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vendredi 24 septembre 2010

Le Jansénisme de Michel Houellebecq



Notes d'une conférence sur le Jansénisme de Michel Houellebecq ici.

 La possibilité d'une île


"Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé,
Il a fallu que tu reviennes.

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur,
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s'unissent et renaissent.

Entré en dépendance entière,
Je sais le tremblement de l'être
L'hésitation à disparaître,
Le soleil qui frappe en lisière

Et l'amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l'instant;
Il existe au milieu du temps
La possibilité d'une île.
"

jeudi 23 septembre 2010

Houellebecq par Restif

A propos de l'entretien de Houellebecq avec Finkielkraut dont vous pouvez lire la retranscription ici au sujet de son dernier ouvrage, La carte et le territoire, des réflexions de Restif qui peuvent intéresser bon nombre d'entre vous et que je mets donc à l'honneur : 


J'ai été extrêmement touché par la parole houellebecquienne, par toute l'immense distance qu'on sent entre son personnage publique, les dithyrambes hallucinés des fans et journalistes et ce qu'il sait de lui-même, de sa place véritable dans l'histoire de la littérature. Cet écrivain  est d'une très grande finesse et d'une infinie sensibilité presque douloureuse à ressentir. Une chose est certaine en ce qui le concerne, il  a payé sa livre de chair, "son prix aux sorcières" comme le disait Céline, l'art d'écrire ne lui tombe pas du ciel, et l'une des clés de son succès est peut-être bien dans son authenticité. Au siècle de l'ersatz les gens ont désespérément besoin d'un peu d'authenticité comme d'eau fraîche. Cette "liberté" dont il parle, qu'il pressent donner, et qui est bien sûr d'abord une liberté du discours dans un monde politiquement correct, cette liberté est étroitement corrélée à cette vérité intime de l'être, ce qui sourd d'un homme et qui ne peut provenir que de la douleur. On ne ment pas à la douleur, et toute la distance qu'il réussit à maintenir entre lui  et l'horreur de vivre (n'étant pas croyant il n'y a à ses blessures passées nulles compensations si ce n'est celle dérisoire du succès médiatique et historiquement condamné, ce qu'il sait), toute cette distance donnée à ses livres cette texture de tristesse qui touche profondément les gens et donne son poids aux réflexions développées. Mais sans cette réalité de l'expérience douloureuse, déceptive,que l'on perçoit derrière l'écriture, reflet de l'homme, il ne pourrait y avoir cette correspondance étroite, amicale, entre Michel Houllebecq et son public.

" Il y a une poésie qui se crée au moment où l’inexactitude se perd" dit-il à un moment. Phrase très intéressante qui témoigne d'un amour de la perfection, d'une admiration éperdue pour l'excellence, il y a là aussi à mon sens une clef pour la compréhension de ce qu'il aime et admire dans la science, cette poésie qui surgit de l'exactitude parfaite (on sait qu'on ne peut être grand mathématicien sans être suffisamment poète, c'est quelqu'un de la taille d' Einstein  ou de Bohr qui l'a dit). C'est très baudelairien aussi, cette quête d'une adéquation parfaite entre fond et forme, et ici on se souviendra non seulement de l'admiration de M.H pour Baudelaire mais plus encore de ce qu'il est, aussi, poète. "Croyez aux mètres poétiques anciens, aux formes passées" a-t-il écrit je ne sais plus trop où. Il y a peut-être de ça dans son usage d'une forme très classique, 19èmiste, le désir d'être un artisan  aussi parfait que possible dans l'emploi d'une forme, quitte à lui sacrifier la position de novateur. Quand on ne peut pas être Proust ou  Céline, reste à conter aussi  bien que possible, en réutilisant tout ce que les plus grands maîtres -surtout Balzac et Flaubert (beaucoup Flaubert, énormément même; il y aurait long à dire)- ont si bien mis au point.C'est une forme de modestie. Il y a  une forme de renonciation pour parler au plus grand nombre, pour avoir cette utilité sociale dont il parle et qui, à mon sens, est son dernier grand espoir, ce qui le fait encore vivre.

Je partage l'analyse de Houellebecq sur la Première Guerre Mondiale : 14 -18 = fin de la France en tant qu'elle était encore spirituellement une grande puissance. La saignée l'a épuisée, lessivée. Ce n'est pas seulement que "les meilleurs sont morts" (Péguy tombé en 14, symbole!), ceux qui s'en sont tirés en ont été tellement marqués qu'il en est sorti une littérature du désespoir, cynique, comique, épouvantablement triste au fond et d'une lucidité terrible sur les forces qui transformèrent le monde en abattoir. Ainsi Céline, qui a quand même réinventé la littérature, non pas seulement sa forme mais la vision même qu'elle offrait de l'homme jusqu'à sa venue. Le voyage au bout de la nuit fut une Amérique nouvelle, un continent qui se dévoilait d'un coup, une Apocalypse -ce qui signifie aussi "Révélation" .
On méconnaît aujourd'hui encore (on s'est habitué...) le choc que fut Le voyage qui féconda la littérature à tel point qu'on lui doit Miller, Kerouac, (jusqu'à Bukowski et Fante), l'apparition d'une écriture plus crue, plus âpre, l'introduction de l'oralité et la réincarnation du picaro mais désormais un picaro sans Dieu. Et il y aurait bien plus à dire. Trotsky (et oui : remarquable lecteur)  fut le seul à comprendre  immédiatement, contre toute la critique,  que Céline n'était pas de gauche, que c'était le roman de l'écrasement de l'homme moderne qui trouvait la pour la première fois son illustration (on oubliera pas que Sartre pris une phrase de Céline comme épigraphe à La nausée : l'existentialisme provient de Céline). Houllebecq doit beaucoup à Céline, mais il n'a pas commis l'erreur de vouloir imiter son lyrisme (l'erreur de Nabe?). Céline a donc tiré son pessimisme comique grotesque de la guerre, toute sa vision de l'Homme comme créature écrasée par les puissances dantesques de la technique moderne, laquelle se découvrir d'un coup sous la forme des obus et de la mitraille. On pourrait ajouter les noms de Drieu, Aragon, Junger, deBreton, médecin soignant les traumatisés, toute la littérature a reçu la guerre dans sa chair, l'écriture a été portée sur les fonds baptismaux d'une horreur impensable jusqu'ici : dadaïsme,surréalisme, politisation de l'écriture (ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le premier roman de Drieu est 'La comédie de Charleroi), toute l'écriture tente de se réassembler sur une image de l'homme tombée en morceau avec la civilisation qui la portait.
Il y aurait aussi à méditer sur le début de l'épuisement, de la disparition de l'Art (peinture, musique) en corrélation avec cette boucherie (qu'on doit au fait que Guillaume croyait la race allemande supérieure, déjà , et oui, j'ai lu certaines de ses lettres incroyables). Enfin, je pourrai y passer deux pages, mais M.H semble bien analyser la grande guerre comme ce moment unique dans notre histoire où la France a déposé sa couronne de grande puissance historique et morale (et puis il y avait alors encore les colonies), où elle a renoncé à un effort trop immense. Et il est même particulièrement fin en choisissant l'année 1917. En effet, c'est l'année où LA MOITIE de l'armée française entre en mutinerie. Il faudra en fusiller des centaines (je ne connais pas bien les chiffres) et envoyer Pétain discuter avec les hommes, Pétain seul chef respecté voire aimé du poilu. N'empêche, les français que la république avait accoutré en soldats et avait envoyé par masses entières au laminoir en sortir à tout jamais guéri de la « grandeur » (nos pertes ne furent si énormes que par l'incurie du commandement, l'époque où on faisait faucher une division pour conquérir 20 mètres histoire d'avoir un bulletin à faire sonner dans les journaux. Lire Galtier-Boissière, caporal de rang, 2 ans au front dont un hiver à Souchez et en Artois.). Tout ça pour rien. C'est l'arrivée des américains qui donna le petit plus nécessaire pour la victoire, les deux armées étaient épuisées (et l'Allemagne avait le double d'homme faut dire. Car il ne faut rien retirer à l'héroïsme des poilus. L'homme que peint aujourd'hui Houllebecq est l'arrière-petit fils d'un massacre, son nihilisme est tout, sauf gratuit. Il ne lui reste plus que l'espoir de trouver un peu de tendresse avant le sommeil éternel...

dimanche 19 septembre 2010

Les territoires et la Carte

                                                               Photo "maison"

Il y a un thème récurrent chez les personnes dites de la réacosphère, c'est l'envie de partir de France, nation morte. Moi-même, souvent, l'envie me prend de quitter cette terre gangrenée par le mensonge et de "sauver" mes enfants. Mais outre le fait d'une impossibilité matérielle quasi-complète à partir, je me demande si ma vocation n'est pas tout bêtement de rester à ...ma place.


Car une mère de famille est gardienne de sa demeure.

"…ce grand écrivain ( Balzac ) ne paraît pas avoir bien compris lui-même ce que c’est que l’Absolu.( …). Mais l’Amérique n’était pas l’Absolu. C’était un point d’arrivée extrêmement difficile à atteindre, mais tout de même un point d’arrivée ou il serait possible de s’asseoir et d’où l’on reviendrait à la fin. l’Absolu, au contraire, est sans retour. On n’en revient pas parce que c’est un voyage sans fin." ( P. 543, Journal de L. Bloy. ).

Lu très vite quelques passages de "Grande Jonction" de Dantec : une image me hante : ce Territoire où un corbeau observe la fin de l’Homme : j’ai vécu dans ce territoire, j’y vis : on y trouve ces corbeaux, ces renards, ces cerfs….C’est mon territoire, je le traverse quinze fois par jour, le ciel y est bas et gris, le temps immobile, la vie suspendue . Le matin, quatre fois par semaine, je traverse une portion de ces bois et à partir du mois de mars jusqu’au mois de novembre, le jour se lève avec nous dans la voiture. Je regarde la cime des pins ensoleillée et c’est un décor de carte postale qui m’apparaît. On pourrait presque voir des plages de sable fin juste derrière ces pinèdes . Alors, je comprends une chose : ce lieu dans lequel j’habite, c’est le domaine dans lequel je peux entreprendre ma grande migration intérieure, le seul vrai grand voyage, la mission demandée, mon boulot de mère, ma Carte à suivre au jour le jour.

Voilà : je suis comme Moïse : je cherche pour mon peuple, mes enfants, la terre promise, une carte sûre. J’ai décidé de faire le seul voyage qui me soit permis de faire, avec mon mari et mes enfants : celui de l’Absolu. Nous arriverons, quand Dieu voudra, au terme de notre voyage, dans son Territoire. Ce sera le Paradis.
Une mère de famille entraîne dans un voyage qui pour but le ciel divin, ses enfants . C’est un Moïse qui doit avoir la foi d’un Abraham : sacrifier ses enfants dans la réalité terrestre, pour Dieu, les lui offrir pour qu’ils vivent de la seule vraie vie qui vaille la peine d’être évoquée, la seule vraie réalité qui nous est cachée, certes, mais qu’une mère chrétienne connaît .
Une mère de famille ouvre à ses enfants la voie, le chemin, la route de la sainteté.

« Compte tenu des caractéristiques de l’époque moderne, l’amour ne peut plus guère se manifester ; mais l’idéal de l’amour n’a pas diminué. Étant, comme tout idéal, fondamentalement situé hors du temps, il ne saurait ni diminuer ni disparaître.
D’où une discordance idéal-réel particulièrement criante, particulièrement riche ». ( Houellebecq, « Rester vivant » ) .
Dans le même temps, un Saint est celui qui actualise la bonne création, le bon monde dès à présent, sur cette planète, dans notre temps ou plutôt dans son époque à lui.
C’est sans doute pour cela que le martyre reste l’arme absolue contre ce royaume perverti : il remet la bonne création à sa place, sans se soucier du temps. Le geste d'amour parfait.

La discordance entre idéal-réel dont parle Houellebecq est battue en brèche par le saint.

Le drame de notre génération, c’est que l’on ne nous a pas appris à aimer.

Le bon Dieu doit tout recommencer à zéro avec ses créatures, comme dans l’ Ancien Testament : renouer ses alliances, plusieurs fois car les chutes sont innombrables chez l’homme. C’est parce qu’il chute qu’il est homme. Aller vers Dieu, le quitter, revenir, se détourner à nouveau, certes, mais il y avait un fil qui nous reliait, le fil de sa grâce, son Fils.
Avons-nous rompu ce fil  définitivement?
« Dieu avait chassé l’homme du Paradis terrestre. L’homme aujourd’hui chasse Dieu de toute la terre. »(L. Bloy)

 Cette Carte, cette demeure que nous construisons par nos mains et notre esprit (ce fil à tisser au quotidien), et bien sans doute pouvons-nous les transférer ailleurs, les créer ailleurs, dans d'autres territoires. C'est important de le souligner : tout est relatif d'une certaine façon en terme de territoires mais l'Absolu demeure notre réelle destination. 


vendredi 17 septembre 2010

La carte et le territoire, Michel Houellebecq dans Répliques avec Alain Finkielkraut.

 

Entre deux activités j'ai pris le temps de lire La carte et le territoire de Houellebecq et de retranscrire l'émission de Finkielkraut avec l'écrivain ici. 

J'ai bien aimé lire ce roman aux thèmes nombreux, je l'ai mieux compris, me semble t-il que" La possibilité d'une île", disons qu'il m'était plus accessible tout bêtement.
Le thème de l'amour dont Houellebecq dit qu'il "jouait à peu près le même rôle que chez Dostoïevski la question de l’existence de Dieu." me semble bien décrit dans ce livre avec, ce que Houellebecq dit encore :" une chance laissé à l'individu". L'écrivain explique que la bonne personne existe. Dans le roman il y aura même deux bonnes personnes pour le héros Jed Martin. Il rate les occasions mais enfin, deux bonnes personnes ont traversé, à un moment donné son existence. Un autre héros du livre, le commissaire Jasselin, lui, a trouvé la bonne personne, sa femme et il assume un quotidien aux épreuves pas si anodines que ça (par exemple, ils ne peuvent pas avoir d'enfants).
Je pense, qu'au delà de cette histoire de bonne personne, la liberté commence dans le choix opéré par les individus, refus ou acceptation. Tout commence dans ce choix. Les possibilités sont infinies à partir du choix et c'est là que ça devient intéressant... Alors évidemment, après il y a des circonstances plus ou moins heureuses et qui favorisent plus ou moins l'orientation de nos vies. Mais tout commence, la liberté se creuse ou agrandit son territoire au départ de ce choix.

Ce que je veux dire, c'est que toute vie mérite d'être vécue et trouve sa carte, son code, son sens, sans doute après notre mort. Bonne personne ou pas. Voilà ce que je pense. Voilà pourquoi la carte est plus intéressante que le territoire et pas forcément plus belle. 

Cette carte forgée au quotidien nécessite une certaine "bonne volonté" qui me fait irrésistiblement penser à la "petite bonté" proposée par Vassili Grossman pour avancer  (ou reculer! Faut savoir faire marche arrière, parfois c'est bien) et ne pas rester dans le mur."ça rate et ça n'arrête pas de rater pourtant, mais au final, la carte se crée et c'est cela qui importe.
Bon, ce sont des considérations de bonne femme et pas de la philosophie, vous trouverez mieux dans Répliques, dans les livres de Houellebecq et chez certains commentateurs. Vous vous forgerez votre propre réflexion, votre propre carte, à partir de votre territoire. Et vous y arriverez, à vivre, et votre propre carte sera magnifique, j'en suis persuadée,  même si le territoire était au départ un peu gris, et triste, et bourré de cailloux pointus qui vous ont blessé.