, le cœur ouvert. Il a répandu le sang de son coeur pour gagner ton coeur. Si tu veux le suivre dans la sainte chasteté, ton cœur doit se purifier de tout désir terrestre : il faut que Jésus le Crucifié soit l'unique objet de tes désirs, de tes aspirations, de tes pensées.
Trembles-tu maintenant devant la grandeur de ce que tes vœux exigent de toi ? Ne t'effraye pas. Certes, ce que tu promets dépasse de loin tes pauvres forces humaines. Mais cela n'excède pas la force du Tout-Puissant, et cette force sera la tienne si tu te confies à lui, s'il reçoit ton serment de fidélité. Il l'a fait le jour de tes vœux et aujourd'hui il est prêt à le faire à nouveau.
C'est le cœur aimant de ton Rédempteur qui t'invite à le suivre. Il exige ton obéissance, parce que la volonté humaine est aveugle et faible; elle est incapable de trouver son chemin tant qu'elle ne se donne pas tout entière à la volonté divine. Il exige la pauvreté, car nos mains, pour recevoir les biens du ciel, doivent être vides des biens de ce monde. Il exige la chasteté, car seul un cœur détaché de tout amour terrestre est libre pour l'amour de Dieu. Les bras du Crucifié sont étendus pour t'attirer sur son cœur. Il veut ta vie pour te donner la sienne. Ave Crux, spes unica !

Le monde est en flammes. Le feu peut aussi bien embraser notre maison. Mais, au-dessus de toutes les flammes, se dresse la croix que rien ne peut consumer. Elle est le chemin de la terre au ciel. Celui qui l'embrasse avec foi, avec amour et dans l'espérance, elle l'emporte au sein de la Trinité.
Le monde est en flammes. Sens-tu l'urgence de les éteindre ? Élève ton regard vers la Croix. Du coeur ouvert jaillit le sang du Rédempteur, le sang qui éteint les flammes de l'enfer. Libère ton coeur dans l'accomplissement fidèle de tes vœux, et le flot de l'amour divin le remplira jusqu'à le faire déborder et lui fera porter du fruit jusqu'aux confins de la terre. Entends-tu le gémissement des blessés sur tous les champs de batailles d'Ouest en Est ? Tu n'es ni médecin ni infirmière, et tu ne peux panser leurs plaies. Tu es enfermé dans ta cellule et tu ne peux pas parvenir jusqu'à eux. Entends-tu le cri d'angoisse des mourants ? Tu voudrais être un prêtre et les assister. Es-tu émue de la détresse des veuves et des orphelins ? Tu voudrais être un ange consolateur et te porter à leurs secours. Lève les yeux vers le Crucifié. Si tu es son épouse, dans la fidèle observance de tes vœux, son précieux sang sera aussi le tien. Liée à lui, tu seras présente partout, comme il l'est aussi. Non pas ici ou là, comme le médecin, l'infirmière ou le prêtre, mais sur tout les fronts, en chaque lieu de désolation - présente, dans la force de la Croix. Ton amour compatissant, l'amour qui vient du Coeur divin, te portera partout, et partout répandra son sang précieux - qui apaise, qui guérit, qui sauve.
Les yeux du Crucifié se posent sur toi : il t'interrogent, ils te scrutent. Es-tu prêt à refaire alliance avec le Crucifié ? Que vas-tu lui répondre ? "Seigneur, à qui irions-nous ? Toi seul as les paroles de la vie éternelle." Edith Stein



Le signe de la Croix

Au matin, après la profonde nuit,
La mère ouvre la porte
Des petits enfants qui guettent et qui sommeillent;
Elle ouvre le volet et la lumière surgit

Aveuglante, éclatante, une lumière forte
Qui fait bondir les petits cœurs en veille;
Ils se lèvent encore endormis
Et lèvent les bras vers celle qui réconforte;

Elle plie la main pour le geste immémorial
Le signe du Salut, le signe de la Vie,
Qui réveille l’âme obscure et presque morte
Le signe de la Croix, le salut éternel.

Le geste de la Croix, le signe de Jésus-Christ
Qui enveloppe et protège de la sorte
Les enfants chéris, les petits fidèles.
C’est Jésus en personne qui après la nuit

A entrouvert de nos âmes verrouillées la porte
Il a réclamé son du, des baisers, des mimis
Il a ouvert les bras et mes enfants,
En riant,
Ont dit oui.

lundi 21 décembre 2009

Le mystère de Noël , conférence d'Edith Stein, Janvier 1931

"Le Fils du Père éternel dut descendre de la gloire du ciel parce que le mystère du mal avait enveloppé le monde de ténèbres."


L'Avent et Noël

Quand les jours se font courts, quand les premiers flocons d'un véritable hiver se mettent à tomber, timidement, silencieusement montent en nous les premières pensées de Noël. De ce simple mot se dégage un tel charme que nul cœur ne peut lui résister. Même les fidèles d'une autre foi, les incroyants, ceux pour qui l'histoire de l'enfant de Bethléem ne signifie rien, se préparent à la fête et se demandent comment, ce jour-là, faire jaillir autour d'eux une étincelle de joie. C'est déjà des semaines, des mois à l'avance, comme un chaud courant d'amour qui se répand sur la terre. La fête de l'amour et de la joie - c'est bien cela, l'étoile vers laquelle tous marchent en ce début d'hiver.
Mais pour le chrétien, surtout le chrétien catholique, Noël est encore autre chose. C'est à la crèche que l'étoile le conduit, à l'Enfant qui apporte la paix à la terre. C'est ce que l'art chrétien nous dépeint en tant d'images émouvantes, et que nous chantent de vieilles mélodies, toutes pleines de la magie de l'enfance.
Dans le cœur de celui qui vit avec l'Église, les cloches du Rorate et les chants de l'Avent réveillent une saine nostalgie; et celui à qui s'est ouverte l'inépuisable source de la liturgie entend jour après jour le grand prophète de l'Incarnation marteler ses exhortations et ses promesses : Cieux, répandez d'en haut votre rosée, et que les nuées fassent pleuvoir leJuste. Le Seigneur approche! Adorons-le! Viens Seigneur, ne tarde pas! - Jérusalem, crie ta joie car ton Sauveur vient à toi!
Du 17 au 24 décembre, ce sont ensuite les grandes antiennes "O" du Magnificat : O Sagesse, O Adonaï, O Fils de la race de Jessé, O Clé de la Cité de David, O Orient, O Roi des Nations qui, avec une ardeur et une ferveur grandissantes, lancent leur appel : Viens pour nous sauver. Et toujours plus pressante, retentit la promesse : Voyez, tout est accompli, et finalement : Sachez aujourd'hui que le Seigneur vient, et demain vous le verrez dans sa gloire.
Lors de la veillée, quand scintille l'arbre de lumière et que s'échangent les cadeaux, le désir inassouvi d'une autre lumière monte en nous, jusqu'à ce que sonnent les cloches de la messe de minuit et que se renouvelle, sur des autels parés de cierges et de fleurs, le miracle de Noël. Et le Verbe s'est chair. Nous voilà parvenus à l'instant bienheureux où notre attente est comblée.

Les fidèles du Fils de Dieu fait homme.

Cette joie de Noël, chacun de nous a pu l'éprouver; mais le ciel et la terre ne sont pas encore unis. Aujourd'hui encore, l'étoile de Bethléem brille dans une nuit profonde. Déjà au lendemain de Noël, l'Eglise dépose ses ornements blancs pour revêtir la pourpre du sang et, au quatrième jour, le violet du deuil. Etienne, premier martyr à suivre le Seigneur dans la mort, et les Saints Innocents, les nourrissons de Béthléem et de Juda impitoyablement massacrés, font cortège à l'Enfant dans la crèche. Qu'est-ce que cela signifie? Où donc est l'allégresse des cohortes célestes, où est la tranquille félicité de la nuit sainte? Où est la paix sur terre?
Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais tous ne sont pas de bonne volonté. Le Fils du Père éternel dut descendre de la gloire du ciel parce que le mystère du mal avait enveloppé le monde de ténèbres. La nuit couvrait la terre, et il vint comme la Lumière qui brille dans les ténèbres; mais les ténèbres ne l'ont pas reçu. A ceux qui l'accueillirent, il apporta la lumière et la paix : la paix avec le Père céleste, la paix avec tous ceux qui, comme eux, sont des fils de lumière et des enfants du Père, et la profonde paix du coeur - mais non la paix avec les enfants des ténèbres. A eux, le Prince de la Paix n'apporte pas la paix mais le glaive. Pour eux il est la pierre d'achoppement contre laquelle ils s'élancent et se brisent. C'est là une vérité difficile et grave, que l'image poétique de l'Enfant dans la crèche ne doit pas nous masquer.

Le mystère de l'Incarnation et le mystère du mal sont étroitement liés. Surla lumière descendue du ciel se détache, d'autant plus sombre et menaçante, la nuit du péché.

L'Enfant de la crèche tend les mains, et son sourire semble déjà exprimer ce que l'homme dira plus tard : "Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous le fardeau." Les premiers à suivre son appel sont les pauvres bergers des champs de Bethléem, à qui l'éclat du ciel et la voix de l'ange annoncèrent la bonne nouvelle et qui disant : Allons à Bethléem, se mirent en marche; ce sont les rois, venus du lointain Orient, qui, avec la même foi simple, suivirent la merveilleuse étoile. Sur eux les mains de l'Enfant répandirent une rosée de grâces, et ils se réjouirent d'une grande joie.
Ces mains donnent et exigent à la fois : sages, déposez votre sagesse et devenez simples comme des enfants; rois, donnez vos couronnes et vos trésors et rendez humblement hommage au Roi des rois; prenez sans hésiter votre part des peines, des souffrances et des fatigues que son service exige.Et vous, enfants, qui n'avez encore rien à offrir, c'est votre tendre vie, avant même qu'elle ait vraiment commencé, que vous prennent les mains de l'Enfant - et à quelle meilleure fin pourrait-elle servir que d'être sacrifiée au Seigneur de la vie?
Suis-moi, disent les mains de l'Enfant comme plus tard la bouche de l'Homme. Ainsi a t-il appelé le disciple que le Seigneur aimait, qui appartient lui aussi à la suite de l'Enfant. Saint Jean partit sans demander où ni pourquoi. Il abandonna la barque de son père et suivit le seigneur sur tous ses chemins, jusqu'au Golgotha. Suis-moi. Cet appel, le jeune Etienne l'entendit à son tour. Il suivit le Seigneur dans son combat contre les puissances des ténèbres, contre l'aveuglement et le refus obstiné de croire. Il le suivit aussi dans son esprit, l'Esprit d'amour qui combat le péché mais qui aime le pécheur, et qui devant Dieu plaide en faveur du meurtrier jusque dans la mort.
Ces silhouettes agenouillées autour de la crèche sont des figures de pure lumière : les frêles Innocents, les Bergers confiants, les humbles Rois-mages, Etienne, le disciple ardent, et Jean, l'apôtre de l'Amour; tous ont répondu à l'appel du Seigneur. En face d'eux se dresse la nuit de l'inconcevable endurcissement, de l'aveuglement : celui des docteurs de la Loi, capables de prévoir l'heure et le lieu de la naissance et de dire : Allons à Bethléem, et celui du roi Hérode, qui veut tuer le Seigneur de la vie.
Devant l'Enfant de la crèche, les esprits se divisent. Il est le Roi des rois, celui qui règne sur la vie et la mort. Il dit : Suis-moi, et qui n'est pas pour lui est contre lui. Il le dit aussi pour nous, et nous place devant le choix entre lumière et ténèbres.