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samedi 31 décembre 2016

"Longtemps je me suis couché de bonne heure", à propos de Proust, K. Dick







Pour ne pas rater l'émission, j'avais mis Europe 1 assez tôt dans l'après midi, en voiture, en revenant de Bretagne. La route était onirique à souhait, nous traversions, au milieu du brouillard, deux haies de givre, tout était blanc. J'ai donc écouté avant Enthoven, une émission sur Marcel Proust, le dernier quart d'heure. Et j'ai été frappée par la proximité de la quête de ces deux écrivains, Proust et K. Dick. Au travers d'une oeuvre monumentale, pour les deux hommes, une course éperdue CONTRE le temps, les deux écrivains recherchent une réalité qui leur échappe. Comme ma "course", mon voyage en voiture (mes nombreux voyages, qui sont toujours épiques et qui sont des courses contre le temps aussi et dans une réalité qui était particulièrement mouvante aujourd'hui au travers de toute cette brume blanche dans laquelle on devinait d'autres ombres, des réalités, des voitures). J'écoutais, au travers des grésillements, la voix d' Aurélien Lemant que j'étais heureuse d'entendre. Je l'avais déjà entendue, sa voix, mais il récitait un texte de Dantec, du coup, sa voix était peut-être différente... A la fin, il a conclu sur le fait que K. Dick était croyant. (Et là, à ce moment, le son dans la radio était limpide, comme si on abordait un coin de fleuve tranquille après des milliers de remous bruyants). "Ah, vous me l'apprenez", a dit Enthoven avec l'étonnement dans la voix de celui qui comprend que tout s'explique bien mieux chez K. Dick par ce détail (qui n'en n'est pas un). En rentrant à la maison, enfin, mon vieux chat Kikou est venu, après avoir poussé un cri très humain (j'ai cru que c'était un enfant), mourir sur mes genoux. J'ai dû expliquer à ma fille de 5 ans, Gabrielle, ce qu'était la mort. Et j'ai repensé à Proust et K. Dick : "Longtemps je me suis couché de bonne heure", c'est par ces mots que commence La recherche du temps perdu et il est vrai que vivre dans notre réalité c'est comme vivre dans un rêve éveillé (ce que j'avais vécu en voiture, dans ce voyage cette après midi). K. Dick aurait aimé cette idée, je crois. Donc, si nous vivons comme dans un rêve éveillé, nous nous endormons dans la mort pour trouver une autre Réalité qui nous échappe tant que nous vivons. 

http://oralaboraetlege.blogspot.fr/search?q=Traum

http://oralaboraetlege.blogspot.fr/2009/06/rester-vivant-lire-de-la-lecture-de.html

jeudi 22 janvier 2015

De la lecture



Ce texte a été écrit en 2008 je crois,je le remets en réponse à Didier Goux, ici et à l'Amiral Woland   ici, simplement pour montrer que l'Esprit souffle vraiment où il veut et j'ai bon espoir qu'il souffle sur les générations futures, même chez ceux qui paraissent les plus improbables.

Deux jours de voiture avec la lecture en parallèle de Villa Vortex et American Black Box. Les rares fois où j'ai pris le volant, j'ai vu ma vie défiler avec celle de mes enfants ( deux accidents évités de justesse) et mon cher mari a fini par me dire : "tu lis, je conduis."Le Diable était enragé... Depuis que je lis Dantec, je suis comme Kernal dans Villa Vortex : je découvre "la théorie", c'est à dire je lis et ces lectures deviennent une forme d'arme absolue. Je n'en avais pas conscience tout en en ayant très vaguement l'intuition depuis toujours. Maintenant la question : pourquoi une mère de famille ? Je n'ai pas de réponse. Ecoutez donc cela :

"J'étais devenu un combattant de la Théorie, un moine-soldat, le guerrier d'une armée secrète, sans nom et sans visage, le réseau de la nuit, l'armée des morts." (Villa Vortex, Folio S.F. p321). Je continue :" Mon cerveau : une usine à cartes, un monstre machinique qui s'étoilait tel un réseau par-dessus le monde en son entier, une gigantesque toile d'araignée qui traçait et retraçait les parcours virtuels d'auteurs probables de crimes qui n'existaient pas."

"J'étais devenu un appendice de la bibliothèque de Wolfmann. Un appendice qui se nourrissait de ce qui le dévorait, c'était assez paradoxal tout ça, mais je m'y étais fait, aux paradoxes."

Je lis. Tout. Le jour, je travaille et je m'occupe de mes enfants, je suis une mère de famille. La nuit, en voiture, en vacances, je lis. C'est à dire j'oppose à ce monde qui est le mien et qui se désagrège une forme de rec-tification et de re-construction. Singulière.Et à chaque commentaire de l'un d'entre vous, commentaire unique et singulier, le monde se rec-tifie, me semble t-il.

J'ai esquivé le combat pendant 15 ans. Je n'ai pas ouvert un livre digne de ce nom pendant 15 ans. Mais maintenant, je ne peux plus esquiver quoi que ce soit. J'ai lu dernièrement L'obscurité du dehors de Cormac MacCarthy. Une lecture entière pour une seule phrase que je me suis prise dans la tronche :

"Vous avez peur toute seule ? Un peu. Des fois. Pas vous ? Oui m'dame. J'ai toujours eu peur. *Même quand y avait personne d'assassiné nulle part."

Alors, bon, j'ai toujours peur, n'est ce pas, mais je témoigne quand même. "Ce qui compte, Kernal, c'est la connaissance. Ce qui compte c'est la poursuite de la Théorie." (P327) "La lecture du livre ne me fut évidemment d'aucun secours sur le plan concret entendu comme tel par nos supérieurs, ce n'était pas ce qu'escomptait Wolfmann au demeurant, sans doute voyait-il déjà plus loin que ce qui pendait au nez."(P328)

"Au fil des kilomètres mon cerveau s'engage dans une lutte contre l'entropie, au fil des kilomètres il redéfinit de nouveaux contours, de nouvelles possibilités, de nouvelles questions." (P335; ça, c'était cette après midi en bagnole; en fait, c'est tout le temps.)

"Vous n'êtes pas habitué. Vous manquez de discipline" dit Wolfmann au pauvre Kernal qui se tue à la tâche (la lecture).Il lui propose de la méthédrine. Excellent pensais-je en moi-même mais c'est pas le top du top. Vous voulez connaître la meilleure des drogues ? Ah! Ah! Voyons! réfléchissez! Que peut-être la meilleure des drogues pour une mère de famille? Ses enfants, bien sûr. La vraie, la seule, l'unique drogue qui fait qu'on peut tenir une nuit entière sans dormir , que l'on peut se battre contre plus fort que soi et le battre bien sûr...

Je continue : "En tous cas, une chose était sûre désormais : devenir, tout en l'écrivant, le personnage d'un roman non écrit, revenu par miracle du trou noir de l'Europe, me paraissait nettement plus enthousiasmant que de vivre sans fin cette réalité, dite " quotidienne" et saccagée par la petitesse des rêves....Le livre aurait raison du monde" 

En quoi lire tel ou tel livre de Dantec ou d'un autre écrivain est essentiel demande benoîtement X. Essentiel ? Vital me paraît plus approprié. Je vous livre un passage de ce livre extraordinaire, La source vive, d'Ayn Rand, ( dont je vous parlerai peut-être un jour car toutes mes lectures se recoupent et forment une carte du monde :" L'Enigme du Code m'obsédait" ( Villa Vortex P518 ) )

"Il se demanda pourquoi il éprouvait comme un sentiment d'attente. L'attente d'une explosion au-dessus de leurs têtes. Cela lui parut d'abord stupide, puis il comprit. C'est exactement ce que doit ressentir, se dit-il, un homme terré dans un trou d'obus. Cette chambre n'est pas simplement le témoignage d'extrême pauvreté, elle est l'aboutissement d'une guerre, dont les dévastations sont plus terribles encore que celles que peuvent causer les armes de tous les arsenaux du monde. C'est une guerre contre un ennemi qui n'a ni nom, ni visage."

Un livre peut provoquer une forme de déflagration nucléaire dans un cerveau. C'est ce qui s'est passé pour moi. J'espère que ce type de déflagration s'opérera dans des cerveaux mieux constitués que le mien. D'un autre côté, il est écrit quelque part dans le Livre :"Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits." ( Matthieu, 11; v. 22)

"All the secrets are in the black box, but the secret itself is the black box.
Car ici cet endroit ne peut apparaître que pour vous seul. Je ne parle pas de la version vulgaire et "individualiste" de ce qu'il est convenu d'appeler l'American Dream...ni de sa figure dialectique millérienne du "Cauchemar climatisé"...Non je parle d'un "endroit"vraiment singulier, disons d'un nexus du temps et de l'espace qui vous apparaît, pour vous et vous seul, expérience intransmissible et qui s'annonce telle, alors même que vous vous y attendiez le moins." ( American Black Box, p457

Une lecture ? Qu'est ce que cela provoque en nous qui sommes des "tête de lecture expérimentale" ( Villa Vortex, p 831).Une déflagration nucléaire...Mais encore? avez-vous l'audace de demander, comme des enfants qui ne doutent de rien et veulent toujours plus...Dantec répond : "C'est en toi, tête de lecture, que devait se dérouler l'expérience de la narration, c'est toi qui étais visé en premier lieu par ce voyage aux confins de notre infra-monde en errance..." "C'est toi qui a pérégriné de mondes en mondes, qui ne sont qu'un seul, le nôtre."
Qu'avons nous gagné à cette pérégrination infinie, continuez vous de demander avec l'inconscience qui caractérise les enfants, car vous êtes des enfants et des enfants très spéciaux, n'est ce pas ?
"J'espère que tu auras compris que cette mort biologique partielle n'est que le prix à payer pour que l'économie du Don en toi, peut-être, se fasse jour." ( p 835)
Oui, j'espère aussi que le Verbe vous parle de l'intérieur maintenant que vous avez refermé le livre.

jeudi 17 octobre 2013

"Se réjouir toujours" Saint Basile le Grand chez Maurice G. Dantec

Saint Paul recommande aux Thessaloniciens de se réjouir toujours et de prier sans cesse (1 Thess 5, 16-18). L’homélie de saint Basile de Césarée († 378) va essayer de montrer que cette exigence est effectivement praticable.
Saint Paul recommande de se réjouir toujours. Vous venez d’entendre les paroles de l’Apôtre, qui, dans la personne des fidèles de Thessalonique, donne des règles à tout le genre humain. Car les instructions de saint Paul étaient pour les fidèles qui s’adressaient à lui dans diverses circonstances, mais leur utilité s’étend sur tous les hommes. Réjouissez-vous toujours, dit-il, priez sans cesse, rendez grâces à Dieu en toutes choses (1 Th 5, 16). Nous expliquerons tout à l’heure, autant qu’il sera en nous, ce que veut dire cette joie, l’avantage qu’on en peut retirer ; comment il est possible de prier sans cesse et de rendre grâces à Dieu en toutes choses. Il faut d’abord répondre aux objections de nos adversaires qui attaquent le précepte de saint Paul comme étant impossible dans la pratique.
Un tel précepte n’est pas praticable affirment les adversaires de Basile.
Quelle est cette vertu, disent-ils, de livrer son âme jour et nuit à la joie et au contentement ? Est-il possible d’ailleurs d’y parvenir au milieu de cette foule de maux imprévus dont nous sommes sans cesse assaillis, qui attristent nécessairement l’âme, et qui font qu’il est plus impossible d’être joyeux et satisfait, que de ne pas sentir de douleur lorsqu’on est plongé dans une chaudière bouillante, ou qu’on est percé de la pointe d’une épée. Parmi ceux qui nous écoutent maintenant, il est peut-être quelqu’un qui déraisonne de la sorte, et qui, pour excuser sa lâcheté à observer les préceptes, reproche au législateur qu’il ordonne des choses impossibles. Puis-je, dit-il, goûter une joie perpétuelle, lorsque les sujets de me réjouir ne dépendent pas de moi ? Ce qui cause de la joie est hors de nous et ne dépend pas de nous ; la présence d’un ami, un long commerce avec ceux de qui nous tenons le jour, des richesses qu’on acquiert, des honneurs qu’on reçoit, le passage d’une maladie dangereuse à la santé, une maison qui regorge de biens, une table chargée de mets délicats, des amis qui partagent notre satisfaction, des paroles et des spectacles agréables, la santé des personnes qui nous touchent le plus près, en un mot, toutes les prospérités et tous les honneurs de la vie. Non seulement les choses fâcheuses qui nous arrivent à nous-mêmes nous chagrinent, nous sentons encore les disgrâces de nos amis et de nos proches. Ainsi la joie et le contentement de l’âme résultent du concours de tous ces objets. Outre cela, si nous voyons la chute de nos ennemis, des accidents arrivés à ceux qui nous ont fait du mal, les succès de ceux qui nous ont obligés, enfin si nous n’éprouvons ni ne craignons aucun des maux qui troublent notre vie, c’est alors que notre âme pourra être dans la joie. Comment donc nous donne-t-on un précepte qui ne dépend pas de nous, mais de causes étrangères ? Comment aussi prierai-je sans cesse, lorsque les nécessités corporelles cause à l’âme une infinité de distractions, et l’occupent tellement qu’il lui est impossible, vu les bornes de sa nature, de se livrer à d’autres soins ? Il m’est encore ordonné de rendre grâce à Dieu en toutes choses. Lui rendrai-je donc grâce étant mis à la torture, déchiré de coups de fouet, étendu sur la roue, attaché au chevalet, les yeux arrachés, diffamé par un ennemi, mourant de froid et de faim, privé tout à coup de mes enfants ou de ma femme, ruiné subitement par un naufrage, tombé entre les mains des voleurs ou des pirates, couvert de blessures, noirci de calomnies, menant une vie errante ou languissant dans une prison ? Voilà, sans parler de beaucoup d’autres, les reproches qu’on fait au législateur ; voilà comment on croit excuser ses fautes, en décriant les préceptes comme impossibles.
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Réfutation : il n’est pas impossible de se réjouir toujours.
Que dirons-nous à cela ? Sans doute saint Paul a-t-il d’autres objets en vue, lorsqu’il s’efforce d’élever en haut et de porter à la contemplation des choses célestes nos âmes qui rampent sur la terre ; des hommes qui ne peuvent atteindre les hautes pensées du législateur, qui, semblables à des animaux vivant dans la boue, se plongent dans des passions charnelles et terrestres, demandent si les préceptes de l’Apôtre sont possibles. Saint Paul demande de se réjouir toujours, non à des hommes ordinaires, mais à ceux qui lui ressemblent, à ceux qui ne vivent plus dans leur chair, mais qui ont Jésus-Christ vivant en eux, parce que l’union étroite avec le souverain bien ne permet pas de sentir les maux qui affligent la chair. Oui, quand bien même la chair serait coupée en morceaux, le mal reste dans le corps, sans pouvoir arriver jusqu’à la partie intelligente de l’âme. Si, suivant le précepte de l’Apôtre, nous avons mortifié nos membres terrestres (Col 3, 5), si nous portons dans nos corps la mortification du Seigneur Jésus (2 Co 4, 10), il arrivera nécessairement que les coups portés à un corps mortifié ne parviendront pas jusqu’à l’âme qui n’aura plu avec le corps aucune communication. Les affronts, les pertes de biens, les morts des proches, n’iront pas jusqu’à l’âme, et ne l’abaisseront pas à s’inquiéter des maux corporels. Si ceux qui tombent dans des malheurs pensent comme l’homme parfait, ils ne lui causeront point de peine par leurs chagrins, puisqu’eux-mêmes supportent sans peine ce qui leur arrive. S’ils vivent suivant la chair, ils ne lui causeront pas encore de peine, mais ils seront jugés par lui dignes de pitié, moins à cause des disgrâces qu’ils éprouvent, qu’à cause de leur mauvaise disposition. En général, une âme parfaitement soumise aux volontés du Créateur, qui met son plaisir à contempler les beautés célestes, ne perdra point sa joie et son contentement au milieu de toute cette foule de maux qui affligent la chair ; mais ce qui est pour les autres un sujet de tristesse, sera pour elle un surcroît de satisfaction. Tel était l’Apôtre, qui se complaisait dans ses faiblesses, dans ses afflictions, dans ses persécutions, qui se glorifiait de sa pauvreté et de ses besoins. Il s’applaudissait de la faim, de la soif, du froid, de la nudité, des détresses, enfin de tous les maux qui rendent les autres insupportables à eux-mêmes et leur font trouver la vie ennuyeuse.
Ceux donc qui n’entrent pas dans les sentiments de l’Apôtre, qui ne comprennent pas qu’il nous exhorte à mener une vie évangélique, ont la hardiesse de lui faire des reproches, comme s’il nous ordonnait des choses impossibles. Qu’ils sachent que, par la bonté de Dieu, nous avons mille sujets de nous réjouir. Nous sommes passés du néant à l’existence ; nous avons été faits à l’image du Créateur ; nous avons reçu l’esprit et la raison, qualités qui sont la perfection de l’homme et qui l’élèvent à la connaissance du Très-Haut. Les beautés des créatures visibles sont comme un livre ouvert à nos yeux, dans lequel nous pouvons lire et apprendre la providence universelle et la grande sagesse du Dieu au-dessus de tout. Nous avons la faculté de discerner le bien d’avec le mal, instruits par la nature même à choisir ce qui nous est convenable, et à fuir ce qui nous est nuisible. Éloignés de Dieu par le péché, nous avons été réconciliés par le sang de son Fils unique, qui nous a délivrés d’une honteuse servitude. Nous avons l’espérance de ressusciter un jour, de participer au bonheur des anges, au royaume céleste, aux biens que Dieu nous a promis, qui surpassent tout ce que la raison peut imaginer. Tous ces avantages ne sont-ils pas de nature à nous combler de joie et à nous causer une satisfaction inaltérable ? Croirons-nous que celui qui se livre aux plaisirs de la bonne chère, dont les oreilles sont flattées par les sons de la musique, qui se couche et s’endort dans un lit délicat, goûte vraiment un contentement ? Pour moi, je pense que les personnes sensées doivent déplorer le malheur d’un tel homme, et que ceux-là seulement sont heureux qui supportent les peines de la vie présente dans l’espoir d’une vie future, qui sacrifient les choses passagères pour mériter les éternelles. Quand ils seraient au milieu des flammes comme les trois enfants de Babylone, quand ils seraient enfermés avec des lions, quand ils seraient dévorés par une baleine, pourvu qu’ils soient étroitement avec Dieu, nous devons croire qu’ils jouissent d’un parfait bonheur et qu’ils vivent dans la joie, peu touchés des maux présents, réjouis par l’espérance des biens qu’ils attendent. Un généreux athlète, une fois entré dans l’arène de la piété, doit supporter avec courage les coups de ses adversaires, animés par l’espoir d’une couronne glorieuse. Dans les combats gymniques, les athlètes accoutumés à de pénibles exercices ne sont pas effrayés des blessures qu’ils peuvent recevoir, mais ils attaquent de près leurs antagonistes, et ne comptent pour rien toutes les peines qu’ils endurent par le désir d’une proclamation honorable. Ainsi, quelque malheur qui arrive à l’homme vertueux, il ne peut troubler la joie qu’il goûte, parce que, sans doute, l’affliction produit la patience, la patience l’épreuve, l’épreuve l’espérance, et que cette espérance n’est point trompeuse (Ro 5, 3). Aussi le même saint Paul nous exhorte-t-il ailleurs à être patients dans les afflictions, et à nous réjouir dans l’espérance (Ro 12, 12). Or c’est l’espérance qui rend la joie éternelle compagne de la vertu.
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Être dans la joie n’empêche pas d’être dans la peine.
Mais le même Apôtre nous engage à pleurer ceux qui pleurent (Ro 12, 15). Écrivant aux Galates, il pleurait sur les ennemis de la croix du Christ (Ph 3, 18). Qu’est-il besoin de citer Jérémie, qui a tant pleuré ; Ézéchiel, qui, par l’ordre de Dieu, écrit les lamentations des princes (Éz 2, 9 – 7, 27), et beaucoup d’autres saints qui versent des larmes ? Hélas ! ma mère, pourquoi m’avez-vous mis au monde ? (Jr 15, 10) Hélas ! on ne trouve plus de saint sur la terre ; parmi les hommes on n’en trouve plus aucun qui agisse avec droiture. Hélas ! je suis comme un homme qui dans la moisson ne recueille qu’une vile paille (Mi 7, 1-2). En un mot, examinez les paroles des justes ; et si vous trouvez que partout ils font entendre une voix triste, vous serez convaincu que tous déplorent les misères de ce monde, et les maux de cette vie malheureuse. Hélas ! dit saint Paul avec David, pourquoi mon pèlerinage a-t-il été prolongé (Ps 119, 5) ? Il désire d’être dégagé des liens du corps et de vivre avec Jésus-Christ (Phi 1, 23) : il s’afflige donc de la durée de son pèlerinage comme étant un obstacle à la joie éternelle qu’il attend. David, dans ses cantiques, nous a laissé une lamentation sur la mort de son ami Jonathan. Il a pleuré même son ennemi. Votre mort me pénètre de douleur, ô mon frère Jonathan ! Filles d’Israël, pleurez sur Saül (2 R 1, 24.26). Il pleure ce prince comme étant mort dans le péché, et Jonathan comme lui ayant été uni étroitement durant toute sa vie. Qu’est-il nécessaire de rapporter d’autres exemples ? Le Seigneur lui-même a pleuré sur Lazare et sur Jérusalem (Jn 11, 35 ; Lc 19, 41) : il trouve heureux ceux qui s’affligent et qui pleurent (Mt 5, 5 ; Lc 6, 21). Or, dira-t-on, comment ces exemples s’accordent-ils avec le précepte de l’Apôtre : Réjouissez-vous toujours ? Les larmes et la joie ne viennent pas du même principe. Les larmes sont causées par l’impression d’un accident imprévu : c’est comme un coup qui frappe l’âme, qui la resserre, qui fait que le sang se rassemble et se presse dans le cœur. La joie est un transport de l’âme qui est agréablement flattée par quelque événement heureux. Le corps offre différents symptômes de la joie et de la tristesse. Un chagrin violent fait pâlir le visage, le rend livide et le refroidit. Dans la joie, il devient brillant, il se peint d’une couleur vermeille ; on dirait que l’âme veut s’échapper, et que le plaisir qu’elle éprouve se répand au-dehors.
À cela nous dirons que les pleurs et les gémissements des saints procédaient de leur amour pour Dieu. Ainsi, les yeux toujours fixés sur cet objet de leur affection, et puisant leur joie dans cette source, ils s’occupaient de la conduite de leurs frères, pleurant sur les pécheurs, cherchant à les ramener par les larmes. Et comme des personnes sur le rivage, qui s’attendrissent en voyant des malheureux près d’être engloutis dans les flots, ne perdent pas leur sûreté propre par le tendre intérêt qu’elles prennent à leurs périls : ainsi les justes qui s’affligent à cause des péchés de leur prochain, loin d’altérer par là leur joie, ne font que la rendre plus parfaite, les larmes qu’ils répandent pour leurs frères leur méritant d’entrer dans la joie du Seigneur. Ceux qui s’affligent et qui pleurent sont heureux, parce qu’il seront consolés et qu’ils riront. Le rire dont parle l’Évangile ne consiste nullement dans le bruit et l’éclat que fait la bouche lorsque le sang s’échauffe, mais dans une joie sincère qui n’est altérée par aucun mélange de tristesse. L’Apôtre nous permet donc de pleurer avec ceux qui pleurent, parce que ces larmes sont comme la semence d’une joie éternelle, que cette joie est comme l’intérêt de ces larmes. Élevez-vous en esprit dans le ciel, pour contempler le bonheur des anges. Ce bonheur est-il autre chose que la joie et la satisfaction qu’ils éprouvent, parce qu’ils sont sans cesse en présence de Dieu, et qu’ils jouissent des beautés ineffables de la gloire de notre Créateur ? C’est à cette vie que veut nous porter le bienheureux Paul, quand il nous ordonne de nous réjouir toujours.
Quant à ce que l’on objecte que le Seigneur a pleuré sur Lazare et sur Jérusalem, nous pouvons dire qu’il a mangé et qu’il a bu sans qu’il en eût besoin, mais qu’il l’a fait pour nous apprendre à régler nos affections naturelles. Ainsi il a pleuré pour montrer aux personnes qui se permettent des excès dans le deuil et les gémissements, comment elles doivent les modérer et ne pas se laisser abattre par la douleur. Car c’est surtout dans les larmes qu’on doit garder des mesures ; il faut peser toutes les circonstances, examiner les raisons pourquoi l’on pleure, le temps, le lieu, la manière. Or que le Seigneur ai pleuré, non pour manifester un sentiment, mais pour nous donner une leçon, en voici la preuve. Notre ami Lazare dort, dit-il, mais je vais le réveiller (Jn 11, 11). Qui de nous pleure un ami qui dort et qu’il sait devoir bientôt se réveiller ? Lazare, sortez de votre tombeau (Jn 11, 43), et le mort ressuscita sur le champ, il marcha quoique lié. C’est un double prodige, de ressusciter, et que les bandes qui liaient ses pieds ne l’empêchassent pas de se mouvoir. Une force supérieure faisait disparaître tout obstacle. Comment donc Jésus-Christ, qui devait opérer ce miracle, l’aurait-il jugé digne de ses larmes ? n’est-il pas clair que voulant fortifier de toutes parts notre faiblesse, il a renfermé dans de justes bornes les affections naturelles ? Il n’affecta point une insensibilité qui ne convient qu’à des bêtes féroces ; il rejeta ces excès dans les larmes et les gémissements, qui sont indignes d’un être raisonnable. Il montra qu’il était homme en pleurant la mort d’un ami ; et il nous enseigna à éviter les extrêmes, à ne pas nous laisser abattre dans les maux sans nous piquer d’être insensibles. Comme donc le Seigneur a bien voulu souffrir la faim et la soif, lorsque les aliments solides étaient digérés, ou lorsque l’humidité du corps était épuisée ; comme il a voulu sentir la lassitude, lorsque la longueur du chemin avait tendu les muscles et les nerfs outre mesure, non que la divinité fût vaincue par la fatigue, mais le corps éprouvait ce qui était une suite de sa nature : ainsi il a permis à ses larmes de couler. On pleure lorsque les concavités du cerveau étant remplies de vapeurs que la tristesse a condensées, ces vapeurs se déchargent par les yeux comme par des espèces de canaux. De là ces tintements, ces vertiges, ces éblouissements, lorsqu’on est frappé par quelque nouvelle désagréable qu’on n’attendait pas. La tête tourne par la force des vapeurs qu’élève en haut la chaleur qui se resserre. Ensuite ces vapeurs épaissies se distillent en larmes, comme l’air condensé se résout en pluie. De là, ceux qui sont dans la tristesse ont quelque plaisir à pleurer, parce que les pleurs déchargent la tête qui est appesantie. L’expérience confirme ce que nous disons. On a vu des personnes accablées des plus affreuses disgrâces, tomber dans des affections apoplectique et paralytiques, parce qu’elles s’étaient obstinées à retenir leurs larmes. On en a vu d’autres expirer et succomber sous leur chagrin, parce que leurs forces étaient dépourvues de ce faible appui. La flamme s’étouffe dans sa propre fumée, lorsque cette fumée n’ayant point d’issue pour sortir roule sur elle-même : ainsi l’on prétend qu’une douleur trop violente affaiblit et éteint les facultés vitales, lorsque cette douleur ne saurait s’exhaler au-dehors. Ceux donc qui s’abandonnent à la tristesse et aux larmes ne doivent pas s’autoriser de l’exemple du Seigneur. Les nourritures qu’il a prises ne sont pas une raison pour rechercher des mets délicats, mais plutôt une règle suprême de tempérance et de frugalité. De même les larmes qu’il a répandues ne nous imposent pas l’obligation de pleurer, mais sont la plus belle et la plus exacte mesure suivant laquelle nous devons supporter les maux avec dignité et décence, en nous tenant dans les bornes de la nature.
Il n’est donc permis ni aux femmes, ni aux hommes, de se livrer aux lamentations et aux pleurs : on ne leur défend pas néanmoins de s’affliger dans leurs peines, ni même de verser quelques larmes, pourvu qu’ils le fassent doucement, sans éclats et sans cris, sans déchirer leurs vêtements, sans se rouler dans la poussière, sans se jeter dans toutes les extravagances que se permettent ceux qui ignorent les choses célestes. Quiconque est épuré par les instructions divines doit se fortifier par la droite raison comme par un mur solide, repousser avec courage les attaques de ces douleurs immodérées et trop humaines, craindre qu’elles ne viennent assaillir l’âme faible et abattue comme sur un penchant où elles la précipiteraient sans peine. C’est une marque de faiblesse et de peu de confiance en Dieu de se laisser vaincre par les maux et de succomber à l’adversité. La tristesse s’empare des âmes molles comme les vers naissent surtout dans les bois tendres. Job avait-il un cœur de diamant ? ses entrailles étaient-elles de pierre ? il perdit en un instant dix enfants, qui furent écrasés d’un seul coup dans un maison où ils célébraient un festin, et que le démon fit écrouler sur eux. Ce père infortuné vit la table teinte de sang de ses enfants malheureux ; il vit ces enfants nés à différentes époques subir à la fois le même sort. Il ne se lamenta point, il ne s’arracha point les cheveux, il ne proféra aucune parole qui marquât de la faiblesse et de la lâcheté ; mais il fit entendre ces actions de grâces si célèbres et si connues : Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté, il est arrivé ce qui a plu au Seigneur, que le nom du Seigneur soit béni (Job 1, 21). Job était-il insensible ? non, sans doute ; il disait de lui-même :J’ai pleuré sur tous ceux qui étaient dans l’affliction (Job 30, 25). Mentait-il en se rendant ce témoignage ? mais la vérité même atteste que parmi les autres vertus il possédait l’amour de la vérité. C’était, dit l’Écriture, un homme irréprochable, juste, pieux, ami de la vérité (Job 1, 1). Pour vous, vous faites retentir l’air de chants lamentables et d’élégies qui attristent davantage votre âme. Vous imitez les comédiens qui contrefont toute sorte de personnages et qui accommodent leur extérieur au rôle qu’ils jouent quand ils paraissent sur la scène. Vous voulez que la couleur de vos habits répondent à vos sentiments ; vous paraissez vêtus de noir, avec des cheveux hérissés ; vous maison est ensevelie dans les ténèbres, malpropre et remplie de cendre ; elle retentit de chants lugubres propres à nourrir votre tristesse et à rouvrir votre plaie. Laissez toutes ces folies à ceux qui n’ont point d’espérance. Vous savez ce qu’il faut croire des fidèles qui sont endormis en Jésus-Christ ; vous savez que le corps, comme une semence, est mis en terre plein de corruption pour ressusciter incorruptible, tout difforme pour ressusciter tout glorieux, privé de mouvement pour ressusciter plein de vigueur, tout animal pour ressusciter tout spirituel (1 Co 15, 42). Pourquoi donc pleurez-vous quelqu’un qui sort de la vie pour changer d’état ? Ne vous affligez pas comme si vous étiez privé d’un grand secours par sa perte : il vaut mieux, dit le Roi Prophète, se confier dans le Seigneur que dans un simple homme (Ps 117, 8). Ne vous lamentez pas comme s’il eût souffert un grand mal : la trompette céleste le réveillera bientôt de son sommeil (1 Co 15, 52), et vous le verrez devant le tribunal de Jésus-Christ.
Laissez donc ces plaintes indignes d’un homme qui a de la force et de l’instruction. Hélas ! quel malheur imprévu ! qui jamais l’eût pensé ? qui l’eût dit que je dusse renfermer dans le tombeau une tête si chère ? Nous devrions rougir de honte même lorsque nous entendons les autres se plaindre de la sorte, puisque le récit du passé et l’expérience du présent nous apprennent que les disgrâces, suites de notre nature, sont inévitables. Ainsi les morts subites et tous les autres accidents qui surprennent, ne nous étonneront point si nous sommes instruits des maximes de la piété. Par exemple, j’avais un fils dans la fleur de l’âge, l’unique héritier de mes biens, la consolation de ma vieillesse, l’ornement de ma famille, la fleur et l’élite des autres jeunes gens ; c’était le soutien de ma maison, il était dans l’âge le plus aimable : la mort me l’a enlevé tout à coup ; il n’est plus que cendre et poussière, ce cher enfant qui, il n’y a que peu de jours, faisait entendre des paroles si agréables, était un spectacle si doux pour les yeux d’un père. Que ferai-je dans cette triste circonstance ? déchirerai-je mes habits ? me roulerai-je par terre ? me plaindrai-je à Dieu ? m’indignerai-je ? me comporterai-je à la vue de tout le monde comme un enfant qui crie de toute sa force et qui s’agite de toutes les manières quand on le châtie ? ou plutôt m’attachant à considérer la nécessité des événements, faisant attention qu’il est impossible d’éviter la mort, qu’elle n’épargne aucun âge, qu’elle ruine et détruit tout, prendrai-je le parti de n’être pas étonné de ce qui arrive, de conserver mon âme tranquille, sans me laisser abattre par un coup inattendu, moi qui sais depuis longtemps que mortel j’ai engendré un fils mortel ; qu’il n’y a rien de stable sur la terre ; qu’on n’y possède rien pour toujours ; que les plus grandes villes, les plus remarquables par la beauté de leurs édifices, par la force et le nombre de leurs habitants, par l’abondance qui régnait dans leurs places publiques et dans leurs campagnes, n’offrent plus que ruines, tristes reste de leur antique grandeur ? Souvent un navire, après avoir échappé à mille périls, après avoir mille fois parcouru de vastes étendues de mer, après avoir mille fois rapporté de rares marchandises, est abîmé dans les flots par un seul coup de vent et disparaît. Souvent des armées après s’être signalées par de grandes victoires, deviennent, par un changement de fortune, un objet de compassion pour ceux qui les voient ou qui en entendent parler. Des nations entières, des îles puissantes, après des triomphes remportés sur terre et sur mer, après avoir acquis d’immenses richesses par les dépouilles de leurs ennemis, ont été détruites par la suite des temps, ou du moins réduites à une malheureuse servitude. En général, il n’est point de maux, quelque affreux et quelque insupportables qu’on les suppose, dont les siècles passés ne donnent des exemples. Comme donc nous connaissons la pesanteur des corps en les mettant dans une balance, comme nous discernons le bon or d’avec le faux en le frottant à une pierre de touche : ainsi en nous rappelant les mesures prescrites par le Seigneur, nous ne nous écarterons jamais des bornes de la sagesse. S’ils vous survient quelque accident fâcheux ; d’abord votre esprit déjà préparé à ce coup ne se trouble point ; ensuite, adoucissez les maux présents par l’espoir des biens futurs. Les personnes qui ont la vue faible s’abstiennent de regarder des objets trop volumineux ; elles reposent leurs yeux sur des fleurs et sur la verdure : nous aussi ne devons pas occuper incessamment notre esprit de tristes pensées ; mais sans attacher sa vue aux disgrâces présentes, nous devons la porter vers la contemplation des biens véritables.
Vous pratiquerez le précepte de vous réjouir toujours, si vos regards sont sans cesse tournés vers Dieu, et si l’espoir des récompenses qu’il vous promet adoucit en vous les peines de la vie. On vous a fait un affront : songez à la gloire qui vous attend dans le ciel, et que vous mériterez par votre patience. Vous avez essuyé des pertes de biens : envisagez les richesses éternelles, et ce vrai trésor que vous vous êtes acquis par vos bonnes œuvres. Vous avez été chassés de votre patrie : mais vous avez pour patrie la Jérusalem céleste. Vous avez perdu un fils que vous aimiez ; mais vous avez les anges avec lesquels vous vous réjouirez éternellement devant le trône de Dieu. C’est en opposant le bonheur de la vie future au malheur de la vie présente, que vous conserverez vôtre âme exempte de chagrin et de trouble, comme vous y exhorte le précepte de l’Apôtre. Ne vous livrez ni à des joies excessives dans la prospérité, ni dans l’adversité à une tristesse qui ôte à votre âme toute sa joie et toute sa vigueur. Si vous ne vous prémunissez de bons principes, vous mènerez jamais une vie tranquille et paisible. Vous n’y parviendrez qu’autant que vous aurez toujours devant les yeux le précepte qui vous exhorte à vous réjouir toujours. Il faut pour cela calmer les révoltes de la chair, recueillir les plaisirs de l’esprit, vous mettre au-dessus des maux passagers, vous remplir de l’espoir des biens éternels, dont la seule idée suffit pour réjouir nos âmes, et inonder nos cœurs de la joie des anges, en Jésus-Christ notre Seigneur, à qui sont la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.
Sources :
Homélies, discours et lettres choisis de saint Basile le Grand, traduits par M. l’Abbé Auger, Guyot, Lyon 1927, p. 130-145.
Texte grec : PG 31, 217-237.

mercredi 17 octobre 2012

Réelle Présence



"Pas d'erreur, il y avait deux lunes.
(...)
Komatsu lui avait dit : "Tengo, essaie de réfléchir à ceci. Les lecteurs ont toujours vu dans le ciel une lune, une seule. Tu es bien d'accord? Mais on peut supposer que personne n'a jamais vu deux lunes dans le ciel. Lorsqu'on introduit dans un roman quelque chose qu'aucun lecteur n'a encore vu, cela nécessite une description aussi précise et détaillée que possible."
C'était une opinion sensée." (1Q84, Livre 2, Haruki Murakami)

                                                                   ***


"L'écrivain, plus vite peut-être que le lecteur, apprend à se montrer humble devant ce-qui-est. Ce-qui-est, voilà son affaire. Le concret, voilà son moyen d'expression.
(...)
le romancier catholique a le sentiment que la vie s'ordonne suivant la perspective du mystère chrétien central : à savoir qu'en dépit de toute son horreur, elle valait la peine, au jugement de Dieu, qu'il souffre et meure pour elle."(Flannery O'Connor, Le romancier et le croyant)

                                                 ***
—" Pour vous, qu’est-ce que la fiction ?"
"Le Réel, soit le dévoilement de l’Invisible."(Mg Dantec)











Les livres que nous lisons peuvent se rapprocher, par analogie, des hosties que nous dévorons à la messe. L'idée m'est venue ce matin, à 8h01. J'ai regardé le réveil de mon mari. Il projette de gros chiffres verts flamboyants qui m'empêchent de dormir pratiquement chaque nuit. D'autres choses m'empêchent de dormir entre 3h et 5h du matin environ, mais ce réveil en fait partie, indéniablement.
De même que le Christ se donne à chaque individu qui se pointe dans une procession à l'autel le dimanche, Un et pourtant Multiple, de même un  livre se donne à toute personne qui l'achètera et le lira, unique dans son histoire et multiple dans sa distribution. Expérience personnelle avec le Verbe, vécu intime avec une parole écrite.
Cette analogie m'est venue parce qu'hier je lisais distraitement un article du Stalker sur George Steiner qui emploie le terme de "réelle présence" à propos du Christ présent dans l'eucharistie. Je me suis arrêtée à ce terme, je ne suis pas allée plus loin ni plus profond dans ma lecture pour le moment et peut-être d'ailleurs n'irai-je pas au delà : n'oubliez pas que je suis une crevette qui aime à vivre à la surface des éléments; je peux m'enfoncer sous un peu de sable mais guère plus.
Je pense donc que la méditation de ce mystère eucharistique -c'est un vrai mystère pour qui s'y arrête cinq secondes : le même Dieu qui se donne à tous et chacun en particulier- et la réflexion sur qu'est-ce que lire     -j'avais lu au coeur de la nuit quelques pages de 1Q84 de Murakami- ont abouti ce matin à ce croisement de courants, à cette analogie évidente, à 8h01 précises.
Cela m'arrive fréquemment d'avoir de bonnes idées le matin, au sortir de la nuit où mon cerveau n'a cessé de s'activer, où mon cerveau a été plus actif que jamais, libéré de contingences intellectuelles, morales, psychologiques qui le freinent en journée.

Il y a deux jours, vers 2h du matin, je suis montée dans mon bureau et j'ai allumé mon ordinateur et je suis tombée sur les conseils très scientifiques d'un ami à propos de l'insomnie. Il ne m'écrivait pas personnellement mais en le lisant sur le net je savais que c'était lui, cet ami, qui écrivait. Bien évidemment il expliquait qu'il ne fallait pas allumer la télévision ou son ordinateur en cas de panne de sommeil. Ce que j'avais fait, du moins en ce qui concerne le deuxième élément. Je ricanais donc sombrement en lisant sa prose : "Ecoutez un peu de musique douce, mangez un biscuit, détendez-vous" : j'avais tout faux comme d'habitude et ma nuit était devenue un bruit aussi aigu et envahissant que le son du ressac de la mer en pleine tempête.

Tout ceci pour dire que j'ai des amis brillants, intelligents, gais, entreprenants. J'en ai plein parce que je dois en changer tout le temps, je n'arrive pas à garder mes amis. Je les remplace.C'est parce que j'ai l'amitié "envahissante" : au bout de quelques semaines, mois ou années, mes amis se lassent de mon implacable  invasion chaleureuse et font marche arrière plus ou moins subtilement. Ils ont besoin de respirer! D'autres circonstances aussi font que l'entretien de l'amitié demeure constamment une gageure : les amis déménagent, par exemple. Ou bien ils orientent leurs pensées ou leur manière de vivre  dans des domaines qui vous sont parfaitement étrangers. Je suis triste, bien sûr, et je vais chasser ailleurs.

 On m'a bien expliqué que le Christ comble toutes les fêlures, que Seul un Dieu-Amour peut remplir une bonne fois pour toute ce tonneau des Danaïdes qu'est mon coeur, je ne suis pas encore une assez bonne chrétienne pour être arrivée à ce stade de gavage et je me rabats maladroitement sur mes pairs. Notre bon curé expliquait lors d'un de ses sermons que recevoir l'Amour infini d'un Dieu n'était guère possible pour les créatures "finies" que nous sommes : un peu comme si une petite ampoule recevait toute l'énergie d'une centrale nucléaire... Il faut des adaptateurs, ajoutait-il, c'est à dire les sacrements qui permettent de filtrer la Grâce et de la transmettre à la mesure de ce que nous sommes. Oui. Encore faut-il avoir l'idée d'utiliser ces fameux adaptateurs le plus souvent possible. Sans l'Eglise, le Christ n'est rien pour nous, Il ne peut parvenir jusqu'à nous. Vous allez me rétorquer que l'Esprit souffle où Il veut mais tout de même : je pense que le Christ ne s'est pas tué à la tâche au sens propre du terme pour fonder son Eglise pour rien et donc on ferait mieux d'avoir l'humilité de temps à autre de le reconnaître : les moyens concrets de la Grâce sont l'eau du baptême, le signe de croix d'un prêtre sur nous, un peu de pain et de vin; Dieu utilise le monde qu'il a créé pour parvenir jusqu'à nous, on ferait bien de s'en souvenir de temps à autre plutôt que de se prendre pour de purs esprits et de cramer bêtement comme la petite ampoule face à la centrale nucléaire.

 L'Eglise,  c'est  le passage obligé de la Grâce, c'est le creuset de notre foi.

Dernièrement, je regardais un reportage à la télévision sur le cas d'une femme à la maladie extrêmement rare : elle a ses jambes qui ne cessent de pousser, de grandir depuis qu'elle est née. Son corps est monstrueusement difforme à partir du bassin : des énormes jambes qu'elle traîne comme elle peut. Elle ne veut pourtant pas s'en séparer de ses jambes, véritables poids morts -ou à peu près- qui lui bousillent son coeur épuisé et qui vont finir par la tuer tout simplement. Elle les aime ses guibolles-poteaux. Hé bien, de la même façon mais en moins terrible à observer et à supporter bien évidemment, mon coeur est très lourd, trop lourd à porter mais j'ai fini par m'y habituer : il  pèse comme un poids de mort en moi et pourtant je fais avec. Il faut simplement trouver des moyens de l'alléger, avec des béquilles ou bien des adaptateurs pour reprendre l'image du prêtre. "Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger. (Matthieu 11/29) Et puis : "Je changerai vos coeurs de pierre en coeurs de chair."

Mais sur notre terre, en attendant d'être parfaitement comblé et transformé  par Notre Seigneur, et avec ce souci prégnant de la solitude qui se tapit dans le fond de notre âme et qui rend notre fardeau très lourd, trop lourd, la littérature est ce qui se rapproche le plus de cette "Réelle Présence". En lisant des livres comme je dévore des hosties, je m'ouvre des passages vers des mondes, des réalités invisibles pour moi, je m'entoure de personnages plus vivants et proches de mon coeur que les plus aimables des amis. Certains crieront au danger, au poison :  ces réalités livresques ne sont pas la Réalité, il s'agit au bout du compte d'une illusion qui peut faire très mal lorsqu'on sort de sa lecture, m'avertiront-ils sur un ton raisonnable.

Je ne suis pas convaincue. J'ai vécu avec des personnages de romans, ils sont devenus des amis personnels, ils sont toujours présents quand j'ai besoin d'eux et les mondes dans lesquels ils évoluent ont une forme d'existence bien réelle dans mon esprit. J'ai voyagé dans ces mondes, je les ai visités minutieusement, je connais leur géographie, leurs sommets comme leurs gouffres, j'ai parcouru plus d'univers que n'importe quel aventurier de ce globe et ceci, grâce à la lecture. Ils m'ont entraînée dans leurs questionnements métaphysiques, avec leurs mots clairs, ils ont crié leurs douleurs que je ne pouvais exprimer et qui me tuaient, ils ont hurlé leurs colères que je gardais en moi et qui me suffoquaient, ils ont murmuré leurs douceurs quand je n'avais personne à mes côtés pour me soigner et me relever. La littérature utilise tous les humbles moyens mis à sa  disposition, (un stylo, du papier, ce qu'ils ont vu et entendu) pour me faire remonter des fonds dans lesquels j'étais enfouie, à la surface de mon monde intérieur. Elle m'a  libérée et m'a offert des visions que nul ne peut concevoir ou imaginer si elles n'existaient pas pour de bon.

mercredi 19 septembre 2012

Bas les masques, suite


RV au Cercle Cosaque avec M.G. Dantec : 
http://www.facebook.com/events/252932194828093/permalink/254589111329068/

Article du Stalker : http://www.juanasensio.com/archive/2005/09/18/benjamin-constant.html

                                                                 ******
http://gonzai.com/maurice-g-dantec-entre-fiction-et-simulacres/ 

http://fr.novopress.info/118669/a-qui-va-profiter-le-succes-de-satellite-sisters-de-maurice-g-dantec/

http://www.actualitte.com/justice/droit-de-reponse-affaire-dantec-l-avocat-repond-a-actualitte-36487.htm

MAURICE G. DANTEC
Après deux ans de silence, la star du cyber-polar métaphysique revient en cette rentrée avec la suite de Babylon Babies : "Satellite Sisters". Plus synthétique, saturé et radical que jamais, ce roman hybride prophétise la sortie de l'ère terrestre pour l'Humanité. Mise au point avec celui qui est sorti depuis bien longtemps de l'ère germanopratine + Coup de théâtre : au moment même où devait être imprimé "Satellite Sisters", Dantec a déposé contre son éditeur et ex-agent littéraire David Kersan, ainsi que contre les éditions Ring, une plainte au pénal visant à faire annuler un contrat d'édition dont la signature aurait été soutirée à l'écrivain, alors que celui-ci se trouvait dans un état de détresse physique et psychique particulièrement graves. Nous avons interrogé à ce sujet les deux parties. Questions-réponses pour l'un (l'auteur), communiqué pour l'autre (l'éditeur). A vous de juger...

Bas les masques


http://gonzai.com/maurice-g-dantec-entre-fiction-et-simulacres/ 

http://fr.novopress.info/118669/a-qui-va-profiter-le-succes-de-satellite-sisters-de-maurice-g-dantec/

http://www.actualitte.com/justice/droit-de-reponse-affaire-dantec-l-avocat-repond-a-actualitte-36487.htm

MAURICE G. DANTEC
Après deux ans de silence, la star du cyber-polar métaphysique revient en cette rentrée avec la suite de Babylon Babies : "Satellite Sisters". Plus synthétique, saturé et radical que jamais, ce roman hybride prophétise la sortie de l'ère terrestre pour l'Humanité. Mise au point avec celui qui est sorti depuis bien longtemps de l'ère germanopratine + Coup de théâtre : au moment même où devait être imprimé "Satellite Sisters", Dantec a déposé contre son éditeur et ex-agent littéraire David Kersan, ainsi que contre les éditions Ring, une plainte au pénal visant à faire annuler un contrat d'édition dont la signature aurait été soutirée à l'écrivain, alors que celui-ci se trouvait dans un état de détresse physique et psychique particulièrement graves. Nous avons interrogé à ce sujet les deux parties. Questions-réponses pour l'un (l'auteur), communiqué pour l'autre (l'éditeur). A vous de juger...

dimanche 2 septembre 2012

Art martial




"Aucune éducation n'est possible sans l'Amour, autant dire sans la guerre, une guerre livrée secrètement au monde par les devenirs mêmes qu'engendre ce haut sacrifice. Ainsi l'éducation que nécessitent les abîmes du XXIe siècle ne peut-elle plus se concevoir autrement que comme la discipline ultime :
Élever un enfant dans la liberté, c'est lui apprendre, au rythme produit par l'interaction hyperagissante entre vos cerveaux, impossible  sans amour, qu'être libre consiste à sans cesse le devenir, à instaurer avec force l'acte souverain de la création des possibles, à ne rien considérer dans la médiocre limite des droits acquis, mais bien plus loin que soi-même.
Cette éducation ne consiste donc pas à bombarder votre enfant de tous vos désirs, frustrés ou non, de vos diverses projections idéelles et autres nihilismes auto(dé)générés, mais à mettre en danger les passivités, les messages reçus et véhiculés par les innombrables machineries inconscientes de nos sociétés, en sachant le guider, grâce à un infime mais toujours présent éclat de lumière, au coeur des labyrinthes de l'existence première.
Cela s'apparente donc à un art martial où le silence est parfois plus porteur de sens que tous les bavardages inutiles, pour ne pas dire nuisibles, et où un seul mot, un seul acte, formulé à bon escient, au bon endroit, et au bon moment, est un facteur décisif dans l'éveil du jeune et impatient cerveau qui bouillonne sous son petit crâne.
Ce que savaient toutes les civilisations d'avant l'âge "moderne", laïque et démocratique."

(Dantec, Laboratoire de catastrophe générale; Journal métaphysique et polémique 2000-2001)

samedi 25 août 2012

"Recréer la vérité"


Voilà pourquoi je lis Dantec : cette façon incroyablement puissante et lucide de poser les bases d'une vraie métaphysique!! 
Je tanne mon très cher mari pour qu'il intègre dans sa version "grand public" de son cours de philosophie, Dantec! Avec un texte de ce genre, il ne pourra que s'incliner...

"La littérature n'est pas le plus "immatériel" de tous les arts, tout au contraire; elle ne s'impose pas selon les métriques d'une transcendance platonicienne bien cadencée une fois pour toutes, comme si l'écrivain se contentait de "découvrir" des vérités éternelles et ultimes sous le jeu des apparences du monde matériel; l'écrivain d'aujourd'hui, et depuis longtemps, doit de toutes ses forces recréer la vérité, c'est-à-dire ne pas se contenter de reproduire sous des formes plus ou moins cachées une vérité préexistante à l'oeuvre, mais faire de l'oeuvre même le terrain d'une expérience menée sur la vérité, comme disait Nietzsche, faire surgir de son travail à l'origine purement mental un monde métaphysique susceptible, non seulement de prendre racine dans le réel, en le contaminant de manière terminale; c'est pour cela que l'écrivain doit impérativement soumettre l'Homme à la question, il doit torturer la mémoire de l'humanité et déjà pour commencer celle du XXe siècle afin de lui faire accoucher ses projets secrets concernant le futur, c'est-à-dire notre présent, il doit faire de même avec la réalité présente, afin de lui faire avouer ses plans occultes pour l'avenir, et il ne doit pas avoir peur d'interroger directement cet avenir, qui, seul, bien sûr, contient l'explication du passé."

Le théâtre des opérations, Journal métaphysique et polémique 1999

"La guerre est l'état naturel de l'homme"

Petit bijou trouvé chez Dantec, j'ai relu ces jours-ci Le théâtre des opérations, Journal métaphysique et polémique 1999 avec un intérêt renouvelé. Cet extrait fait directement écho à cette mienne réflexion.

"Plusieurs remarques venant de mon entourage, ou de mon lectorat, me sont faites à propos de mes livres, et surtout du dernier : en particulier le fait qu'en dépit de tous les personnages féminins qui sont au coeur des trois romans, quelque chose résiste "à la sensibilité féminine", quelque chose qui à première vue pourrait me faire douter sombrement de toute faculté personnelle à rendre sensible l'expérience de l'autre sexe. Mais en sondant plus avant le coeur de mes interlocuteurs (trices), j'en viens à trouver le petit cristal de vérité qui résiste, trop dur pour eux, pour elles, ce cristal de la violence humaine, de la guerre, de la suprématie de la technique, de l'assassinat considéré non plus comme un des beaux-arts mais comme un programme industriel quinquennal, bref ce qui résiste, c'est la du XXe siècle, à tout le moins; les femmes sont encore plus socioprogrammées qu'elles ne le veulent bien l'admettre la plupart du temps, leurs goûts intellectuels dépendent encore pour une bonne part des paradigmes usés du rationalisme égalitaire et du pacifisme humanitaire et, qu'elles le veuillent ou non, elles aussi vont devoir comprendre que le langage est une arme de destruction massive qui peut se retourner contre elle-même avec une grande facilité si l'on n'y prend garde, que la guerre est l'état naturel de l'homme, état qu'on retrouve sous toutes les formes paradoxales et "historiques" possibles dans ses cultures et ses sociétés, contre la nature, contre lui-même, contre l'ordre social, contre sa propre destinée, contre la vie qui l'a fait naître et contre Dieu lui-même, car tel fut sans doute Son dessein, et qu'enfanter des individus désarmés (sur le plan intellectuel, moral et physique) équivaut aujourd'hui à leur offrir un aller simple et direct pour la case SUICIDE, que sans doute mesdames, mesdemoiselles, bien des livres contemporains remplissent leur office en vous offrant une réplique plus ou moins bien "sentie" de vos problématiques sociales et psychologiques modernes, sexe et astrologie y compris, mais dites-moi un peu où sont dans votre bibliothèque les ouvrages permettant d'entrevoir une autre éducation, une autre entreprise morale, un ajustement métaphysique à nos nouvelles frontières et à la réalité de l'humanité de cette fin de siècle, et de millénaire? Où sont les livres qui brûlent d'eux-mêmes entre vos mains parce que leur vérité est par trop insupportable?
Pourquoi ne pas vouloir admettre à votre tour qu'on ne fait pas -comme le disait Gide- de bonne littérature avec de bons sentiments?
Ni même avec de mauvais d'ailleurs."

samedi 3 mars 2012

Lectures en Bretagne : Haruki Murakami, Philip K. Dick

"Hey brother, where's your soul?
(...)
we gotta go Aint no place safe for us to stay We better move on, we better move on" (Supertramp)



                                












En vacances en Bretagne, avec les enfants mais sans mon mari resté travailler, je me sens à l'écart du monde et de ses vicissitudes, perdue au bord de l'eau et près de marécages, le brouillard s'est abattu en ce premier jour  sur les lieux et tout est lent, silencieux et cotonneux. La maison s'est réchauffée cette nuit, nous n'éprouvons guère l'envie de sortir pour le moment. Les 6 heures de route m'ont épuisée hier, les enfants à peu près sages -entendons par là qu'il n'y a pas eu trop de bagarres. Simplement un coup d'Opinel confisqué à 130 à l'heure  à l’avant de la voiture avant l'estocade finale et quelques bombes à eau dont j'ai évité l'explosion pour le plus grand désespoir des jumeaux... Qui a dit que nous vivons une époque pacifique? Ah non, xyr a dit "pacifiste"... mais pacifique non, je n'y crois pas une seconde, ça n'est pas ce que je vis au quotidien.

 Seigneur, quelle pesante, quelle détestable, quelle laide expression "vivre au quotidien"... Je prône ce "quotidien" avec des airs enfarinés en veux-tu en voilà mais qui n'a pas vécu au jour le jour avec des impératifs fixes au moins une année, avec un boulot, des devoirs, des exigences bêtes et méchantes, ne sait pas, ne peut pas savoir combien il en coûte à l'homme de se plier à sa nature humaine, lui qui est aussi, parfois pour son plus grand malheur, "esprit"... Cela me rappelle un excellent passage -entendez "excellent" comme "drôle"- d'une série américaine vue récemment : un célibataire endurci va chaque année à Las Vegas pour le salon du porno; un de ses collègues de bureau l'interroge, surpris : comment fait-il pour s'y rendre en avion, lui qui panique complètement dans les airs?? Et l'autre de répondre d'un ton pénétré : "c'est toute la victoire de l'esprit humain...".
Cette histoire de quotidien c'est vraiment la quintessence du "tu enfanteras dans la douleur" de la Bible et du "tu travailleras à la sueur de ton front"... Oui, parce que c'est laid d'enfanter, c'est laid quelque part de bosser dans la sueur, "c'est pas sexy" dit un de mes amis (cette expression me fait rire aussi) et pourtant c'est le seul moyen, le seul chemin pour arriver à réussir quelque chose, à se réaliser ou bien à réaliser une œuvre d'art, ou bien tout simplement pour réussir à vivre en tant qu'homme...
Cela me fait songer à une réflexion qui me turlupine depuis un moment : c'est le texte de Xyr sur "Ce que veulent les femmes" qui m'aide à mettre un peu mieux des mots sur cette intuition somme toute très banale et évidente : les femmes ne sont pas attirées par les arts ou la philosophie, écrit-il et c'est vrai, je le pense aussi profondément.  Evidemment, mettons de côté les exceptions nombreuses.  C'est parce qu'elles ne pensent pas ce monde mais l'enfantent,  ajoute t-il. Oui, bien sûr. Je considère mes enfants comme de véritables héros de roman, des personnages que j'ai enfantés mais qui m'échappent complètement d'une certaine façon et que je dois pourtant maintenir en vie, faire avancer même si quelque part le chemin qu'ils prennent chacun est indépendant de ce que je pourrais bien décider... Exactement comme les héros d'un livre à qui l'écrivain donne vie mais qui lui échappent à bien des égards. Les enfants que j'ai eus sont tous les livres que je n'ai pas écrits ou bien les tableaux que je n'ai pas peints... C'est pour moi une grande évidence, d'une grande clarté. Et comme un écrivain, j'ai un rapport à ma famille, mes enfants, constitué d'amour-haine : amour de mes créations, haine de l'implication, des devoirs, du travail, de la douleur, de la sueur, des larmes qu'elles exigent et ce jusqu'à ma mort bien sûr.



Je regardais ce matin dimanche, avant la messe, une belle émission sur la 5 sur les écrivains contemporains de l'Ouest américain. L'un d'eux, James Lee Burke expliquait qu'il travaillait tout le temps : le matin, puis l'après midi jusque tard dans la nuit et ce sept jours sur sept. Exactement comme une  mère de famille songeai-je à ce moment-là. Un écrivain, un artiste est celui qui enfante comme une femme et Dieu  sait que les écrivains aiment chougner sur leur difficulté à écrire, à enfanter!! Cela m'amuse toujours. Et ça râle, et ça rue dans les brancards, et ça crie, et ça jure : bref, comme un accouchement quoi. Et ça s'inquiète pour son livre, ses essais, ses poèmes, et ça les peaufine, et ça les remanie sans fin : bref, comme une mère s'occupe d'un de ses poupons !
Et croyez-vous vraiment qu'on maîtrise tout dans l'éducation d'un enfant? Rien, rien du tout en fait, l'enfant, ce parfait inconnu qui se développe de façon absolument indépendante de tout ce que nous pourrions souhaiter ou désirer! Nous ne choisissons même pas son sexe, sa couleur de cheveux, d'yeux, tout est surprise et découverte. Il ne fera rien de ce que nous envisagerons pour lui et plus son autonomie sera grande, plus il aura de chance d'être épanoui et heureux... Croyez-vous qu'un artiste ou un écrivain maîtrise quoique ce soit ce son œuvre d'art? Celle-ci se développe de façon complètement autonome, il faut simplement que l'artiste ou l'écrivain soit à l'écoute, à l'intérieur de lui-même, pour savoir ce qu'il doit exactement faire. Il doit être disponible à une forme de "musique intérieure" dirait XP... Même si ça ne lui plaît que moyennement. Le reste est foutaise, le chef-d’œuvre sera complètement ratée si l'artiste se plie à des désirs ou des idées et non à ce qu'il doit exécuter.

Un autre écrivain-sans doute celui qui a retenu le plus mon attention dans cette émission et vous allez rire lorsque je vous donnerai la raison, chers lecteurs : il s'agit de Jim Harrisson et son "chez lui" ne ressemblait pas aux ranchs magnifiques des autres écrivains de l'Ouest, il habite une petite maison m'a t-il semblé, avec un bureau très quelconque et en désordre, pleins de ses souvenirs préférés, statuettes kitch, photos, etc. Et quelques photographies de femmes nues. Oui, des femmes à poil, je n'ai pas réussi à savoir s'il s'agissait de femmes par lui connues intimement ou de photos qui lui plaisaient, les enfants faisaient un potin pas possible à mes côtés pendant tout le temps de cette émission "littéraire». Ce détail m'a plu quoiqu'il en soit, je me suis dit qu'en plus d'avoir une vrai trogne (les autres écrivains étaient très propres sur eux, trop à mon sens,  non que je sois persuadée que pour être un digne écrivain il faille nécessairement ressembler à un clochard poivrot, mais Jim avait les rides et l'air torturé de celui pour qui l'écriture, la vie en général n'a pas été une partie de plaisir et cela s'est imprimé sur son visage...), il dévoile quelque chose de par son physique même, et un écrivain, s'il ne dévoile même pas par son être même quelque chose, hé bien il ne dira sans doute rien de très intéressant dans ses bouquins.
Comme une femme qui a accouché et qui garde dans son corps les marques de ses grossesses, les cicatrices de ses batailles, Jim Harrisson et ses rides. Bref, il dit que l'écrivain doit avoir la faculté de se mettre dans la peau d'une jeune fille de quinze ans, par exemple... C'est tout à fait juste, cela, et des parents, une mère, doit s'adapter à ses enfants, fille et garçon, de 0 ans à 30 ans, voire plus...









Un  autre livre lu pendant ce séjour breton vous donnera aussi une synthèse de cette réflexion ci-dessus, enfantement de personnages par une femme, création de personnages par l’écrivain : il s’agit  des « Confessions d’un barjo » de Philip K. Dick ; pour une fois, pas de SF,( il y a beaucoup de romans de K. Dick qui ne sont pas de la Science-Fiction) mais l’histoire d’un couple qui se désagrège sous l’œil du simplet mais très lucide de la famille, le frère de la femme. Les personnages sont extraordinairement décrits et la préface explique justement : « La réalité des personnages de Philip K. Dick tient tout simplement au fait qu’ils sont réels pour lui ; il les entend parler, dans son esprit, et enregistre leurs conversations et leurs pensées –ses dialogues, dans presque tous ses romans, sont excellents. »



Cela me conduit assez naturellement à une autre réflexion : j'ai lu ces jours-ci un roman génial -génial parce que je m'y retrouve assez en fait- de Haruki Murakami. Je précise Haruki parce qu'il existe visiblement plusieurs écrivains du nom de Murakami... Celui-là est japonais mais c'est certainement le plus occidental des japonais! Il a pris toute la quintessence de la civilisation occidentale, il écrit comme un véritable européen, d'une écriture très classique. Ses références culturelles, musicales en particulier, sont toutes occidentales (que ce soit de la musique classique, du jazz ou du rock). Le roman lu : "La ballade de l'impossible" qui décrit le passage de l'adolescence à l'âge adulte de plusieurs personnages, masculins et féminins... Chez Murakami ,des thèmes universels : l'adolescence, l'âge qui avance chez les femmes, le sexe, la mort, le suicide... En le lisant, je songeais à mon adolescent de fils, à tous mes ados en fait qui sont ici présents et avec qui je converse beaucoup mais avec plus ou moins de finesse ou réussite… Les portes claquent souvent avec moi, je ne suis pas une fine psychologue, je ne suis qu’une mère en fait. Donc c’est raté pour qui attend de l’objectivité ou du sang-froid.


La réflexion : un adolescent -garçon- c'est semblable à une larve. Le terme a une connotation péjorative mais je tiens ici à préciser tout de suite que je l'emploie de la façon la plus objective, rationnelle, scientifique possible... Une larve, cet animal qui n'est pas encore parvenu à sa forme définitive, qui est en pleine mutation, qui est déjà  quelque chose mais qui deviendra autre chose de tout à fait différent tout en restant ce même sujet de départ... Fascinant quelque part. Thème philosophique par excellence ! Matière et forme !  On devient autre mais en gardant sa "forme" au sens de ce qui définit substantiellement ce qu'est une personne, un animal ou une chose… Voilà comment j'utilise le mot de "larve". A partir de 14-15 ans environ, le drôle de petit insecte pondu à la naissance devient une grosse larve affamée et endormie. Il doit de façon permanente, pour sa survie, se nourrir et dormir ou hiberner dans un cocon sans être dérangé. Nous les parents, fournissons le cocon, la nourriture et la quiétude de la larve. Et c'est tout. Le sein maternel ne suffit plus à un moment donné à contenir le petit être en développement; ce dernier doit changer de cocon à un moment donné; une fois l'accouchement passé, il ne s'agit en fait que d'une première étape, il faut alors adapter un nouveau berceau, un nouveau cocon. Exiger autre chose d'une larve est une stupidité. La larve nécessite alors toutes sortes de soins, nourritures, physiques bien sûr mais aussi intellectuelles et spirituelles puisque l'homme a cette particularité de ne pas être que corps mais aussi esprit. Cependant, nous les parents mettons bien des années -parfois nous n'y parvenons jamais- à donner les nourritures correspondant à telle ou telle larve. Certaines font des allergies et ne supportent pas tel aliment; certaines sont gavées dans leur intellect de façon complètement disproportionnée, comme on donnerait un steak à un nourrisson édenté. Il faut adapter selon l'individu, cela demande une vraie attention de la part des géniteurs et éducateurs... C'est un travail de tous les instants et on y réussit plus ou bien, il faut l'avouer. Je me suis beaucoup trompée avec mon fils aîné et je ne cesse de tenter de rectifier le tir mais j'avance dans mes recherches comme si j'appuyais à tort et à travers sur l'embrayage d'une voiture qui bondirait en avant avec des chaos et secouerait toute l'assistance. Un pas en avant, deux pas en arrière. Tout est question de dosage, de finesse d'appui sur la pédale et pour les enfants, c'est pareil. Au départ,  on cale souvent puis on apprend à conduire en souplesse. La larve en son cocon ne fera rien de plus qu'hiberner et se développer. C'est ainsi. Nous avons tendance, nous parents, à vouloir mettre au travail notre ou nos larves mais elles en sont strictement bien incapables les malheureuses! Pire, cela pourrait nuire à leur développement! Et nous ne comprenons pas cela, ces larves doivent nous sucer jusqu'à la moelle, comme une œuvre d'art pompe tout de l'énergie créatrice d'un artiste et occupe chaque instant de la vie de ce dernier. Jusqu'à lui vider son cerveau parfois, le rendre fou...Et puis un jour, le cocon se brise, il devient inutile, la larve devient un magnifique papillon et l'on devine sur ses belles ailes colorées, irisées, fragiles, on devine tous les desseins, toutes les couleurs, toutes les nervures, toutes les blessures qui ont participé à son édification. C'est étonnant à observer un homme "fait». Ce passage à l'âge adulte, c'est le miracle absolu. C’est une pure merveille à contempler et nous ne prenons pas assez le temps, me semble t-il d’observer autour de nous chez nos amis, nos proches, nos enfants cette métamorphose.  Parfois on l'attend très longtemps parce que les larves n'ont pas toutes le même temps de chrysalide. C'est ainsi. Certains mettent cinq-six ans (rare) d'autre plus de dix ans (normal), la plupart une quinzaine d'année voire vingt ans (normal aussi en fait).
Tout ce que j'espère c'est avoir suffisamment d'énergie pour m'occuper jusqu'au bout de tous mes cocons... C'est pour moi une réelle inquiétude. Il faut une force physique et mentale relativement importante et c'est pourquoi avoir des enfants comme créer une œuvre d'art nécessite de s'y prendre assez tôt me semble t-il. Parce que cela demande du temps. Et un bon mental. Et puis d'autres facteurs interviennent : on a plus ou moins de talent à être mère. Personnellement je me considère comme une mère pas très douée, une médiocre éducatrice, inspiratrice, nourrice. Je cuisine d'ailleurs de façon très "basique", sans génie particulier. C’est un signe me semble t-il; je n'ai que peu de dons pour la tenue d'une maison : je ne couds pas, je ne sais pas trop bricoler, je fais mon ménage superficiellement. Je repasse un peu, par obligation. Mais surtout, surtout, je me bats contre mes fantômes personnels et je persuade mes pauvres enfants que ces derniers existent vraiment... Ceci ne favorise pas le climat serein nécessaire au bon ronronnement du cocon... c'est évident.

J'ai critiqué ce quotidien hier, mais aujourd'hui je vais tenir le discours inverse : la routine est ce qui me défend le mieux contre ces propres fantômes qui m'assaillent depuis toujours. La routine est garante de protection contre le désespoir, l'angoisse, le chaos et le désordre. La routine est source de vie. Il ne faut jamais la négliger, toujours la chérir. Dans le Murakami, "Ballade de l'impossible", à un moment donné, un jeune explique qu'il souhaite devenir un "gentleman". Il donne une définition de ce curieux idéal : « faire ce que l'on doit faire ». Hé bien! C'est exactement cela que j'entends par "routine" ou quotidien dans un sens positif.

Après une première  soirée bretonne où les vertiges n'ont pas cessé, je me suis laissée tomber sur mon lit et j'ai dormi comme une bûche. Avec insomnie tout de même... Mais bon sommeil quand même. Justement, à propos des insomnies et de la nuit, j’ai commencé un autre Murakami, « Sommeil », son dernier livre, une grande nouvelle sur les dix-sept jours sans sommeil d'une femme mariée. Lors de sa première nuit sans sommeil, la femme explique qu'elle dévorait les livres quand elle était jeune : "Depuis l'enfance, la lecture avait toujours été au centre de ma vie. Déjà, à l'école primaire, je dévorais tous les livres de la bibliothèque, tout mon argent de poche passait dans l'achat des livres. J'avais cinq frères et sœurs et j'étais juste au milieu, mes parents travaillaient tous les deux et étaient des gens très occupés, personne ne faisait attention à moi. C'est pourquoi je passais tout mon temps à lire."
Pareil pour moi, sauf que nous étions trois et j'étais au milieu. J'ai dépensé aussi tous mes francs de l'époque en livres, j'avais à un moment donné une très bonne amie (une seule) : elle m'invitait chez elle le mercredi et nous passions notre après-midi à...lire en mangeant des bonbons. C’étaient des après-midi merveilleuses et une très bonne amitié.
Puis, quelques années après mon mariage, j'ai cessé de lire complètement  (Comme la femme dans le Murakami). Je ne lisais plus que des magazines quand j'en avais et les journaux quand mon mari m'en rapportait. Après la naissance des jumeaux, j'ai fait partie d'un club de bibliothèque de « dadames » du village; j'ai recommencé un peu à lire... Puis, un jour j'ai lu un polar de Dantec ; non, je me trompe, j'ai d'abord lu une partie de son Journal et cela m'a enchantée; je découvrais un esprit libre et profondément imprégné de son art, l'écriture. Cela m'a fascinée, comme au temps de ma jeunesse j'étais fascinée par le pouvoir de l'écriture. Mon mari m'a alors plantée devant un ordinateur (jusque là cela ne m'avait pas intéressée, tout occupée que j'étais avec mon mariage et mes enfants) et je suis allée un jour sur un site; le premier. Celui de Dantec. J'étais surprise, cela ne correspondait guère à l'idée que je me faisais d'un écrivain, il y avait sur ce site des barbelés partout, des allusions aux guerres passées, présentes et futures. Un monde apocalyptique qui tranchait avec le monde dans lequel je vivais mais qui curieusement rejoignait certaines intuitions, certains "ressentis «que je nourrissais... Mon incapacité à observer le réel en face, ma volonté de fuir ce réel qui, par bien des égards me faisait horreur. Là, tout était décrit par le menu, sans trop de fioritures, dans une langue profondément "réaliste" au sens concrète du terme (anglo-saxonne pourrais-je dire en fait, comme celle de Murakami) et avec une ironie joyeuse, beaucoup d’humour  qui permettait un peu de respiration et de douceur. Alors, je me suis remise à la lecture en essayant de découvrir tous les auteurs découverts par cet écrivain. Et j'ai changé. Et j'ai écrit ce texte (le seul que je retiens vraiment de tous ceux que j’ai bien pu écrire) : http://lajoiedujour.blogspot.com/2008/11/rester-vivant-lire.html  Et j'ai fait de drôles de rencontres. D'autres lecteurs, d'autres écrivains, d'autres personnes à la lucidité sereine et entreprenante. Mon mari m'avait précédée dans toutes ces démarches car c'est un esprit qui ne s'arrête jamais. Le mien, d’esprit, s'était mis en sommeil un long moment; et j'en reviens au Murakami et sa nouvelle : je me dis que si cette femme perd le sommeil un long moment c'est parce qu'elle s'était "endormie", plus ou moins volontairement. La réalité du coup finit par la rattraper et la fin est assez glaçante, un peu -beaucoup- à l'image de notre époque.

Aujourd'hui, depuis cette époque où j'ai repris la lecture -et bien plus que cela, vous l'avez compris-, je ne dors moins et c’est tant mieux ! Je lis énormément la nuit, comme l'héroïne de la nouvelle de Murakami qui dévore dans sa première nuit "Anna Karénine". C'est très bien de lire la nuit, d’écrire aussi parfois, ou pour le moins de préparer ses textes, l'esprit est plus aiguisé, il n'y a pas d'interférences entre le monde, la réalité et vous-même; la lecture est un moyen pour accéder à cette réalité que je ne fuis plus. La lecture est ce conduit, ce passage obligé. Sans livre, sans lecture, le monde m'échappe, je m'échappe moi-même et demeure dans une atmosphère cotonneuse, un brouillard insaisissable... Cela a du bon de vivre dans un coton, un cocon, remarquez... j'en ai parlé plus haut. Mais il faut à un moment donné retrouver son corps, joindre la chair et l'esprit, se réunifier d’une certaine façon.
Cela me rappelle une autre lecture de mon enfance que j'ai adorée : celle de "Mon amie Flicka". Au début du livre, on voit le petit garçon de dix ans, Ken, essayer d'écrire une rédaction. Il se met à rêvasser, oublie d'écrire et se retrouve avec un zéro pointé.  Il rentre chez lui, dans le ranch de ses parents. Il observe, en descendant les étages de sa chambre à la salle de séjour un tableau avec des canards. A chaque fois qu'il passe devant, il s'arrête devant la peinture et s'imagine "entrer" dans le tableau... Puis, à la fin du roman, après moult aventures, le petit garçon a grandi, il a muri. Lorsqu'il passe devant le tableau, ce dernier ne lui "parle" plus. Il ne tente plus de s'évader dans une réalité imaginaire, il demeure prisonnier du vrai réel, de notre terre.

Fait curieux, c’est quand je suis exactement à ce que je dois faire dans mes journées que je rêve le plus la nuit.

Murakami,  et la lecture de certains écrivains aujourd’hui, c’est pour moi cette analyse de K. Dick que l’on retrouve dans la préface de « Confessions d’un barjo » : elle résume tout de ma façon d’aborder les livres ou les textes :
 « A vrai dire, je n’ai jamais très bien compris l’idée d’un protagoniste unique… pour moi, les problèmes sont multipersonnels, ils nous concernent tous ; un problème strictement personnel, ça n’existe pas… C’est seulement une forme d’ignorance, quand je me réveille le matin, que je trébuche contre un fauteuil et me casse le nez, que je suis fauché et que ma femme m’a quitté –c’est mon ignorance qui me fait penser que je suis l’univers tout entier et que ces misères me sont propres et n’affectent en rien le reste du monde. Si je pouvais le contempler du haut d’un satellite, ce monde, je verrais, dans sa totalité, chaque être humain en train de se lever et, d’une façon plus ou moins analogue, de trébucher contre un fauteuil et de se casser quelque chose. »