Affichage des articles dont le libellé est j'ai lu Murakami. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est j'ai lu Murakami. Afficher tous les articles

mercredi 10 avril 2013

Lever les yeux vers le ciel

"Les coïncidences se produisent un peu partout autour de nous, tout le temps. mais la plupart d'entre nous n'y font pas attention, nous les laissons filer, s'échapper. Comme les feux d'artifice en plein jour. On entend une sorte de petite explosion, mais même si on lève les yeux vers le ciel, on ne voit rien. Pourtant, si nous avions véritablement envie que quelque chose se réalise, il y aurait une forme visible qui apparaîtrait dans notre champ visuel, comme un message en suspension. Alors nous serions en mesure de le voir très clairement." (Murakami, "Saules aveugles, femme endormie", recueil de nouvelles)


Courriel à un ami : 

"Si tu avais assisté avec nous à cette homélie dans cette église toute neuve près de Washington paumée en pleine campagne, un clocher tout blanc, un champ devant avec des centaines de drapeaux blancs plantés en terre par le curé pour dévoiler les centaines d'avortements dans le pays, le sermon plein de vérité, de fureur et de force en citant nommément les membres pro avortement et en les traitant de nazis, cela un dimanche matin, dans une assemblée bourrée de jeunes couples avec gamins et  le curé à la fin qui explique qui a donné tant d'argent  pour l'église et les gens d'applaudir... Le curé, col romain, un type viril, au regard bien direct. Et tout cela, par hasard, c'était un dimanche, on avait loué une bagnole pour aller je ne sais plus où, on voit un magasin d'armes sur le bord de la route, les hommes veulent s'arrêter, on s'arrête, et moi j'étais préoccupée parce que je n'avais pas eu ma messe. Là dessus je sors au bout d'un moment, j'entends une cloche sonner au loin, je vois cette église. Catholique romaine church. Comment veux-tu que je n'ai pas la foi??"










mercredi 17 octobre 2012

Réelle Présence



"Pas d'erreur, il y avait deux lunes.
(...)
Komatsu lui avait dit : "Tengo, essaie de réfléchir à ceci. Les lecteurs ont toujours vu dans le ciel une lune, une seule. Tu es bien d'accord? Mais on peut supposer que personne n'a jamais vu deux lunes dans le ciel. Lorsqu'on introduit dans un roman quelque chose qu'aucun lecteur n'a encore vu, cela nécessite une description aussi précise et détaillée que possible."
C'était une opinion sensée." (1Q84, Livre 2, Haruki Murakami)

                                                                   ***


"L'écrivain, plus vite peut-être que le lecteur, apprend à se montrer humble devant ce-qui-est. Ce-qui-est, voilà son affaire. Le concret, voilà son moyen d'expression.
(...)
le romancier catholique a le sentiment que la vie s'ordonne suivant la perspective du mystère chrétien central : à savoir qu'en dépit de toute son horreur, elle valait la peine, au jugement de Dieu, qu'il souffre et meure pour elle."(Flannery O'Connor, Le romancier et le croyant)

                                                 ***
—" Pour vous, qu’est-ce que la fiction ?"
"Le Réel, soit le dévoilement de l’Invisible."(Mg Dantec)











Les livres que nous lisons peuvent se rapprocher, par analogie, des hosties que nous dévorons à la messe. L'idée m'est venue ce matin, à 8h01. J'ai regardé le réveil de mon mari. Il projette de gros chiffres verts flamboyants qui m'empêchent de dormir pratiquement chaque nuit. D'autres choses m'empêchent de dormir entre 3h et 5h du matin environ, mais ce réveil en fait partie, indéniablement.
De même que le Christ se donne à chaque individu qui se pointe dans une procession à l'autel le dimanche, Un et pourtant Multiple, de même un  livre se donne à toute personne qui l'achètera et le lira, unique dans son histoire et multiple dans sa distribution. Expérience personnelle avec le Verbe, vécu intime avec une parole écrite.
Cette analogie m'est venue parce qu'hier je lisais distraitement un article du Stalker sur George Steiner qui emploie le terme de "réelle présence" à propos du Christ présent dans l'eucharistie. Je me suis arrêtée à ce terme, je ne suis pas allée plus loin ni plus profond dans ma lecture pour le moment et peut-être d'ailleurs n'irai-je pas au delà : n'oubliez pas que je suis une crevette qui aime à vivre à la surface des éléments; je peux m'enfoncer sous un peu de sable mais guère plus.
Je pense donc que la méditation de ce mystère eucharistique -c'est un vrai mystère pour qui s'y arrête cinq secondes : le même Dieu qui se donne à tous et chacun en particulier- et la réflexion sur qu'est-ce que lire     -j'avais lu au coeur de la nuit quelques pages de 1Q84 de Murakami- ont abouti ce matin à ce croisement de courants, à cette analogie évidente, à 8h01 précises.
Cela m'arrive fréquemment d'avoir de bonnes idées le matin, au sortir de la nuit où mon cerveau n'a cessé de s'activer, où mon cerveau a été plus actif que jamais, libéré de contingences intellectuelles, morales, psychologiques qui le freinent en journée.

Il y a deux jours, vers 2h du matin, je suis montée dans mon bureau et j'ai allumé mon ordinateur et je suis tombée sur les conseils très scientifiques d'un ami à propos de l'insomnie. Il ne m'écrivait pas personnellement mais en le lisant sur le net je savais que c'était lui, cet ami, qui écrivait. Bien évidemment il expliquait qu'il ne fallait pas allumer la télévision ou son ordinateur en cas de panne de sommeil. Ce que j'avais fait, du moins en ce qui concerne le deuxième élément. Je ricanais donc sombrement en lisant sa prose : "Ecoutez un peu de musique douce, mangez un biscuit, détendez-vous" : j'avais tout faux comme d'habitude et ma nuit était devenue un bruit aussi aigu et envahissant que le son du ressac de la mer en pleine tempête.

Tout ceci pour dire que j'ai des amis brillants, intelligents, gais, entreprenants. J'en ai plein parce que je dois en changer tout le temps, je n'arrive pas à garder mes amis. Je les remplace.C'est parce que j'ai l'amitié "envahissante" : au bout de quelques semaines, mois ou années, mes amis se lassent de mon implacable  invasion chaleureuse et font marche arrière plus ou moins subtilement. Ils ont besoin de respirer! D'autres circonstances aussi font que l'entretien de l'amitié demeure constamment une gageure : les amis déménagent, par exemple. Ou bien ils orientent leurs pensées ou leur manière de vivre  dans des domaines qui vous sont parfaitement étrangers. Je suis triste, bien sûr, et je vais chasser ailleurs.

 On m'a bien expliqué que le Christ comble toutes les fêlures, que Seul un Dieu-Amour peut remplir une bonne fois pour toute ce tonneau des Danaïdes qu'est mon coeur, je ne suis pas encore une assez bonne chrétienne pour être arrivée à ce stade de gavage et je me rabats maladroitement sur mes pairs. Notre bon curé expliquait lors d'un de ses sermons que recevoir l'Amour infini d'un Dieu n'était guère possible pour les créatures "finies" que nous sommes : un peu comme si une petite ampoule recevait toute l'énergie d'une centrale nucléaire... Il faut des adaptateurs, ajoutait-il, c'est à dire les sacrements qui permettent de filtrer la Grâce et de la transmettre à la mesure de ce que nous sommes. Oui. Encore faut-il avoir l'idée d'utiliser ces fameux adaptateurs le plus souvent possible. Sans l'Eglise, le Christ n'est rien pour nous, Il ne peut parvenir jusqu'à nous. Vous allez me rétorquer que l'Esprit souffle où Il veut mais tout de même : je pense que le Christ ne s'est pas tué à la tâche au sens propre du terme pour fonder son Eglise pour rien et donc on ferait mieux d'avoir l'humilité de temps à autre de le reconnaître : les moyens concrets de la Grâce sont l'eau du baptême, le signe de croix d'un prêtre sur nous, un peu de pain et de vin; Dieu utilise le monde qu'il a créé pour parvenir jusqu'à nous, on ferait bien de s'en souvenir de temps à autre plutôt que de se prendre pour de purs esprits et de cramer bêtement comme la petite ampoule face à la centrale nucléaire.

 L'Eglise,  c'est  le passage obligé de la Grâce, c'est le creuset de notre foi.

Dernièrement, je regardais un reportage à la télévision sur le cas d'une femme à la maladie extrêmement rare : elle a ses jambes qui ne cessent de pousser, de grandir depuis qu'elle est née. Son corps est monstrueusement difforme à partir du bassin : des énormes jambes qu'elle traîne comme elle peut. Elle ne veut pourtant pas s'en séparer de ses jambes, véritables poids morts -ou à peu près- qui lui bousillent son coeur épuisé et qui vont finir par la tuer tout simplement. Elle les aime ses guibolles-poteaux. Hé bien, de la même façon mais en moins terrible à observer et à supporter bien évidemment, mon coeur est très lourd, trop lourd à porter mais j'ai fini par m'y habituer : il  pèse comme un poids de mort en moi et pourtant je fais avec. Il faut simplement trouver des moyens de l'alléger, avec des béquilles ou bien des adaptateurs pour reprendre l'image du prêtre. "Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger. (Matthieu 11/29) Et puis : "Je changerai vos coeurs de pierre en coeurs de chair."

Mais sur notre terre, en attendant d'être parfaitement comblé et transformé  par Notre Seigneur, et avec ce souci prégnant de la solitude qui se tapit dans le fond de notre âme et qui rend notre fardeau très lourd, trop lourd, la littérature est ce qui se rapproche le plus de cette "Réelle Présence". En lisant des livres comme je dévore des hosties, je m'ouvre des passages vers des mondes, des réalités invisibles pour moi, je m'entoure de personnages plus vivants et proches de mon coeur que les plus aimables des amis. Certains crieront au danger, au poison :  ces réalités livresques ne sont pas la Réalité, il s'agit au bout du compte d'une illusion qui peut faire très mal lorsqu'on sort de sa lecture, m'avertiront-ils sur un ton raisonnable.

Je ne suis pas convaincue. J'ai vécu avec des personnages de romans, ils sont devenus des amis personnels, ils sont toujours présents quand j'ai besoin d'eux et les mondes dans lesquels ils évoluent ont une forme d'existence bien réelle dans mon esprit. J'ai voyagé dans ces mondes, je les ai visités minutieusement, je connais leur géographie, leurs sommets comme leurs gouffres, j'ai parcouru plus d'univers que n'importe quel aventurier de ce globe et ceci, grâce à la lecture. Ils m'ont entraînée dans leurs questionnements métaphysiques, avec leurs mots clairs, ils ont crié leurs douleurs que je ne pouvais exprimer et qui me tuaient, ils ont hurlé leurs colères que je gardais en moi et qui me suffoquaient, ils ont murmuré leurs douceurs quand je n'avais personne à mes côtés pour me soigner et me relever. La littérature utilise tous les humbles moyens mis à sa  disposition, (un stylo, du papier, ce qu'ils ont vu et entendu) pour me faire remonter des fonds dans lesquels j'étais enfouie, à la surface de mon monde intérieur. Elle m'a  libérée et m'a offert des visions que nul ne peut concevoir ou imaginer si elles n'existaient pas pour de bon.

jeudi 20 septembre 2012

Substance toxique

"Sur le fond, je suis d'accord avec le fait qu'écrire des nouvelles n'est pas un type de travail qui vous maintient en bonne santé. Lorsque nous nous lançons dans un projet d'écriture, que nous créons une histoire avec nos mots, une sorte de substance toxique, tapie au plus profond de chaque être humain, ressort à la surface, que cela nous plaise ou non. Tous les écrivains ont à faire face, plus ou moins, à ce principe délétère et, conscients du danger qu'il recèle, doivent se débrouiller pour transiger avec. Car autrement, il n'y aurait aucune activité créatrice, dans son sens véritable. (Désolé pour cette étrange analogie : dans le poisson que l'on appelle "fugu", la partie la plus délicate au goût est la plus proche du poison -une similitude sans doute significative.) Non, il ne s'agit décidément pas d'une activité bonne pour la santé.
L'activité artistique comporte certes des éléments malsains, antisociaux. Je dois admettre le fait. C'est la raison pour laquelle certains écrivains ou artistes mènent réellement une vie décadente ou se veulent antisociaux. Je peux comprendre tout cela. Ou, plutôt, je ne nie pas nécessairement le phénomène.
Mais ceux d'entre nous qui espèrent une longue carrière comme auteurs professionnels doivent se construire un système auto-immune, capable de résister aux toxines dangereuses (parfois mortelles) qui résident à l'intérieur d'eux-mêmes. Nous disposerons alors de toxines encore plus fortes, encore plus efficaces. En d'autres termes, en jouant avec elles, nous pourrons créer des récits plus puissants. Mais il nous faut une énergie considérable pour mettre en place ce système immunitaire et pour le conserver sur une longue période.Or il faut bien que nous trouvions cette énergie quelque part. Où, sinon en nous-mêmes, dans notre vigueur de base?"
Haruki Murakami, "Autoportrait de l'auteur en coureur de fond"

samedi 3 mars 2012

Lectures en Bretagne : Haruki Murakami, Philip K. Dick

"Hey brother, where's your soul?
(...)
we gotta go Aint no place safe for us to stay We better move on, we better move on" (Supertramp)



                                












En vacances en Bretagne, avec les enfants mais sans mon mari resté travailler, je me sens à l'écart du monde et de ses vicissitudes, perdue au bord de l'eau et près de marécages, le brouillard s'est abattu en ce premier jour  sur les lieux et tout est lent, silencieux et cotonneux. La maison s'est réchauffée cette nuit, nous n'éprouvons guère l'envie de sortir pour le moment. Les 6 heures de route m'ont épuisée hier, les enfants à peu près sages -entendons par là qu'il n'y a pas eu trop de bagarres. Simplement un coup d'Opinel confisqué à 130 à l'heure  à l’avant de la voiture avant l'estocade finale et quelques bombes à eau dont j'ai évité l'explosion pour le plus grand désespoir des jumeaux... Qui a dit que nous vivons une époque pacifique? Ah non, xyr a dit "pacifiste"... mais pacifique non, je n'y crois pas une seconde, ça n'est pas ce que je vis au quotidien.

 Seigneur, quelle pesante, quelle détestable, quelle laide expression "vivre au quotidien"... Je prône ce "quotidien" avec des airs enfarinés en veux-tu en voilà mais qui n'a pas vécu au jour le jour avec des impératifs fixes au moins une année, avec un boulot, des devoirs, des exigences bêtes et méchantes, ne sait pas, ne peut pas savoir combien il en coûte à l'homme de se plier à sa nature humaine, lui qui est aussi, parfois pour son plus grand malheur, "esprit"... Cela me rappelle un excellent passage -entendez "excellent" comme "drôle"- d'une série américaine vue récemment : un célibataire endurci va chaque année à Las Vegas pour le salon du porno; un de ses collègues de bureau l'interroge, surpris : comment fait-il pour s'y rendre en avion, lui qui panique complètement dans les airs?? Et l'autre de répondre d'un ton pénétré : "c'est toute la victoire de l'esprit humain...".
Cette histoire de quotidien c'est vraiment la quintessence du "tu enfanteras dans la douleur" de la Bible et du "tu travailleras à la sueur de ton front"... Oui, parce que c'est laid d'enfanter, c'est laid quelque part de bosser dans la sueur, "c'est pas sexy" dit un de mes amis (cette expression me fait rire aussi) et pourtant c'est le seul moyen, le seul chemin pour arriver à réussir quelque chose, à se réaliser ou bien à réaliser une œuvre d'art, ou bien tout simplement pour réussir à vivre en tant qu'homme...
Cela me fait songer à une réflexion qui me turlupine depuis un moment : c'est le texte de Xyr sur "Ce que veulent les femmes" qui m'aide à mettre un peu mieux des mots sur cette intuition somme toute très banale et évidente : les femmes ne sont pas attirées par les arts ou la philosophie, écrit-il et c'est vrai, je le pense aussi profondément.  Evidemment, mettons de côté les exceptions nombreuses.  C'est parce qu'elles ne pensent pas ce monde mais l'enfantent,  ajoute t-il. Oui, bien sûr. Je considère mes enfants comme de véritables héros de roman, des personnages que j'ai enfantés mais qui m'échappent complètement d'une certaine façon et que je dois pourtant maintenir en vie, faire avancer même si quelque part le chemin qu'ils prennent chacun est indépendant de ce que je pourrais bien décider... Exactement comme les héros d'un livre à qui l'écrivain donne vie mais qui lui échappent à bien des égards. Les enfants que j'ai eus sont tous les livres que je n'ai pas écrits ou bien les tableaux que je n'ai pas peints... C'est pour moi une grande évidence, d'une grande clarté. Et comme un écrivain, j'ai un rapport à ma famille, mes enfants, constitué d'amour-haine : amour de mes créations, haine de l'implication, des devoirs, du travail, de la douleur, de la sueur, des larmes qu'elles exigent et ce jusqu'à ma mort bien sûr.



Je regardais ce matin dimanche, avant la messe, une belle émission sur la 5 sur les écrivains contemporains de l'Ouest américain. L'un d'eux, James Lee Burke expliquait qu'il travaillait tout le temps : le matin, puis l'après midi jusque tard dans la nuit et ce sept jours sur sept. Exactement comme une  mère de famille songeai-je à ce moment-là. Un écrivain, un artiste est celui qui enfante comme une femme et Dieu  sait que les écrivains aiment chougner sur leur difficulté à écrire, à enfanter!! Cela m'amuse toujours. Et ça râle, et ça rue dans les brancards, et ça crie, et ça jure : bref, comme un accouchement quoi. Et ça s'inquiète pour son livre, ses essais, ses poèmes, et ça les peaufine, et ça les remanie sans fin : bref, comme une mère s'occupe d'un de ses poupons !
Et croyez-vous vraiment qu'on maîtrise tout dans l'éducation d'un enfant? Rien, rien du tout en fait, l'enfant, ce parfait inconnu qui se développe de façon absolument indépendante de tout ce que nous pourrions souhaiter ou désirer! Nous ne choisissons même pas son sexe, sa couleur de cheveux, d'yeux, tout est surprise et découverte. Il ne fera rien de ce que nous envisagerons pour lui et plus son autonomie sera grande, plus il aura de chance d'être épanoui et heureux... Croyez-vous qu'un artiste ou un écrivain maîtrise quoique ce soit ce son œuvre d'art? Celle-ci se développe de façon complètement autonome, il faut simplement que l'artiste ou l'écrivain soit à l'écoute, à l'intérieur de lui-même, pour savoir ce qu'il doit exactement faire. Il doit être disponible à une forme de "musique intérieure" dirait XP... Même si ça ne lui plaît que moyennement. Le reste est foutaise, le chef-d’œuvre sera complètement ratée si l'artiste se plie à des désirs ou des idées et non à ce qu'il doit exécuter.

Un autre écrivain-sans doute celui qui a retenu le plus mon attention dans cette émission et vous allez rire lorsque je vous donnerai la raison, chers lecteurs : il s'agit de Jim Harrisson et son "chez lui" ne ressemblait pas aux ranchs magnifiques des autres écrivains de l'Ouest, il habite une petite maison m'a t-il semblé, avec un bureau très quelconque et en désordre, pleins de ses souvenirs préférés, statuettes kitch, photos, etc. Et quelques photographies de femmes nues. Oui, des femmes à poil, je n'ai pas réussi à savoir s'il s'agissait de femmes par lui connues intimement ou de photos qui lui plaisaient, les enfants faisaient un potin pas possible à mes côtés pendant tout le temps de cette émission "littéraire». Ce détail m'a plu quoiqu'il en soit, je me suis dit qu'en plus d'avoir une vrai trogne (les autres écrivains étaient très propres sur eux, trop à mon sens,  non que je sois persuadée que pour être un digne écrivain il faille nécessairement ressembler à un clochard poivrot, mais Jim avait les rides et l'air torturé de celui pour qui l'écriture, la vie en général n'a pas été une partie de plaisir et cela s'est imprimé sur son visage...), il dévoile quelque chose de par son physique même, et un écrivain, s'il ne dévoile même pas par son être même quelque chose, hé bien il ne dira sans doute rien de très intéressant dans ses bouquins.
Comme une femme qui a accouché et qui garde dans son corps les marques de ses grossesses, les cicatrices de ses batailles, Jim Harrisson et ses rides. Bref, il dit que l'écrivain doit avoir la faculté de se mettre dans la peau d'une jeune fille de quinze ans, par exemple... C'est tout à fait juste, cela, et des parents, une mère, doit s'adapter à ses enfants, fille et garçon, de 0 ans à 30 ans, voire plus...









Un  autre livre lu pendant ce séjour breton vous donnera aussi une synthèse de cette réflexion ci-dessus, enfantement de personnages par une femme, création de personnages par l’écrivain : il s’agit  des « Confessions d’un barjo » de Philip K. Dick ; pour une fois, pas de SF,( il y a beaucoup de romans de K. Dick qui ne sont pas de la Science-Fiction) mais l’histoire d’un couple qui se désagrège sous l’œil du simplet mais très lucide de la famille, le frère de la femme. Les personnages sont extraordinairement décrits et la préface explique justement : « La réalité des personnages de Philip K. Dick tient tout simplement au fait qu’ils sont réels pour lui ; il les entend parler, dans son esprit, et enregistre leurs conversations et leurs pensées –ses dialogues, dans presque tous ses romans, sont excellents. »



Cela me conduit assez naturellement à une autre réflexion : j'ai lu ces jours-ci un roman génial -génial parce que je m'y retrouve assez en fait- de Haruki Murakami. Je précise Haruki parce qu'il existe visiblement plusieurs écrivains du nom de Murakami... Celui-là est japonais mais c'est certainement le plus occidental des japonais! Il a pris toute la quintessence de la civilisation occidentale, il écrit comme un véritable européen, d'une écriture très classique. Ses références culturelles, musicales en particulier, sont toutes occidentales (que ce soit de la musique classique, du jazz ou du rock). Le roman lu : "La ballade de l'impossible" qui décrit le passage de l'adolescence à l'âge adulte de plusieurs personnages, masculins et féminins... Chez Murakami ,des thèmes universels : l'adolescence, l'âge qui avance chez les femmes, le sexe, la mort, le suicide... En le lisant, je songeais à mon adolescent de fils, à tous mes ados en fait qui sont ici présents et avec qui je converse beaucoup mais avec plus ou moins de finesse ou réussite… Les portes claquent souvent avec moi, je ne suis pas une fine psychologue, je ne suis qu’une mère en fait. Donc c’est raté pour qui attend de l’objectivité ou du sang-froid.


La réflexion : un adolescent -garçon- c'est semblable à une larve. Le terme a une connotation péjorative mais je tiens ici à préciser tout de suite que je l'emploie de la façon la plus objective, rationnelle, scientifique possible... Une larve, cet animal qui n'est pas encore parvenu à sa forme définitive, qui est en pleine mutation, qui est déjà  quelque chose mais qui deviendra autre chose de tout à fait différent tout en restant ce même sujet de départ... Fascinant quelque part. Thème philosophique par excellence ! Matière et forme !  On devient autre mais en gardant sa "forme" au sens de ce qui définit substantiellement ce qu'est une personne, un animal ou une chose… Voilà comment j'utilise le mot de "larve". A partir de 14-15 ans environ, le drôle de petit insecte pondu à la naissance devient une grosse larve affamée et endormie. Il doit de façon permanente, pour sa survie, se nourrir et dormir ou hiberner dans un cocon sans être dérangé. Nous les parents, fournissons le cocon, la nourriture et la quiétude de la larve. Et c'est tout. Le sein maternel ne suffit plus à un moment donné à contenir le petit être en développement; ce dernier doit changer de cocon à un moment donné; une fois l'accouchement passé, il ne s'agit en fait que d'une première étape, il faut alors adapter un nouveau berceau, un nouveau cocon. Exiger autre chose d'une larve est une stupidité. La larve nécessite alors toutes sortes de soins, nourritures, physiques bien sûr mais aussi intellectuelles et spirituelles puisque l'homme a cette particularité de ne pas être que corps mais aussi esprit. Cependant, nous les parents mettons bien des années -parfois nous n'y parvenons jamais- à donner les nourritures correspondant à telle ou telle larve. Certaines font des allergies et ne supportent pas tel aliment; certaines sont gavées dans leur intellect de façon complètement disproportionnée, comme on donnerait un steak à un nourrisson édenté. Il faut adapter selon l'individu, cela demande une vraie attention de la part des géniteurs et éducateurs... C'est un travail de tous les instants et on y réussit plus ou bien, il faut l'avouer. Je me suis beaucoup trompée avec mon fils aîné et je ne cesse de tenter de rectifier le tir mais j'avance dans mes recherches comme si j'appuyais à tort et à travers sur l'embrayage d'une voiture qui bondirait en avant avec des chaos et secouerait toute l'assistance. Un pas en avant, deux pas en arrière. Tout est question de dosage, de finesse d'appui sur la pédale et pour les enfants, c'est pareil. Au départ,  on cale souvent puis on apprend à conduire en souplesse. La larve en son cocon ne fera rien de plus qu'hiberner et se développer. C'est ainsi. Nous avons tendance, nous parents, à vouloir mettre au travail notre ou nos larves mais elles en sont strictement bien incapables les malheureuses! Pire, cela pourrait nuire à leur développement! Et nous ne comprenons pas cela, ces larves doivent nous sucer jusqu'à la moelle, comme une œuvre d'art pompe tout de l'énergie créatrice d'un artiste et occupe chaque instant de la vie de ce dernier. Jusqu'à lui vider son cerveau parfois, le rendre fou...Et puis un jour, le cocon se brise, il devient inutile, la larve devient un magnifique papillon et l'on devine sur ses belles ailes colorées, irisées, fragiles, on devine tous les desseins, toutes les couleurs, toutes les nervures, toutes les blessures qui ont participé à son édification. C'est étonnant à observer un homme "fait». Ce passage à l'âge adulte, c'est le miracle absolu. C’est une pure merveille à contempler et nous ne prenons pas assez le temps, me semble t-il d’observer autour de nous chez nos amis, nos proches, nos enfants cette métamorphose.  Parfois on l'attend très longtemps parce que les larves n'ont pas toutes le même temps de chrysalide. C'est ainsi. Certains mettent cinq-six ans (rare) d'autre plus de dix ans (normal), la plupart une quinzaine d'année voire vingt ans (normal aussi en fait).
Tout ce que j'espère c'est avoir suffisamment d'énergie pour m'occuper jusqu'au bout de tous mes cocons... C'est pour moi une réelle inquiétude. Il faut une force physique et mentale relativement importante et c'est pourquoi avoir des enfants comme créer une œuvre d'art nécessite de s'y prendre assez tôt me semble t-il. Parce que cela demande du temps. Et un bon mental. Et puis d'autres facteurs interviennent : on a plus ou moins de talent à être mère. Personnellement je me considère comme une mère pas très douée, une médiocre éducatrice, inspiratrice, nourrice. Je cuisine d'ailleurs de façon très "basique", sans génie particulier. C’est un signe me semble t-il; je n'ai que peu de dons pour la tenue d'une maison : je ne couds pas, je ne sais pas trop bricoler, je fais mon ménage superficiellement. Je repasse un peu, par obligation. Mais surtout, surtout, je me bats contre mes fantômes personnels et je persuade mes pauvres enfants que ces derniers existent vraiment... Ceci ne favorise pas le climat serein nécessaire au bon ronronnement du cocon... c'est évident.

J'ai critiqué ce quotidien hier, mais aujourd'hui je vais tenir le discours inverse : la routine est ce qui me défend le mieux contre ces propres fantômes qui m'assaillent depuis toujours. La routine est garante de protection contre le désespoir, l'angoisse, le chaos et le désordre. La routine est source de vie. Il ne faut jamais la négliger, toujours la chérir. Dans le Murakami, "Ballade de l'impossible", à un moment donné, un jeune explique qu'il souhaite devenir un "gentleman". Il donne une définition de ce curieux idéal : « faire ce que l'on doit faire ». Hé bien! C'est exactement cela que j'entends par "routine" ou quotidien dans un sens positif.

Après une première  soirée bretonne où les vertiges n'ont pas cessé, je me suis laissée tomber sur mon lit et j'ai dormi comme une bûche. Avec insomnie tout de même... Mais bon sommeil quand même. Justement, à propos des insomnies et de la nuit, j’ai commencé un autre Murakami, « Sommeil », son dernier livre, une grande nouvelle sur les dix-sept jours sans sommeil d'une femme mariée. Lors de sa première nuit sans sommeil, la femme explique qu'elle dévorait les livres quand elle était jeune : "Depuis l'enfance, la lecture avait toujours été au centre de ma vie. Déjà, à l'école primaire, je dévorais tous les livres de la bibliothèque, tout mon argent de poche passait dans l'achat des livres. J'avais cinq frères et sœurs et j'étais juste au milieu, mes parents travaillaient tous les deux et étaient des gens très occupés, personne ne faisait attention à moi. C'est pourquoi je passais tout mon temps à lire."
Pareil pour moi, sauf que nous étions trois et j'étais au milieu. J'ai dépensé aussi tous mes francs de l'époque en livres, j'avais à un moment donné une très bonne amie (une seule) : elle m'invitait chez elle le mercredi et nous passions notre après-midi à...lire en mangeant des bonbons. C’étaient des après-midi merveilleuses et une très bonne amitié.
Puis, quelques années après mon mariage, j'ai cessé de lire complètement  (Comme la femme dans le Murakami). Je ne lisais plus que des magazines quand j'en avais et les journaux quand mon mari m'en rapportait. Après la naissance des jumeaux, j'ai fait partie d'un club de bibliothèque de « dadames » du village; j'ai recommencé un peu à lire... Puis, un jour j'ai lu un polar de Dantec ; non, je me trompe, j'ai d'abord lu une partie de son Journal et cela m'a enchantée; je découvrais un esprit libre et profondément imprégné de son art, l'écriture. Cela m'a fascinée, comme au temps de ma jeunesse j'étais fascinée par le pouvoir de l'écriture. Mon mari m'a alors plantée devant un ordinateur (jusque là cela ne m'avait pas intéressée, tout occupée que j'étais avec mon mariage et mes enfants) et je suis allée un jour sur un site; le premier. Celui de Dantec. J'étais surprise, cela ne correspondait guère à l'idée que je me faisais d'un écrivain, il y avait sur ce site des barbelés partout, des allusions aux guerres passées, présentes et futures. Un monde apocalyptique qui tranchait avec le monde dans lequel je vivais mais qui curieusement rejoignait certaines intuitions, certains "ressentis «que je nourrissais... Mon incapacité à observer le réel en face, ma volonté de fuir ce réel qui, par bien des égards me faisait horreur. Là, tout était décrit par le menu, sans trop de fioritures, dans une langue profondément "réaliste" au sens concrète du terme (anglo-saxonne pourrais-je dire en fait, comme celle de Murakami) et avec une ironie joyeuse, beaucoup d’humour  qui permettait un peu de respiration et de douceur. Alors, je me suis remise à la lecture en essayant de découvrir tous les auteurs découverts par cet écrivain. Et j'ai changé. Et j'ai écrit ce texte (le seul que je retiens vraiment de tous ceux que j’ai bien pu écrire) : http://lajoiedujour.blogspot.com/2008/11/rester-vivant-lire.html  Et j'ai fait de drôles de rencontres. D'autres lecteurs, d'autres écrivains, d'autres personnes à la lucidité sereine et entreprenante. Mon mari m'avait précédée dans toutes ces démarches car c'est un esprit qui ne s'arrête jamais. Le mien, d’esprit, s'était mis en sommeil un long moment; et j'en reviens au Murakami et sa nouvelle : je me dis que si cette femme perd le sommeil un long moment c'est parce qu'elle s'était "endormie", plus ou moins volontairement. La réalité du coup finit par la rattraper et la fin est assez glaçante, un peu -beaucoup- à l'image de notre époque.

Aujourd'hui, depuis cette époque où j'ai repris la lecture -et bien plus que cela, vous l'avez compris-, je ne dors moins et c’est tant mieux ! Je lis énormément la nuit, comme l'héroïne de la nouvelle de Murakami qui dévore dans sa première nuit "Anna Karénine". C'est très bien de lire la nuit, d’écrire aussi parfois, ou pour le moins de préparer ses textes, l'esprit est plus aiguisé, il n'y a pas d'interférences entre le monde, la réalité et vous-même; la lecture est un moyen pour accéder à cette réalité que je ne fuis plus. La lecture est ce conduit, ce passage obligé. Sans livre, sans lecture, le monde m'échappe, je m'échappe moi-même et demeure dans une atmosphère cotonneuse, un brouillard insaisissable... Cela a du bon de vivre dans un coton, un cocon, remarquez... j'en ai parlé plus haut. Mais il faut à un moment donné retrouver son corps, joindre la chair et l'esprit, se réunifier d’une certaine façon.
Cela me rappelle une autre lecture de mon enfance que j'ai adorée : celle de "Mon amie Flicka". Au début du livre, on voit le petit garçon de dix ans, Ken, essayer d'écrire une rédaction. Il se met à rêvasser, oublie d'écrire et se retrouve avec un zéro pointé.  Il rentre chez lui, dans le ranch de ses parents. Il observe, en descendant les étages de sa chambre à la salle de séjour un tableau avec des canards. A chaque fois qu'il passe devant, il s'arrête devant la peinture et s'imagine "entrer" dans le tableau... Puis, à la fin du roman, après moult aventures, le petit garçon a grandi, il a muri. Lorsqu'il passe devant le tableau, ce dernier ne lui "parle" plus. Il ne tente plus de s'évader dans une réalité imaginaire, il demeure prisonnier du vrai réel, de notre terre.

Fait curieux, c’est quand je suis exactement à ce que je dois faire dans mes journées que je rêve le plus la nuit.

Murakami,  et la lecture de certains écrivains aujourd’hui, c’est pour moi cette analyse de K. Dick que l’on retrouve dans la préface de « Confessions d’un barjo » : elle résume tout de ma façon d’aborder les livres ou les textes :
 « A vrai dire, je n’ai jamais très bien compris l’idée d’un protagoniste unique… pour moi, les problèmes sont multipersonnels, ils nous concernent tous ; un problème strictement personnel, ça n’existe pas… C’est seulement une forme d’ignorance, quand je me réveille le matin, que je trébuche contre un fauteuil et me casse le nez, que je suis fauché et que ma femme m’a quitté –c’est mon ignorance qui me fait penser que je suis l’univers tout entier et que ces misères me sont propres et n’affectent en rien le reste du monde. Si je pouvais le contempler du haut d’un satellite, ce monde, je verrais, dans sa totalité, chaque être humain en train de se lever et, d’une façon plus ou moins analogue, de trébucher contre un fauteuil et de se casser quelque chose. »












vendredi 6 janvier 2012

"La fin des temps", par Murakami


Ce roman de Murakami est une très chouette lecture et  une belle découverte de ces dernières semaines pour moi. Une lecture que l’on peut attraper selon divers degrés : roman d’aventures et quête métaphysique.

Un jeune informaticien (enfin jeune : 35 ans, marié, divorcé, sans enfants) est recruté par un savant pour effectuer un programme informatique assez complexe qui passe par une action directe sur son cerveau à lui, sur son système conceptuel. Le monde décrit par Murakami  se base sur le principe que l’informatique a pris nos existences une place primordiale, qui contrôle tout, un peu comme dans Matrix, avec, dans le film, une réalité dans laquelle les hommes évoluent mais qui ne seraient pas la VRAIE. Ici, dans ce roman, la réalité vécue par les hommes est la « bonne » mais elle est de plus en plus dirigée, dans nos esprits, par des superpuissances de l’informatique. D’où les aventures dans lesquelles l’informaticien, le professeur et sa petite-fille boulotte affrontent des assassins mafieux et sadiques, des êtres maléfiques, les « ténébrides » et d’autres dangers, car ils sont pris entre le feu des superpuissances (System et les Pirateurs) qui se partagent la domination du monde c'est-à-dire la domination des esprits.

On apprend qu’en fait le vieux savant solitaire est capable de percer, de décalquer plus exactement le noyau de la conscience (la « boîte noire ») de l’informaticien … et d’agir sur ladite conscience. « …on essaie d’enregistrer la boîte noire. Et alors, c’est absolument merveilleux, le contenu du noyau de la conscience se trouve mis en image (…) On colle ou on découpe cette accumulation d’images, on déplace, on recompose. Et on compose ainsi une histoire qui se tient.-Une histoire ?! –Ce n’est pas si étrange que ça, dit le professeur. Un excellent musicien parvient à transférer sa conscience dans le son, un peintre transfère la sienne dans les formes et les couleurs. Les romanciers transfèrent la leur dans des romans. C’est la même logique. Evidemment, comme il s’agit d’un transfert, on n’obtient pas un décalquage parfaitement exact, mais c’est vraiment commode pour comprendre l’état global de la conscience. »

Il se trouve que l’informaticien est le seul à avoir survécu aux expérimentations du savant, et surtout au montage implanté par le professeur, en développant lui-même en son noyau de conscience un contre-programme qui lui permet de transférer sa conscience, son système conceptuel (son esprit dirait un philosophe réaliste, son âme dirait un théologien) dans une cité parfaite… « Autrement dit, explique le vieux savant au jeune héros,  il y a tout naturellement des flottements entre votre identité personnelle et le montage de conscience que j’ai implanté dans votre cerveau, et votre moi essaie de construire des passerelles pour combler ces disproportions, afin de justifier sa propre existence. »

La fin des temps, c’est la jonction de la boite noire ou la conscience du narrateur avec son nouveau « domaine », dans une cité idéale où il n’y a plus de souffrance, de mort, de douleur… Parallèlement aux aventures du jeune informaticien, on entre dès le départ du roman, avec un narrateur-bis, dans le monde de  la cité parfaite et on découvrira à la fin que ce second narrateur ne fait qu’un avec le premier. « -Mais votre existence ne va pas se terminer. Vous allez simplement entrer dans un autre monde. » L’informaticien va s’évader de ce premier monde où il est pourchassé par les superpuissances de l’informatique : on pourrait dire métaphoriquement où nous sommes pourchassés par toutes les idéologies qui souhaitent s’emparer de nos esprits.  Il va fuir la massification de son esprit. Et il  va rejoindre cette ville idéale. Qu’il a créé de toutes pièces dans son cerveau. La fin du monde « normal »se situe dans son cerveau et l’accès à l’immortalité se situe aussi dans son cerveau, puisque la pensée n’est pas soumise au temps. L’informaticien provoque dans son esprit un « changement drastique des concepts. » puisque les concepts eux-mêmes, la pensée est sous la coupe, la tyrannie des superpuissances.

Dans cette ville entourée de murailles infranchissables, le narrateur-bis  qui arrive doit, avant tout, quitter, se faire arracher de son ombre… Cette dernière survivra plus ou moins longtemps puis mourra… « …  je marchais accompagné de mon ombre. Et, en arrivant ici, j’avais dû la confier au gardien de la porte. « C’est interdit d’entrer dans la ville avec ça, m’avait-il dit. Ou bien tu abandonnes ton ombre, ou bien tu renonces ici, que choisis-tu ? » J’abandonnai mon ombre. » Lorsque l’ombre meure, alors le nouvel arrivé fait définitivement partie de la ville, il ne peut plus revenir dans l’autre monde.

Privé d’ombre, privé surtout de cœur et de mémoire, le narrateur-bis  se voit assigné une tâche dans la ville : « liseur de vieux rêves », travail qu’il accomplit tous les soirs à la bibliothèque où il rencontre une jeune fille « parfaite » c'est-à-dire sans ombre,  sans cœur et sans souvenirs, sans émotions, sans passions. » La lecture des vieux rêves s’effectue dans des crânes de licornes. « A la mort de ton ombre, tu cesses d’être liseur de rêves, et tu t’intègres à la ville. Ainsi, la ville continue de tourner éternellement dans le cercle de la perfection. Elle fait porter le poids des imperfections aux êtres vivants imparfaits tandis que ses habitants vivent en aspirant seulement la quintessence. (…) L’imperfection est supportée par des animaux, des licornes, qui gardent en elles tous les cœurs des êtres humains, et qui meurent sous le poids de ces cœurs »… Chaque année, de nouvelles licornes naissent et meurent  pour assumer les nouveaux cœurs.

Le problème de cette quintessence de perfection est évident : « Si un tel monde existe, c’est la véritable Utopie. (…) Cette ville parfaite a pu se former parce que les gens ont perdu leur cœur. (…) Mais qu’il n’y ait ni luttes, ni haine, ni désirs signifie qu’il  n’y a pas non plus le contraire de tout cela. C’est-à-dire la joie, la béatitude, l’amour. C’est parce qu’existent le désespoir, la désillusion, la tristesse, oui, c’est de là que naît la joie. »

 Le cœur du jeune narrateur n’est pas encore entièrement mort et il voudra obtenir le beurre et l’argent du beurre : garder son cœur et vivre dans la cité idéale avec la jeune fille de la bibliothèque : « -Retrouve mon cœur » lui a-t-elle demandé… Il va le retrouver, ce cœur perdu, dans le crâne d’une des licornes, et comme liseur de rêves, il pourra le « lire ». Il va trouver la clé des cœurs perdus grâce à un instrument de musique, un accordéon qui reproduit, dans ses airs, le bruit du vent. Il va donc ne pas s’enfuir avec son ombre, mais rester dans la cité idéale, dans un endroit fait pour les êtres imparfaits, ceux qui gardent leur cœur. Dans la forêt.  La vie y est rude avec de la souffrance mais on y possède son cœur  et ses souvenirs donc la vraie béatitude.

On assiste donc au transfert de l’informaticien qui quitte ce monde « Pays des merveilles sans merci » en faisant une dernière fois l’amour avec une jeune bibliothécaire qui l’avait instruit sur les licornes, en buvant de l’alcool et en écoutant Bob Dylan Blowing the wind  et qui rejoint le nouveau monde, la cité idéale avec une  jeune bibliothécaire à qui il redonne son cœur grâce à la musique du bruit du vent, un air de l’accordéon, Dany Boy.

« Croyez à l’identité entre le Vrai, le Beau et le Bien » dit Houellebecq dans « Rester vivant » et en lisant Murakami, je retrouve un peu personnellement  la trace, la carte de cette trinité sacrée : par le Beau, par la musique, le narrateur-bis va retrouver le Bien, son cœur,  et le Vrai, ses souvenirs. Les trois sont indissociables dans la cité idéale, mais les trois nécessitent curieusement l’imperfection, c'est-à-dire le mouvement de la recherche. Il ne peut y avoir de Vrai, de Beau et de Bien s’il n’y pas de quête de ces noyaux existentiels.
« Continuez. N’ayez pas peur. Le pire est déjà passé. Bien sûr, la vie vous déchirera encore ; mais, de votre côté, vous n’avez plus tellement à faire avec elle. Souvenez-vous-en : fondamentalement, vous êtes déjà mort. Vous êtes maintenant en tête à tête avec l’éternité. »

vendredi 28 octobre 2011

Des blessures qui ne cicatrisent pas

Un autre passage de Murakami : un des personnages est un jeune étudiant; il a perdu sa mère vers 7 ans d'un cancer du sein et son père était en taule à ce moment là; le gamin est alors prise en charge par ses voisins et se démerdouille tout seul jusqu'à la sortie du père de prison, quelques mois après. Il est "orphelin" pendant une période en quelque sorte.
J'aime ce passage, il me fait penser à ceux dont les parents ont divorcé ou qui ont subi une autre grande cassure du même genre : la blessure est toujours présente et il faut vivre avec. C'est une forme de blessure un peu particulière me semble t-il, parce que tout le monde est blessé par la vie, c'est évident. Mais ces blessures là d'un divorce ou d'une séparation touchent aux sources de la vie et de l'amour et elles sont sacrément dangereuses, elles engagent le pronostic vital comme on dit en jargon médical. On garde une faiblesse. On revient de chez les morts, littéralement.


Le jeune étudiant parle :

"Voilà pourquoi le problème se situe en moi.

- Quel problème?

Takahashi [le jeune étudiant] regarde Mari [la fille rencontrée dans un bar vers 11h du soir] en souriant. "Pour résumer, si tu as été orphelin, tu le seras jusqu'à ta mort. Je fais souvent ce même rêve : j'ai sept ans, je suis à nouveau orphelin. Je suis seul, je ne peux compter sur aucun adulte. On est à la fin de la journée, les alentours deviennent de plus en plus sombres. On est aux portes de la nuit. C'est toujours le même rêve. Dans ce rêve, je retourne toujours à mes sept ans. Tu vois, ce type de logiciels, une fois qu'ils ont été infectés, on ne peut plus les réparer."

Le jeune étudiant dit aussi un peu plus haut dans le roman :

 "En somme, voilà ce que j'ai ressenti à ce moment-là : mon père, quelles que soient les circonstances, n'aurait jamais dû me laisser seul. Peu importe les raisons."

(Haruki Murakami, "Le passage de la nuit")





vendredi 21 octobre 2011

Deux extraits de "Kafka sur le rivage" d'Haruki Murakami

"Parfois le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change de rythme elle aussi. C'est sans fin, cela se répète un nombre incaculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l'aube. Pourquoi? Parce que cette tempête n'est pas un phénomène venu d'ailleurs, sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même et rien d'autre."






"-Il se passe beaucoup de choses autour de moi. Certaines que j'ai choisies, d'autres non. Mais je ne perçois plus très bien la différence entre les deux. C'est à dire, même ce que je crois choisir de ma propre volonté me semble avoir été déterminé d'avance. J'ai l'impression de suivre un chemin que quelqu'un d'autre a déjà tracé pour moi.

(...)

-Même si c'est vrai, même si tes choix et tes efforts doivent fatalement se révéler vains, tu seras toujours toi, et personne d'autre. C'est bien toi qui avances et pas un autre. Ne t'inquiète pas.

Je lève les yeux, le regarde. Il a un air étrangement convaincant.

-Pourquoi en êtes-vous si sûr?

- A cause de l'ironie.

-L'ironie?

Il me regarde dans les yeux.

-Ecoute-moi bien, Kafka Tamura, le sentiment que tu éprouves actuellement a fait l'objet de nombreuses tragédies grecques.Ce ne sont pas les humains qui choisissent leur destin mais le destin qui choisit les humains. Voilà la vision du monde essentielle de la tragédie grecque. Et la tragédie -d'après Aristote- prend sa source ironiquement, non pas dans les défauts mais dans les vertus des personnages. Tu comprends ce que je veux dire? Ce ne sont leurs défauts, mais leurs vertus qui entraînent les humains vers les plus grandes tragédies. Oedipe roi, de Sophocle, en est un remarquable exemple. Ce ne sont pas sa paresse ou sa stupidité qui le mène à la catastrophe mais son courage et son honnêteté. Il naît de ce genre de situation une ironie inévitable.

- Alors il n'y a aucun moyen d'y échapper.

- ça dépend des cas. Mais l'ironie donne de la profondeur aux humains, et de la grandeur. Elle offre le salut, un salut d'un niveau supérieur, et une sorte d'espérance universelle. C'est pour cela que tant de gens lisent les tragédies grecques aujourd'hui encore. Elles constituent une sorte d'archétype de l'art. Je me répète mais, dans la vie, tout est métaphorique. Personne ne tue réellement son père, personne ne couche réellement avec sa mère, n'est-ce pas? Nous intégrons l'ironie de la vie grâce à un instrument appelé métaphore. Et c'est comme cela que nous grandissons, que nous devenons plus profonds."