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samedi 5 mars 2011

Dimanche de Laetare, lecture de La contrevie de Philip Roth

 "Car le génie, en amour, consiste à sauver dans le couple une perpétuelle nouveauté."(André Maurois)

le Sens s'est fait chair.

(...)
Nous ne voulons pas croire que la Vérité est belle; d'après notre expérience, la vérité finit la plupart du temps par être cruelle et sale.(...)tout le génie du poète est voué au dévoilement de la vérité, non plus pour en montrer le rayonnement, mais les bas-fonds.(...)En effet, si Dieu n'existe pas, alors ne subsiste aucune lumière, mais seule de la terre sale.(Cardinal Ratzinger, "Dieu se cache sous les traits d'un enfant")

Lundi 22 février : réflexion personnelle commencée au bord de l’eau.

En cherchant un stylo dans mon sac, et mon petit cahier pour écrire quelques mots, je prends dans le même temps mon livret de lectures (les évangiles) pour trouver la date du jour. Lundi 22 février. A cette page, un titre en plus de la date : « L’art du combat spirituel ».

L’art du combat spirituel : il me semble que ce titre de page est une excellente définition de ce qu’on appelle la Vie. Nous autres occidentaux, qui n’avons pas ou plus (pour le moment) de combats à mener pour notre survie, pouvons cependant mener une guerre, d’ordre spirituel. Dieu merci. Nous pouvons mener une guerre. N’importe quoi, pourvu qu’il y ait combat, suis-je en train de songer paresseusement, vautrée sur mon banc, en face de la mer, pendant que les garçons prennent d’assaut le vieux bunker situé derrière moi. Je ne les vois pas, j’entends leurs cris, leurs disputes, leurs « histoires ». Mais ce combat que j'imagine immédiatement grandiose, sanglant, héroïque (et mon imagination n'a jamais eu de limites lorsqu'il s'agissait de me présenter sous un jour héroïque, j'ai lu quantité de vie de saints et de martyrs!), se retrouve réduit à la surveillance banale, dans le froid et l'humidité, dans la solitude  que je n'ai jamais vraiment apprivoisée, d'une horde de gamins qui poussent des cris que les mouettes avoisinantes leur envient. Solitude de la mère de famille : je me souviens, à 21 ans, mon premier garçon, je l'emmenais au parc, dans sa poussette et je rencontrais les nounous de petits blondinets : les quelques mots échangés avec ces femmes étaient souvent les seuls prononcés dans une journée à une autre personne adulte. Dur apprentissage à l'époque, du silence intérieur au milieu des hurlements éprouvants d'un nourrisson... J'attendais ces sorties au parc comme l'homme au désert attend son verre d'eau. Des mots, n'importe quoi mais des mots, une communication imbécile, une réflexion sur les enfants qui grandissent, sur le dernier bouton sur les fesses de l'un, sur une recette de cuisine appréciée des petits, un mot, n'importe quoi, mais une parole qui me tirerait hors de moi, de mon esprit, de mes attentes, de mes angoisses de jeune maman. Sommes-nous si faibles que la confrontation avec nous-même nous fasse reculer? Sommes-nous si vides intérieurement que le silence nous fasse peur? Avons-nous tant besoin des autres? Où est l'Autre, Celui qui est censé combler toutes mes attentes, Celui qui a dit : je vous donnerai une eau, divine, avec laquelle vous n'aurez plus jamais soif ?

La répétition de ce quotidien m'apparaît, plus que jamais aujourd'hui, après toutes ces années de mariage et tous ces enfants, comme le combat personnel de la mère de famille. J'ai lu il y a deux jours un commentaire d'un curé à propos  des flagellations que se serait infligées Jean-Paul II : "Une maman qui fait la cuisine tous les jours pendant des années sans se plaindre - qui plus est avec le sourire -, cela vaut bien la flagellation comme mortification. Car la mortification la plus grande - tous les mystiques sont d'accord là-dessus -, c'est l'ascèse de la volonté propre."

Mon fils Pierre, en marchant à mes côtés, m’explique qu’il possède un héros imaginaire. Ce dernier ressemble à Wolverine, avec des griffes d’acier. En voiture, ce « Wolverine » galope en avant et arrache tous les poteaux les uns après les autres pour les balancer sur les voitures qui précèdent ou suivent notre propre véhicule. Ce « film » occupe mon fiston durant les longs voyages, m’explique t-il, en riant. Je suis troublée : durant mon enfance, j’avais un rêve similaire, qui me distrayait aussi durant les trajets. Mon héros était la voiture, simple différence avec le Wolverine de Pierre. La voiture équipée de deux longues scies de chaque côté qui taillaient tout ce qui se trouvait sur le passage : poteaux, arbres, personnes, maisons, autres voitures, camions, motos, etc… Ce n’était pas sanglant, comme image, mais extrêmement jouissif : tout s’envolait au passage éclair de ma super-bagnole.
Une vitesse démultipliée, des obstacles qui s'envolent, un corps devenu un géant, aux multiples possibilités et aux contraintes réduites à néant, plus de légèreté, de grâce,qui n'a pas rêvé ainsi ? Simplifications au prix de la vie, évidemment, mais cela on l'oublie, on oublie que vivre c'est difficile d'abord, c'est compliqué. On voudrait plus de facilités, moins d'efforts, moins de réflexions, moins de compromis et on oublie que ce besoin d'accélérer, dans l'Histoire humaine, pour accéder plus vite au Bonheur, ça n'a apporté que la Destruction. Ou le Crash. C'est Icare qui cherche à atteindre le ciel avec ses ailes en cire. C'est Icare qui cherche à abandonner son labyrinthe, sa prison, trop vite, trop haut, et ses ailes fondent au soleil.

La Contrevie est le titre d’un roman de Philip Roth que je lis en ce moment. Fascinant : les héros, (certains héros) au lieu de se complaire dans une contrevie imaginaire, passent réellement à l’acte et larguent sans façon femmes, maîtresses, enfants pour recommencer une nouvelle vie. Incroyable, l’audace ou, au contraire, on peut aussi le penser (et c’est ce que fait un des héros-écrivain du roman, le sceptique narrateur Nathan Zuckerman) la lâcheté  de ces personnes qui n’affrontent plus leur vie ordinaire pour se fondre dans une autre réalité, une autre vie.

Infléchir le cours de leur histoire personnelle : par exemple, pour le frère de Nathan, Henry,en retournant à la source de leurs origines juives en intégrant une colonie juive en Judée après avoir quitté le confortable poste de dentiste huppé New-Yorkais, sa femme et ses trois enfants. On peut justifier ce choix par la volonté farouche d'un homme décidé à traquer le Vrai jusqu'au bout de ses origines et de lui-même, on peut décider qu'il n'est qu'un trouillard qui refuse ses responsabilités (gratifiantes et pesantes) de citoyen, de père de famille, sa prison familiale, en quelque sorte.

Finalement, pour sortir de ces contrevies imaginaires, sans doute faudrait-il mieux observer la réalité, s'enfoncer dans ce qui constitue notre réel (pour moi, la vie de famille, les enfants) et à partir de là traquer l’extraordinaire de cet ordinaire. Refermer soigneusement sur soi-même la porte de cette prison est le meilleur moyen d'être libre.

 Finkielkraut dans "Un cœur intelligent"  : "Levinas recopie pieusement les exemples donnés par Ikonnikov de cette bonté ordinaire, c'est à dire de cette poussée extraordinaire de la miséricorde au cœur de l'inhumain : "C'est la bonté d'une vieille qui, au bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c'est la bonté d'un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse..."

Au retour, dans la voiture, Pierre balance un coup de poing à son frère Rémi. Ce dernier éclate en gros sanglots irritants. Je pile et ordonne à Pierre de sortir de la voiture et de rentrer à pied. A peine repartie que je gamberge. Je vois mon fiston de 10 ans enlevé par un pédophile à lunettes (le pédophile ne peut que porter des lunettes, dans mon imaginaire inquiet de mère de famille, c’est un physique banal, voire moche, le regard trouble, le cheveux rare. Avec une paire de lunettes en écailles). A peine arrivée à la maison que je repars à pied à la rencontre de mon enfant; évidemment je ne le retrouve pas et j’ai tout le temps d’imaginer des scénarios d’horreur.
Je me souviens d’un rêve prémonitoire qui me hante depuis la veille de mon départ en vacances. Un rêve est prémonitoire à partir du moment où je m’en souviens ai-je décidé il y a très longtemps, du fond de ma nature inquiète de mère de famille : mais j’oublie (avec l’irrationalité de cette même nature inquiète de mère de famille) qu’aucun de mes rêves dont je me rappelle ne s’est jamais vraiment réalisé. Du moins : il ne se traduit pas exactement de la manière dont il se passe.
Dans ce rêve, je plongeai dans un lac artificiel, à l'eau trouble et verte, où mon fils Grégoire venait de tomber malencontreusement. Mon plongeon est impeccable, je me rapproche au ralenti de mon fils qui coule lentement et je me réveille au moment où je vais enfin crever la surface de l’eau et le rattraper. En songeant à ce rêve « prémonitoire », donc, je marche vite sans trouver trace de  Pierre . Sans doute que ce rêve le concerne lui, et pas Grégoire, suis-je en train de m'affoler, sans relever l’absurdité de cette réflexion.
Je rentre à la maison : je retrouve mon fils, parfaitement à l’aise à la maison et toutes mes songeries enfiévrées disparaissent. Je demeure avec mon rêve à signifier, à traduire, à interpréter. Finalement : je demeure avec ce rêve et mes enfants. Repêcher son gamin, tous ses gamins, est effectivement mon rêve et ma réalité. Tous les jours, plonger dans une eau trouble, faire les basses besognes, tous les jours renaître à la vie.La banalité du rêve rejoint la banalité de ma vie et c'est dans cette banalité, cette lourdeur qui me fait chuter, plonger, que tout prend Sens.
André Maurois raconte une histoire dans son petit essai "Un art de vivre" : "L'abbé Huvelin raconte qu'une jeune religieuse vint un jour demander à sainte Thérèse de lui apprendre ce qu'était la sainteté. Elle croyait que la sainte allait lui conter des visions, mais Thérèse lui ordonna simplement de la suivre dans une maison nouvelle qu'elle venait de fonder. Là, pendant plusieurs mois, ce ne furent qu'embarras, difficultés, contretemps, échecs, plaintes et travaux. Enfin la jeune religieuse osa demander encore quand lui serait enseignée la sainteté. "La sainteté? répondit Thérèse d'Avila, ce n'est pas autre chose que de supporter avec patience et amour une vie qui sera chaque jour celle que nous avons vécue dans cette maison."

Mardi 23 février
Il est exactement 3h 40 du matin.

J’ai continué à lire le roman de Philip Roth, La contrevie.
Ce passage du livre : « Être bon père et bon époux, pourquoi faut-il que ce soit aussi risible chez cette élite intellectuelle ? Quel mal y a t-il à mener une vie sans histoire ? Le devoir est-il nécessairement une idée à deux sous, le respect des convenances, des engagements, est-ce forcément de la merde, alors que l’ »outrance impénitente » produit des « classiques » ? Ces aristocrates de la littérature, on dirait qu’ils ont complètement renversé les règles du jeu… »

Mais le doute demeure, toujours : s'agissait-il, au départ, d'une fuite en avant, d'un refus des règles du jeu, où au contraire, de se confronter, dans les règles qui nous étaient données, ces règles difficiles, complexes, avec l'enjeu que représente notre vie? Peu importe, après tout, plusieurs chemins se présentent à nous, mais un seul sera emprunté et peut-être ce chemin là n'était-il pas le bon, mais qui pourra le dire? Qui pourrait en juger? Il faudra s'y tenir car les retours en arrière ne sont jamais possibles.Il faudra faire en sorte que ce chemin choisi en toute liberté devienne Mon Chemin.


J'ai abordé la vie conjugale, le mariage, les enfants, comme un athlète de haut niveau, mettant toutes les chances de mon côté, travaillant sans relâche à l'édification de mon couple, veillant, jour après jour au bonheur des miens, cherchant chez les autres les recettes qui "marchent" . Ma volonté était et est toujours de réussir là ou tant d'autres ont foiré; la barque est souvent ballotée dans la tempête mais elle ne verse pas, le danger guette à chaque pas dans cette sombre forêt mais j'avance malgré tout dans le chemin obscur qui est le mien. Je voudrais pouvoir dire un jour "j'y crois" mais je ne peux encore dire aujourd'hui : "je veux y croire". Cette fragilité que je perçois en moi-même me renforce dans ma volonté; pas de résignation car l'épreuve quotidienne (la banalité à surmonter) me permet d'avancer, chaque instant présent éclate à mes yeux comme un moment solennel et décisif, chaque geste, chaque caresse, chaque baiser comme déterminant pour l'avenir de tous les miens et pour moi-même. J'ai construit ma demeure, avec soin, pas sur du sable, les murs de cette "prison" volontaire sont solides et je n'entrouvre ma porte qu'avec prudence.

Chez Philip Roth, l’un des héros, Nathan Zuckerman, écrivain, a écrit un roman sur sa vie fantasmée, une paternité désirée et son frère Henry (qui, lui, est réellement devenu père) commente en lisant le brouillon trouvé dans l’appartement de son frère décédé : « Qu’elle était méditée et préméditée, sa paternité, mais qu’elle était à côté de la plaque ! Il ignorait complètement qu’on ne fait pas un enfant par convenance idéologique, mais parce qu’on est jeune et bête, qu’on lutte pour se forger une identité et assurer une carrière – faire des bébés, c’est un tout.

J’observe, hébétée, la fléchette de mon ordinateur se déplacer toute seule, sur l’écran, agitée d’un tremblement de mauvaise augure, comme un poisson malade ou mourant dans son aquarium.Pourquoi ne se fixe t-elle pas avec le curseur de la souris ? La tempête sévit dehors, des trombes d’eau, qui s’abattent régulièrement, presque paisiblement, dans l’obscurité de la nuit… Je voudrais me rendormir, mais le sommeil me fuit et je devrai continuer ma lecture. Mais (et je recherche à l’instant la phrase exacte dans le roman, sans la retrouver, alors que je me souviens précisément qu’elle se situe en haut d’une page de droite, dans le livre) « lire les romans dédicacés de son frère l’épuisait toujours. », car comme Finkielkraut -mais à mon niveau-, "Je me suis [efforcée] de mettre dans mes lectures tout le sérieux, toute l'attention que requiert le déchiffrement des énigmes du monde" .
Je voudrais me rendormir, plonger dans un oubli bienfaisant, faire taire les tourbillons qui enfièvrent mon esprit jamais en repos… Je voudrais, un instant seulement, abandonner le combat. Je prie mon Seigneur qu’Il m’accorde ce moment qui ne vient pas, ou si rarement. « Maintenant, mes yeux ont vu le Salut que tu prépares à la face des peuples et ton serviteur peut s’en aller dans la paix. »

Je demeure avec mes interrogations, mes révoltes et mes doutes, mes amours imparfaits, mon manque de volonté, mes rancœurs, la faiblesse qui est mon Sceau, je comprends enfin que justement cette vie qui est mienne est " la vie comme vulnérabilité, fragilité, mortalité, la vie comme vieillesse et non comme ivresse ou force vitale", je comprends ceci au cœur de ma nuit et de mes rêves. Je dois me lever à présent. Déjà, les enfants m'appellent.

Tenir sa maison, c'est tenir le monde.

                                                          Terminé en ce Dimanche de Laetare (de la Joie), le 14 mars 2010



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samedi 26 février 2011

A un ami qui écrit; portrait d'un écrivain à partir de "La contrevie" de Philip Roth (republication)


 

J’ai un beau jour allumé

Mon crayon-laser,

Un rayon-vert,

Éclair  de nausée

Vérité désespérée.

Vérité à dévoiler,

Avec le Crucifié ;

Vérité à transcender,

Avec le Ressuscité.



CF l'actualité récente sur Ilys et le texte d'XP : "Les trois débiles mentaux de Causeur"

Cher Ami,

Philip Roth... Il faut lire "La contrevie". En voilà un qui mélange réalité et fiction de façon si géniale qu'il provoque une sorte d'hypnose, (c'est vraiment le terme qui convient le mieux, à retenir) qu'il transporte son lecteur dans cette quatrième dimension (celle de la fiction ou de la vraie réalité) sans ménagements aucuns et crois-moi, il faut s'accrocher à ses quelques certitudes maigrichonnes pour ne pas sombrer dans la folie.Folie qui me parait de jour en jour être la Normalité la plus pure mais qui est ainsi traduite, décrite par ceux qui ne peuvent justement accéder à ces dimensions de l'être: on est traité de fou parce que l'on sait,on voit.Je ne veux plus qu'on me traite de folle parce que je considère que je suis la plus normale de toutes les femmes mais parfois, ce que je vois ou ce que je lis est cependant la vérité vraie, la réalité dévoilée. Yuja Wang, pianiste de renommée mondiale, explique en parlant de Chopin : "on est dans cet ailleurs et la réalité revient" : une pianiste, une interprète d'un artiste. Un lecteur est l'interprète aussi, d'un écrivain, d'un artiste. Il est transporté dans cet ailleurs et la réalité lui revient.Un autre ami m'écrit ceci : "Mais écrire.... [de] la fiction...Je ne sais que trop ce que cela engage. Plus de pudeur, une vie de forçat du stylo et surtout une aventure  spirituelle épuisante, dangereuse qui m'a toujours fait reculer.Je ne veux pas mettre ma famille en danger." On peut remplacer le terme d'écrire par celui de lire et l'on aura aussi, dans la lecture, "une aventure spirituelle épuisante, dangereuse, qui m'a toujours fait reculer."

Je pense qu'un  écrivain ne se pose pas toutes ces questions, il DOIT écrire sous peine de sombrer. Dantec dit qu'il lui faut écrire sinon c'est la littérature qui pourrait le tuer.("Tout roman est une forme de vie qui vous demande de la mettre au monde.Sinon il se pourrait bien qu’elle vous tue, elle.") Il a le Don. Tu le possèdes aussi très certainement.

Nous autres, lecteurs, sommes à la périphérie de cette quatrième dimension que vous dévoilez, vous autres écrivains, nous tournons comme de petits satellites autour de l'immense soleil... Dans le même temps, ces satellites, invinciblement attachés au soleil par une puissance attractive indépendante de leur volonté, ces petits satellites parfois se rapprochent dangereusement de l'astre lumineux (l'écrivain) qui se révèle, être, en fait, un immense trou noir, qui avale tout, absorbe tout pour le régurgiter à sa façon.(sous forme de rayons, de lumière, de vérité). Tout vous sert pour écrire, les gens, les objets, vos proches, vos sentiments, vos maladies, vos emmerdes, etc...

C'est un peu beaucoup le thème de Philip Roth dans La contrevie et c'est pourquoi il faut le lire. C'est le portrait de l'écrivain le plus vraisemblable, le plus juste que j'ai trouvé jusqu'ici et il te ressemble bien, XP.

Un passage de Roth : "Tu cherches un nouvel adversaire, avoue-le. Tu en as peut-être assez de te battre contre les Juifs, contre les pères, contre les inquisiteurs de la littératures, parce que plus tu te bats contre ces adversaires à domicile, plus ton conflit intérieur s'intensifie. Mais te battre contre les goyim, voilà qui est clair. Pas d'incertitudes, pas d'états d'âme, on peut faire le coup de poing en toute légitimité, en toute bonne conscience. Toi, quand on te résiste, quand tu te retrouves au milieu de la mêlée, ça te donne du ressort. Après toute la douceur qui est la mienne, tu meurs d'envie d'une bonne collision, d'un choc - n'importe lesquels, pourvu qu'il y ait assez d'antagonisme pour faire fumer le récit et servir de détonateur à ces philippiques véhémentes que tu adores. être juif chez Grossinger, c'est un peu rasoir, de toute évidence - mais en Angleterre, tu découvres que la partie est plus difficile, alors pour toi, elle devient drôle. Les gens te disent : "il y a des réserves", et là, te voilà revenu dans ton élément. Les réserves, tu t'en délectes."

Ce texte de Roth où l'un des personnages du roman, une jeune femme, Maria, quatrième femme de l'écrivain Nathan Zuckerman, évoque son état, sa nature d'écrivain, je pourrais te l'attribuer mot à mot, XP, peut-être en remplaçant le terme de juif par celui de chrétien , ou d'européen ou d'occidental pour élargir le champ de ton adversaire actuel, à ta mesure. Non que tu voues une haine aux chrétiens, pas du tout, mais disons qu'il est le matériau, ta nécessité pour écrire, ta" réserve". Jérôme Leroy, tu l'as tiré de ces réserves, Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand, Christine Boutin, Naulleau,Ferrat récemment, les catholiques traditionalistes, les intégristes de tout poil, les intellectuels, les communistes, les socialos, les "artistes" , tous tirés du néant, de leurs abîmes insignifiantes pour servir ta Cause, celle de ton écriture. Nous ne faisons pas de politique sur Ilys, ne cesses -tu de répéter, tu as raison, tu n'en fais pas, jamais, tu fais de l'écriture, des pages et pages, tu avances en roulant comme un fou-furieux sur la route et ton bolide a besoin d'essence, de beaucoup d'essence. Nommer cet ennemi sans nom et sans visage, c'est cela le propre de l'écrivain et en nommant tu donnes la vie à ce qui était en  état de mort-vivant. "... il me ramène ses trouvailles.... - et pour l'artiste, toutes les choses sont pures." explique l'héroïne -écrivain , Mrs Stormer, dans la nouvelle d'Henry James :  "Greville Fane".

Grand rôle, grande responsabilité, tu tues, tu agresses, tu assassines, tu étripes, tu dissèques de façon obsessionnelle pour mieux régénérer ces zombies qui forment notre réalité. Voilà pourquoi ceux qui lisent vouent amour et haine à l'auteur : est-on vraiment heureux et satisfaits de sortir des limbes cette réalité qui se présente sous des jours pour le moins glauques et terrifiants? (et là je repense à Lovecraft, ses nouvelles, que je lis toujours en vacances, en Bretagne, dans ma chambrette à la géométrie bizarre, comme celle dans cette histoire de Lovecraft, "La chambre de la sorcière" : de cet espace tordu peuvent sortir, naitre des monstres infernaux auparavant "bloqués" dans une autre dimension souterraine... ) A-t-on vraiment, vraiment envie de tout savoir sur les gouffres de nos âmes? Les Jérôme Leroy, les Naulleau ainsi ressuscités dans différentes "contrevie" (combien de fois as-tu "suicidé" Jérôme Leroy, combien de situations pour le moins édifiantes lui as-tu fait "vivre"? combien de fois as-tu joué avec ta proie?) ils nous renvoient à nos propres esprits, cœurs, corps, ils sont les visages qui apparaissent dans nos miroirs et l'envie peut prendre de casser le miroir c'est à dire de détruire celui qui nous l'a tendu, ce miroir, en nous disant : "tiens! regarde! Mais regarde donc!!" Voilà ce que tu es vraiment! L'écrivain que tu es se réjouit comme un gosse de présenter cette glace et ce portrait, mais celui qui regarde lit jaune bien souvent et son rire sonne faux. Voilà pourquoi l'écrivain est "l'ennemi public" selon la formule de Houellebecq.

Un autre passage de Roth, celui où le frère de Nathan l'écrivain, Henry, se glisse subrepticement dans l'appartement de son frère décédé pour subtiliser des pages de manuscrit compromettantes pour lui-même : "Il avait beau connaitre son frère, il ne l'aurait jamais cru capable d'écrire ces lignes. Toute la journée, il avait fait la sourde oreille à sa rancune, il l'avait condamnée, il s'était fait l'effet d'un misérable pour ne rien éprouver, il s'était flagellé pour son incapacité à pardonner, et voilà que ces pages, outre qu'elles le tournaient en ridicule de la pire façon, le mentionnaient par son nom. Tout le monde, d'ailleurs, apparaissait sous sa propre identité, Carol, les enfants, et même Wendy Casselman, la petite blonde qui, avant de se marier, avait brièvement été son assistante."

En tant que lecteur, cette fois, "[nous] aurions besoin de toute la pureté de l'artiste pour pardonner." continue Henry James.

C'est le juif dans tous ses états qui est observé à la loupe par Roth via son héros fétiche, Nathan Zuckerman, juif-américain, c'est le juif de la diaspora, le juif d'Israël, le juif qui rejette ses origines, celui qui les retrouve, le juif confronté à l'antisémitisme réel ou imaginaire, le juif, le juif, le juif.
Chez toi XP, c'est le chrétien dans tous ses états, le chrétien croyant, pratiquant, celui qui renie ses origines judéo-chrétiennes, l'athée, le chrétien "social", celui qui se dresse avec ces mêmes origines comme étendard, comme excuse, comme culpabilité, comme creuset de sa propre tombe, le chrétien, le chrétien, le chrétien. Le catholique à babouche, le gardien de vaches diplômé, le libéral à babouches, etc...

Qui comprend cela ? Qui accepte cela? Je ne sais pas, le petit satellite que je suis, à force de tourner autour de ces multiples soleils, ces lectures, ces vies et contrevies, a le vertige, parfois jusqu'à la nausée. Lire, se regarder dans la glace, s'essayer à différents visages, portraits, est plus difficile qu'on ne le croit. On croit tenir une vérité et tout à coup, l'image se tord, devient floue, se trouble.

Voilà XP, voilà une présentation bien particulière de Philip Roth, de sa "contrevie",  puisque c'est un portrait d'écrivain que j'ai dressé... et aussi, et toujours chez moi, en miroir, le "portrait" du lecteur.

vendredi 10 septembre 2010

Casser les codes



Écouté ces jours-ci Houellebecq qui dit qu'on a peut-être perdu notre capacité à aimer... Je suis d'accord avec ça . D'ailleurs il y a longtemps j'avais relevé chez lui, dans "Rester vivant" :   "Compte tenu des caractéristiques de l'époque moderne, l'amour ne peut plus guère se manifester; mais l'idéal de l'amour n'a pas diminué. Étant, comme tout idéal, fondamentalement situé hors du temps, il ne saurait ni diminuer ni disparaître. D'ouï une discordance particulièrement criante, particulièrement riche "
J'ajoutais cependant que les seuls êtres capables de relier un idéal d'amour avec la réalité, c'était les saints. Qui ont le bon geste au bon moment avec la pureté d'intention, d'amour maximum possible dans le cœur. Pour briser le cercle infernal, pour casser le code : se rapprocher de Dieu, source de tout Amour.


Commencé les cours de Krav Maga. Je ne voulais pas trop en parler autour de moi, de ce "projet" que je nourrissais depuis longtemps pour des raisons personnelles. Mais hier, chez une amie,je grimace en me frottant le bras un peu rouillé après la séance. Elle m'interroge, j'explique rapidement les principes, l'origine, casser les codes de "bonne conduite" dans une confrontation : le but est de gagner, par n'importe quel moyen, la seule règle : donner les coups qui marchent, même les plus vicelards.




"C’est ce besoin frénétique de confort intellectuel, cette sclérose qui bannit toute remise en cause, toute idée en mouvement, c’est la vision coranique du monde. Nietzsche méprisait la connerie des Européens de son époque qui, je cite de mémoire, refusaient d’accueillir et de se marier à un peuple aussi doué que le peuple juif, peuple qui fatigué de son nomadisme millénaire ne demandait qu’à s’installer pour mêler ses talents avec ceux des peuples occidentaux." (Kid A)
Casser les codes qui nous enferment dans notre confort intellectuel, encore faut-il le vouloir, en avoir le désir.




 

jeudi 22 avril 2010

Turner : Ca n'est pas le sujet qui importe mais la peinture

"Immanquablement un homme surgit alors, l'un de nous, en tous points notre semblable, mais doué d'une mystérieuse puissance de "vision" " Kandinsky

Avec mes filles et une amie, je suis allée hier voir l’exposition Turner au Grand Palais.
J’avais pu visiter, il y a quelques 20 ans de cela, comme élève, une expo. Turner au Musée d’Orsay et j’en gardais un excellent souvenir, quelque chose de doux et d’éthéré. Quelle erreur ! En observant les toiles de ce peintre hors-normes, j’ai pu imaginer un peu son caractère, ses souhaits en matière de peinture et je voudrais vous soumettre le portrait d’un personnage qui ne correspond peut-être pas à ce qu’il a été en réalité mais qui est un peu ce que j’en ai saisi grâce à cette exposition.
                                                                                                                                                                    
Il y a une citation du peintre Reynolds, à l’entrée de l’expo., qui dit, à propos des grands maîtres en peinture : « Considérez-les à la fois comme des modèles à imiter et comme des rivaux à combattre. »
C’est un excellent résumé de la vie de peintre de Turner qui a passé son temps à étudier les Anciens ( il débute par la passion de l’architecture, ce qui est intéressant car toute sa vie on lui reprochera son trait « indéfini » ou « grossier », et aussi par l’étude et la réalisation de nombreuses aquarelles) et qui dans le même temps, a passé sa vie aussi à les combattre, à choquer les canons de l'esthétique de l'époque, à bousculer les habitudes de vision de ses contemporains qui l'ont d'ailleurs rarement compris. Pas par haine ou jalousie, mais par volonté instinctive et tenace d'aller plus loin dans le regard.En fait c'est cette notion même de regard qui le gêne : il ne veut pas "voir" ou "faire voir" mais "vivre" ou "faire vivre".

Il se lance vers1790 dans ce qui est considéré comme l’art noble en peinture, la peinture à l’huile, et son influence majeure, Claude Lorrain le poursuivra toute sa vie. Dans le catalogue de l’exposition, cette anecdote émouvante : « C’est à la fin des années 1790 vraisemblablement qu’eut lieu la première confrontation entre Turner et les œuvres de Claude Lorrain. Plusieurs ont rapporté l’anecdote –fable sans doute !- selon laquelle, au spectacle de leur perfection, le jeune artiste émotif fondit en larmes, désespérant de jamais faire aussi bien. »

Turner va tout étudier, toute sa vie, admirer et combattre ses anciens maîtres et ses contemporains, les italiens, les flamands (au musée du Louvre en particulier vers 1802 dans lequel il couvre des carnets de notes et de croquis). Il se lance dans une maîtrise totale du paysage classique mais ce qui est frappant, chez lui, c’est que très vite, très tôt, ce classicisme harmonieux, serein, et quelque peu « glacé » l’ennuie et ne l’intéresse pas. Il peint nombre de paysages et de personnages (il aime Watteau ce qui peut paraître surprenant eut égard à sa réputation de peintre "robuste" ou rustique, par rapport au délicatissime Watteau) mais toujours on a le sentiment avec lui que le pinceau est pris d’un coup d’une espèce de frénésie indépendante de sa volonté, d’une volonté de dire quelque chose d’autre que ce qu’il voit, presque d’une rage de raturer tous ces classiques, de les barbouiller, comme un enfant (et cette image m’est venue très souvent pendant ma visite) qui met les pieds dans la flaque d’eau, qui met les pieds dans le plat, exprès, pour se faire remarquer. Plus qu’une volonté de se faire lui-même remarquer d’ailleurs, je pense que Turner voulait simplement attirer l’attention dans ses tableaux sur autre chose que le paysage ou les personnages.
Chez lui, m’a transmis l’audio-guide que j’écoutais religieusement, « ça n’est pas le sujet qui importe mais la peinture elle-même. »

Cela m’a tellement rappelé XP et ses textes  que j’en ai ri toute seule en parcourant les allées. « Grossier, inattentif aux détails, trop rapide », voilà les qualificatifs qui revenaient dans la bouche des contempteurs de Turner, qualificatifs qui reviennent singulièrement souvent chez ceux qui critiquent notre XP national.
Ce qui intéresse Turner, c’est l’émotion. Nombre de ses tableaux invitent le spectateur à rentrer dans le paysage, à participer au drame qui s’y déroule. Trouver la violence picturale qui traduise la violence de la nature.
Turner si révolutionnaire pour son temps, précurseur de l’art abstrait. Traquer une réalité existante au-delà de la nature, au-delà de cette fichue réalité soi-disant indépassable.







samedi 16 janvier 2010

La solitude produit un un désir lancinant de se faire entendre

"Qu'est-ce qui m'étonna le plus pendant ces premiers jours passés à arpenter la ville? La chose la plus évidente : les téléphones portables.(...) Partout où j'allais, il y avait quelqu'un qui s'approchait de moi en parlant au téléphone, et quelqu'un derrière moi qui parlait au téléphone. (...)J'avais compris qu'un fond de silence n'existait plus depuis longtemps dans les restaurants, les ascenseurs et les stades de base-ball. Mais que l'immense solitude des êtres humains produise ce désir lancinant, inépuisable, de se faire entendre, en se moquant totalement que les autres puissent surprendre vos conversations - moi qui avait surtout connu l'époque de la cabine téléphonique, dont on pouvait refermer hermétiquement les solides portes accordéon -, tout cela me frappait par son côté étalage au grand jour."
(Exit le fantôme de Philip Roth)