"Hey brother, where's your soul?
(...)
we gotta go Aint no place safe for us to stay We better move on, we better move on" (Supertramp)
En vacances en Bretagne, avec les
enfants mais sans mon mari resté travailler, je me sens à l'écart du monde et
de ses vicissitudes, perdue au bord de l'eau et près de marécages, le
brouillard s'est abattu en ce premier jour sur les lieux et tout est lent, silencieux et
cotonneux. La maison s'est réchauffée cette nuit, nous n'éprouvons guère
l'envie de sortir pour le moment. Les 6 heures de route m'ont épuisée hier, les
enfants à peu près sages -entendons par là qu'il n'y a pas eu trop de bagarres.
Simplement un coup d'Opinel confisqué à 130 à l'heure à l’avant de la voiture avant l'estocade
finale et quelques bombes à eau dont j'ai évité l'explosion pour le plus grand
désespoir des jumeaux... Qui a dit que nous vivons une époque pacifique? Ah
non, xyr a dit "pacifiste"... mais pacifique non, je n'y crois pas
une seconde, ça n'est pas ce que je vis au quotidien.
Seigneur, quelle pesante, quelle détestable, quelle
laide expression "vivre au quotidien"... Je prône ce
"quotidien" avec des airs enfarinés en veux-tu en voilà mais qui n'a
pas vécu au jour le jour avec des impératifs fixes au moins une année, avec un
boulot, des devoirs, des exigences bêtes et méchantes, ne sait pas, ne peut pas
savoir combien il en coûte à l'homme de se plier à sa nature humaine, lui qui est
aussi, parfois pour son plus grand malheur, "esprit"... Cela me
rappelle un excellent passage -entendez "excellent" comme
"drôle"- d'une série américaine vue récemment : un célibataire
endurci va chaque année à Las Vegas pour le salon du porno; un de ses collègues
de bureau l'interroge, surpris : comment fait-il pour s'y rendre en avion, lui
qui panique complètement dans les airs?? Et l'autre de répondre d'un ton
pénétré : "c'est toute la victoire de l'esprit humain...".
Cette histoire de quotidien c'est
vraiment la quintessence du "tu enfanteras dans la douleur" de la
Bible et du "tu travailleras à la sueur de ton front"... Oui, parce
que c'est laid d'enfanter, c'est laid quelque part de bosser dans la sueur,
"c'est pas sexy" dit un de mes amis (cette expression me fait rire
aussi) et pourtant c'est le seul moyen, le seul chemin pour arriver à réussir
quelque chose, à se réaliser ou bien à réaliser une œuvre d'art, ou bien tout
simplement pour réussir à vivre en tant qu'homme...
Cela me fait songer à une
réflexion qui me turlupine depuis un moment : c'est le texte de Xyr sur
"Ce que veulent les femmes" qui m'aide à mettre un peu mieux des mots sur
cette intuition somme toute très banale et évidente : les femmes ne sont pas
attirées par les arts ou la philosophie, écrit-il et c'est vrai, je le pense
aussi profondément. Evidemment, mettons
de côté les exceptions nombreuses. C'est
parce qu'elles ne pensent pas ce monde mais l'enfantent, ajoute t-il. Oui, bien sûr. Je considère mes
enfants comme de véritables héros de roman, des personnages que j'ai enfantés
mais qui m'échappent complètement d'une certaine façon et que je dois pourtant
maintenir en vie, faire avancer même si quelque part le chemin qu'ils prennent
chacun est indépendant de ce que je pourrais bien décider... Exactement comme
les héros d'un livre à qui l'écrivain donne vie mais qui lui échappent à bien
des égards. Les enfants que j'ai eus sont tous les livres que je n'ai pas
écrits ou bien les tableaux que je n'ai pas peints... C'est pour moi une grande
évidence, d'une grande clarté. Et comme un écrivain, j'ai un rapport à ma
famille, mes enfants, constitué d'amour-haine : amour de mes créations, haine
de l'implication, des devoirs, du travail, de la douleur, de la sueur, des
larmes qu'elles exigent et ce jusqu'à ma mort bien sûr.

Je regardais ce matin dimanche, avant la messe, une belle émission sur la 5 sur les écrivains contemporains de l'Ouest américain. L'un
d'eux, James Lee Burke expliquait qu'il travaillait tout le temps : le matin,
puis l'après midi jusque tard dans la nuit et ce sept jours sur sept. Exactement
comme une mère de famille songeai-je à
ce moment-là. Un écrivain, un artiste est celui qui enfante comme une femme et
Dieu sait que les écrivains aiment chougner
sur leur difficulté à écrire, à enfanter!! Cela m'amuse toujours. Et ça râle,
et ça rue dans les brancards, et ça crie, et ça jure : bref, comme un
accouchement quoi. Et ça s'inquiète pour son livre, ses essais, ses poèmes, et
ça les peaufine, et ça les remanie sans fin : bref, comme une mère s'occupe
d'un de ses poupons !
Et croyez-vous vraiment qu'on
maîtrise tout dans l'éducation d'un enfant? Rien, rien du tout en fait,
l'enfant, ce parfait inconnu qui se développe de façon absolument indépendante
de tout ce que nous pourrions souhaiter ou désirer! Nous ne choisissons même
pas son sexe, sa couleur de cheveux, d'yeux, tout est surprise et découverte.
Il ne fera rien de ce que nous envisagerons pour lui et plus son autonomie sera
grande, plus il aura de chance d'être épanoui et heureux... Croyez-vous qu'un
artiste ou un écrivain maîtrise quoique ce soit ce son œuvre d'art? Celle-ci se
développe de façon complètement autonome, il faut simplement que l'artiste ou
l'écrivain soit à l'écoute, à l'intérieur de lui-même, pour savoir ce qu'il
doit exactement faire. Il doit être disponible à une forme de "musique
intérieure" dirait XP... Même si ça ne lui plaît que moyennement. Le reste
est foutaise, le chef-d’œuvre sera complètement ratée si l'artiste se plie à des
désirs ou des idées et non à ce qu'il doit exécuter.
Un autre écrivain-sans doute celui qui a retenu le plus mon
attention dans cette émission et vous allez rire lorsque je vous donnerai la
raison, chers lecteurs : il s'agit de Jim Harrisson et son "chez lui"
ne ressemblait pas aux ranchs magnifiques des autres écrivains de l'Ouest, il
habite une petite maison m'a t-il semblé, avec un bureau très quelconque et en
désordre, pleins de ses souvenirs préférés, statuettes kitch, photos, etc. Et
quelques photographies de femmes nues. Oui, des femmes à poil, je n'ai pas
réussi à savoir s'il s'agissait de femmes par lui connues intimement ou de
photos qui lui plaisaient, les enfants faisaient un potin pas possible à mes
côtés pendant tout le temps de cette émission "littéraire». Ce détail m'a
plu quoiqu'il en soit, je me suis dit qu'en plus d'avoir une vrai trogne (les
autres écrivains étaient très propres sur eux, trop à mon sens, non que je sois persuadée que pour être un
digne écrivain il faille nécessairement ressembler à un clochard poivrot, mais
Jim avait les rides et l'air torturé de celui pour qui l'écriture, la vie en
général n'a pas été une partie de plaisir et cela s'est imprimé sur son
visage...), il dévoile quelque chose de par son physique même, et un écrivain,
s'il ne dévoile même pas par son être même quelque chose, hé bien il ne dira
sans doute rien de très intéressant dans ses bouquins.
Comme une femme qui a accouché et qui garde dans son corps
les marques de ses grossesses, les cicatrices de ses batailles, Jim Harrisson
et ses rides. Bref, il dit que l'écrivain doit avoir la faculté de se mettre
dans la peau d'une jeune fille de quinze ans, par exemple... C'est tout à fait
juste, cela, et des parents, une mère, doit s'adapter à ses enfants, fille et
garçon, de 0 ans à 30 ans, voire plus...
Un autre livre lu pendant ce séjour breton vous
donnera aussi une synthèse de cette réflexion ci-dessus, enfantement de
personnages par une femme, création de personnages par l’écrivain : il s’agit des
« Confessions d’un barjo » de
Philip K. Dick ; pour une fois, pas de SF,( il y a beaucoup de romans de
K. Dick qui ne sont pas de la Science-Fiction) mais l’histoire d’un couple qui
se désagrège sous l’œil du simplet mais très lucide de la famille, le frère de la femme. Les
personnages sont extraordinairement décrits et la préface explique justement :
« La réalité des personnages de Philip K. Dick tient tout simplement au
fait qu’ils sont réels pour lui ; il les entend parler, dans son esprit,
et enregistre leurs conversations et leurs pensées –ses dialogues, dans presque
tous ses romans, sont excellents. »

Cela me conduit assez
naturellement à une autre réflexion : j'ai lu ces jours-ci un roman génial
-génial parce que je m'y retrouve assez en fait- de Haruki Murakami. Je précise
Haruki parce qu'il existe visiblement plusieurs écrivains du nom de Murakami...
Celui-là est japonais mais c'est certainement le plus occidental des japonais!
Il a pris toute la quintessence de la civilisation occidentale, il écrit comme
un véritable européen, d'une écriture très classique. Ses références
culturelles, musicales en particulier, sont toutes occidentales (que ce soit de
la musique classique, du jazz ou du rock). Le roman lu :
"La ballade de
l'impossible" qui décrit le passage de l'adolescence à l'âge adulte de
plusieurs personnages, masculins et féminins... Chez Murakami ,des thèmes
universels : l'adolescence, l'âge qui avance chez les femmes, le sexe, la
mort, le suicide... En le lisant, je songeais à mon adolescent de fils, à tous
mes ados en fait qui sont ici présents et avec qui je converse beaucoup mais
avec plus ou moins de finesse ou réussite… Les portes claquent souvent avec
moi, je ne suis pas une fine psychologue, je ne suis qu’une mère en fait. Donc
c’est raté pour qui attend de l’objectivité ou du sang-froid.
La réflexion : un adolescent
-garçon- c'est semblable à une larve. Le terme a une connotation péjorative
mais je tiens ici à préciser tout de suite que je l'emploie de la façon la plus
objective, rationnelle, scientifique possible... Une larve, cet animal qui
n'est pas encore parvenu à sa forme définitive, qui est en pleine mutation, qui
est déjà quelque chose mais qui
deviendra autre chose de tout à fait différent tout en restant ce même sujet de
départ... Fascinant quelque part. Thème philosophique par excellence !
Matière et forme ! On devient autre
mais en gardant sa "forme" au sens de ce qui définit
substantiellement ce qu'est une personne, un animal ou une chose… Voilà comment
j'utilise le mot de "larve". A partir de 14-15 ans environ, le drôle
de petit insecte pondu à la naissance devient une grosse larve affamée et
endormie. Il doit de façon permanente, pour sa survie, se nourrir et dormir ou
hiberner dans un cocon sans être dérangé. Nous les parents, fournissons le
cocon, la nourriture et la quiétude de la larve. Et c'est tout. Le sein
maternel ne suffit plus à un moment donné à contenir le petit être en
développement; ce dernier doit changer de cocon à un moment donné; une fois
l'accouchement passé, il ne s'agit en fait que d'une première étape, il faut
alors adapter un nouveau berceau, un nouveau cocon. Exiger autre chose d'une
larve est une stupidité. La larve nécessite alors toutes sortes de soins, nourritures,
physiques bien sûr mais aussi intellectuelles et spirituelles puisque l'homme a
cette particularité de ne pas être que corps mais aussi esprit. Cependant, nous
les parents mettons bien des années -parfois nous n'y parvenons jamais- à
donner les nourritures correspondant à telle ou telle larve. Certaines font des
allergies et ne supportent pas tel aliment; certaines sont gavées dans leur
intellect de façon complètement disproportionnée, comme on donnerait un steak à
un nourrisson édenté. Il faut adapter selon l'individu, cela demande une vraie
attention de la part des géniteurs et éducateurs... C'est un travail de tous
les instants et on y réussit plus ou bien, il faut l'avouer. Je me suis
beaucoup trompée avec mon fils aîné et je ne cesse de tenter de rectifier le
tir mais j'avance dans mes recherches comme si j'appuyais à tort et à travers
sur l'embrayage d'une voiture qui bondirait en avant avec des chaos et
secouerait toute l'assistance. Un pas en avant, deux pas en arrière. Tout est
question de dosage, de finesse d'appui sur la pédale et pour les enfants, c'est
pareil. Au départ, on cale souvent puis
on apprend à conduire en souplesse. La larve en son cocon ne fera rien de plus
qu'hiberner et se développer. C'est ainsi. Nous avons tendance, nous parents, à
vouloir mettre au travail notre ou nos larves mais elles en sont strictement
bien incapables les malheureuses! Pire, cela pourrait nuire à leur
développement! Et nous ne comprenons pas cela, ces larves doivent nous sucer
jusqu'à la moelle, comme une œuvre d'art pompe tout de l'énergie créatrice d'un
artiste et occupe chaque instant de la vie de ce dernier. Jusqu'à lui vider son
cerveau parfois, le rendre fou...Et puis un jour, le cocon se brise, il devient
inutile, la larve devient un magnifique papillon et l'on devine sur ses belles
ailes colorées, irisées, fragiles, on devine tous les desseins, toutes les
couleurs, toutes les nervures, toutes les blessures qui ont participé à son
édification. C'est étonnant à observer un homme "fait». Ce passage à l'âge
adulte, c'est le miracle absolu. C’est une pure merveille à contempler et nous
ne prenons pas assez le temps, me semble t-il d’observer autour de nous chez
nos amis, nos proches, nos enfants cette métamorphose. Parfois on l'attend très longtemps parce que
les larves n'ont pas toutes le même temps de chrysalide. C'est ainsi. Certains
mettent cinq-six ans (rare) d'autre plus de dix ans (normal), la plupart une
quinzaine d'année voire vingt ans (normal aussi en fait).
Tout ce que j'espère c'est avoir
suffisamment d'énergie pour m'occuper jusqu'au bout de tous mes cocons... C'est
pour moi une réelle inquiétude. Il faut une force physique et mentale
relativement importante et c'est pourquoi avoir des enfants comme créer une œuvre
d'art nécessite de s'y prendre assez tôt me semble t-il. Parce que cela demande
du temps. Et un bon mental. Et puis d'autres facteurs interviennent : on a plus
ou moins de talent à être mère. Personnellement je me considère comme une mère
pas très douée, une médiocre éducatrice, inspiratrice, nourrice. Je cuisine
d'ailleurs de façon très "basique", sans génie particulier. C’est un
signe me semble t-il; je n'ai que peu de dons pour la tenue d'une maison : je
ne couds pas, je ne sais pas trop bricoler, je fais mon ménage superficiellement.
Je repasse un peu, par obligation. Mais surtout, surtout, je me bats contre mes
fantômes personnels et je persuade mes pauvres enfants que ces derniers
existent vraiment... Ceci ne favorise pas le climat serein nécessaire au bon
ronronnement du cocon... c'est évident.
J'ai critiqué ce quotidien hier,
mais aujourd'hui je vais tenir le discours inverse : la routine est ce qui me
défend le mieux contre ces propres fantômes qui m'assaillent depuis toujours.
La routine est garante de protection contre le désespoir, l'angoisse, le chaos
et le désordre. La routine est source de vie. Il ne faut jamais la négliger,
toujours la chérir. Dans le Murakami, "Ballade de l'impossible", à un
moment donné, un jeune explique qu'il souhaite devenir un
"gentleman". Il donne une définition de ce curieux idéal : « faire
ce que l'on doit faire ». Hé bien! C'est exactement cela que j'entends par
"routine" ou quotidien dans un sens positif.
Après une première soirée bretonne où les vertiges n'ont pas
cessé, je me suis laissée tomber sur mon lit et j'ai dormi comme une bûche.
Avec insomnie tout de même... Mais bon sommeil quand même. Justement, à propos
des insomnies et de la nuit, j’ai commencé un autre Murakami,
« Sommeil »,
son dernier livre, une grande nouvelle sur les dix-sept jours sans sommeil
d'une femme mariée. Lors de sa première nuit sans sommeil, la femme explique
qu'elle dévorait les livres quand elle était jeune :
"Depuis l'enfance, la
lecture avait toujours été au centre de ma vie. Déjà, à l'école primaire, je
dévorais tous les livres de la bibliothèque, tout mon argent de poche passait
dans l'achat des livres. J'avais cinq frères et sœurs et j'étais juste au
milieu, mes parents travaillaient tous les deux et étaient des gens très
occupés, personne ne faisait attention à moi. C'est pourquoi je passais tout
mon temps à lire."
Pareil pour moi, sauf que nous
étions trois et j'étais au milieu. J'ai dépensé aussi tous mes francs de
l'époque en livres, j'avais à un moment donné une très bonne amie (une seule) :
elle m'invitait chez elle le mercredi et nous passions notre après-midi
à...lire en mangeant des bonbons. C’étaient des après-midi merveilleuses et une
très bonne amitié.
Puis, quelques années après mon
mariage, j'ai cessé de lire complètement (Comme la femme dans le Murakami). Je ne
lisais plus que des magazines quand j'en avais et les journaux quand mon mari
m'en rapportait. Après la naissance des jumeaux, j'ai fait partie d'un club de
bibliothèque de « dadames » du village; j'ai recommencé un peu à
lire... Puis, un jour j'ai lu un polar de Dantec ; non, je me trompe, j'ai
d'abord lu une partie de son Journal et cela m'a enchantée; je découvrais un
esprit libre et profondément imprégné de son art, l'écriture. Cela m'a
fascinée, comme au temps de ma jeunesse j'étais fascinée par le pouvoir de l'écriture.
Mon mari m'a alors plantée devant un ordinateur (jusque là cela ne m'avait pas
intéressée, tout occupée que j'étais avec mon mariage et mes enfants) et je
suis allée un jour sur un site; le premier. Celui de Dantec. J'étais surprise,
cela ne correspondait guère à l'idée que je me faisais d'un écrivain, il y
avait sur ce site des barbelés partout, des allusions aux guerres passées,
présentes et futures. Un monde apocalyptique qui tranchait avec le monde dans
lequel je vivais mais qui curieusement rejoignait certaines intuitions,
certains "ressentis «que je nourrissais... Mon incapacité à observer le
réel en face, ma volonté de fuir ce réel qui, par bien des égards me faisait
horreur. Là, tout était décrit par le menu, sans trop de fioritures, dans une
langue profondément "réaliste" au sens concrète du terme
(anglo-saxonne pourrais-je dire en fait, comme celle de Murakami) et avec une
ironie joyeuse, beaucoup d’humour qui
permettait un peu de respiration et de douceur. Alors, je me suis remise à la
lecture en essayant de découvrir tous les auteurs découverts par cet écrivain.
Et j'ai changé. Et j'ai écrit ce texte (le seul que je retiens vraiment de tous
ceux que j’ai bien pu écrire) :
http://lajoiedujour.blogspot.com/2008/11/rester-vivant-lire.html
Et j'ai fait de drôles de rencontres.
D'autres lecteurs, d'autres écrivains, d'autres personnes à la lucidité sereine
et entreprenante. Mon mari m'avait précédée dans toutes ces démarches car c'est
un esprit qui ne s'arrête jamais. Le mien, d’esprit, s'était mis en sommeil un
long moment; et j'en reviens au Murakami et sa nouvelle :
je me dis que si cette femme perd le sommeil un long moment c'est parce qu'elle
s'était "endormie", plus ou moins volontairement. La réalité du coup finit par la rattraper et la fin est assez glaçante, un peu -beaucoup- à l'image de notre époque.
Aujourd'hui, depuis cette époque
où j'ai repris la lecture -et bien plus que cela, vous l'avez compris-, je ne
dors moins et c’est tant mieux ! Je lis énormément la nuit, comme
l'héroïne de la nouvelle de Murakami qui dévore dans sa première nuit
"Anna Karénine". C'est très bien de lire la nuit, d’écrire aussi
parfois, ou pour le moins de préparer ses textes, l'esprit est plus aiguisé, il
n'y a pas d'interférences entre le monde, la réalité et vous-même; la lecture
est un moyen pour accéder à cette réalité que je ne fuis plus. La lecture est
ce conduit, ce passage obligé. Sans livre, sans lecture, le monde m'échappe, je
m'échappe moi-même et demeure dans une atmosphère cotonneuse, un brouillard
insaisissable... Cela a du bon de vivre dans un coton, un cocon, remarquez...
j'en ai parlé plus haut. Mais il faut à un moment donné retrouver son corps,
joindre la chair et l'esprit, se réunifier d’une certaine façon.
Cela me rappelle une autre
lecture de mon enfance que j'ai adorée : celle de "Mon amie Flicka".
Au début du livre, on voit le petit garçon de dix ans, Ken, essayer d'écrire une
rédaction. Il se met à rêvasser, oublie d'écrire et se retrouve avec un zéro
pointé. Il rentre chez lui, dans le
ranch de ses parents. Il observe, en descendant les étages de sa chambre à la
salle de séjour un tableau avec des canards. A chaque fois qu'il passe devant,
il s'arrête devant la peinture et s'imagine "entrer" dans le
tableau... Puis, à la fin du roman, après moult aventures, le petit garçon a
grandi, il a muri. Lorsqu'il passe devant le tableau, ce dernier ne lui
"parle" plus. Il ne tente plus de s'évader dans une réalité imaginaire, il
demeure prisonnier du vrai réel, de notre terre.
Fait curieux, c’est quand je suis
exactement à ce que je dois faire dans mes journées que je rêve le plus la
nuit.
Murakami, et la lecture de certains écrivains aujourd’hui,
c’est pour moi cette analyse de K. Dick que l’on retrouve dans la préface de « Confessions
d’un barjo » : elle résume tout de ma façon d’aborder les livres ou
les textes :
« A vrai dire,
je n’ai jamais très bien compris l’idée d’un protagoniste unique… pour moi, les
problèmes sont multipersonnels, ils nous concernent tous ; un problème
strictement personnel, ça n’existe pas… C’est seulement une forme d’ignorance,
quand je me réveille le matin, que je trébuche contre un fauteuil et me casse
le nez, que je suis fauché et que ma femme m’a quitté –c’est mon ignorance qui
me fait penser que je suis l’univers tout entier et que ces misères me sont
propres et n’affectent en rien le reste du monde. Si je pouvais le contempler
du haut d’un satellite, ce monde, je verrais, dans sa totalité, chaque être
humain en train de se lever et, d’une façon plus ou moins analogue, de
trébucher contre un fauteuil et de se casser quelque chose. »