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lundi 26 mars 2018

"Là où l'on ne croit pas à l'existence de l'âme, il n'y a que fort peu de drames."


En référence à Bernanos et Dantec que Flannery O'Connor aurait qualifiés de grands romanciers ayant écrit de grands romans religieux, en référence à Houellebecq qui a décrit dans ses romans ce "démon qui nous possède" de notre incertitude spirituelle.

"L'écrivain sérieux prend invariablement pour point de départ l'imperfection humaine, et souvent l'imperfection d'un personnage par ailleurs admirable. Généralement le drame se fonde sur le péché originel, que l'auteur le conçoive ou non en termes de théologie. En outre, tout personnage de roman digne de ce nom est supposé porter un fardeau de significations qui le dépassent. Le romancier ne met pas en scène des créatures observées sous vide; il peint des êtres en situation, dans un monde qui représente à l'évidence un manque, qui rend manifeste ce mystère d'incomplétude partagé et la tragédie particulière à notre temps. Mais le romancier s'efforce aussi de nous communiquer, dans les limites de son récit, une expérience universelle de la nature humaine en tout temps. Pour cette raison, les plus grands drames impliquent naturellement la perte ou le salut de l'âme. Là où l'on ne croit pas à l'existence de l'âme, il n'y a que fort peu de drames. Le romancier chrétien se distingue de ses confrères païens en ceci qu'il tient le péché pour le péché. Fidèle à son Eglise, il ne le considère ni comme une maladie ni comme un accident imputable au milieu social, mais comme un choix dont l'homme est responsable, une liberté d'offenser Dieu qui engage son avenir éternel. Le salut, cela se prend ou non au sérieux. Et il est bon de se rappeler que c'est le comble du sérieux qui mène au comble du comique. Si et seulement si nous sommes fermes dans nos croyances, l'aspect comique de l'univers apparaît à nos yeux. Que tant de fictions contemporaines soient dépourvues d'humour s'explique en partie par le relativisme de tant d'auteurs, continuellement réduits à justifier les actes de leurs personnages en se référant à une échelle de valeur mouvante.
Notre salut est un drame qui se joue avec le démon, démon qui n'est n'est pas simplement le mal généralisé, mais une intelligence maligne agissant de sa pleine souveraineté. Si les romanciers qui se font du monde une conception religieuse excellent de nos jours à décrire le mal, c'est qu'ils doivent faire en sorte que leur public ne se méprenne pas sur sa véritable nature.
Quand ils ne font pas qu'un, le romancier et le croyant ont encore bien des traits communs -une même méfiance de l'abstrait, un même respect des limites, un même désir de découvrir, sous l'écorce des choses, l'esprit qui les informe et donne au monde sa cohésion. Mais tant que nous ne retrouverons pas l'heureuse union d'une société croyante d'artistes croyants, je ne crois pas que nous aurons de très grands romans religieux. D'ici là, le romancier doit faire de son mieux pour aider à la douloureuse gestation d'un monde qui est le sien. Peut-être découvrira-t-il, au bout du compte, qu'au lieu de réfléchir l'image de ce qui est au cœur des choses, il n'a guère reflété que notre incertaine condition, et, à travers elle, le visage du démon dont nous sommes possédés. C'est une oeuvre modeste, mais sans doute est-elle nécessaire."

Flannery O'Connor, "Mystère et manières", "Romancier et croyant"; in "Œuvres complètes" , éditions Quarto Gallimard, P 897-898

samedi 17 janvier 2015

"Acquérir de la religion"

Toujours dans ces merveilleux romans de jeunesse, "Tom Playfair" et "Percy Wynn", je tombe sur ce passage, dans le deuxième cité, où Percy fait la connaissance dans des circonstances particulières d'un petit garçon de dix ans, élevé sans religion par son père athée. Le petit garçon, Franck,  souhaite avoir la même religion que Percy pour qui il éprouve la plus vive admiration.

[Franck] : "---... je vais acquérir de la religion.
--- Tu parles d'avoir une religion, comme si on l'achetait par paquets, dit Tom en souriant.
--- Oui, continua Percy, c'est la manière de parler des gens qui n'ont pas notre foi; je l'ai lu dans les livres; ils ne disent pas se réformer, ou devenir meilleurs, ils disent toujours acquérir de la religion."

Ce passage me fait songer à au moins deux connaissances (et amis), tous deux baptisés (l'un de fraîche date) pour qui la religion catholique est à leurs yeux avant tout une sorte d'acquis "social" ou une sorte de béquille psychologique ou morale, ou bien un degré d'acquisition de maturité, bref toutes sortes de raisons plus ou moins importantes mais non fondamentales ou essentielles (dans le sens touchant à leur être même) avant d'être une réforme spirituelle personnelle.

C'est à mon sens une erreur fondamentale, un piège ou un danger de s'en tenir à toutes ces raisons qui ne sont que des conséquences d'une conversion mais pas la finalité ultime. "Devenir meilleurs" comme le dit simplement Percy.

D'où la très fréquente déception que j'ai pu observer pour ma part chez ces deux amis par rapport à l'Eglise catholique perçue uniquement dans son état "terrestre", et aussi chez Carrère dans "Le Royaume" (il finit par abandonner sa religion, du moins sa pratique et s'interroge sur sa foi) et que Houellebecq décrit aussi au travers de son héros dans "Soumission" qui recherche avant tout, dans la religion Catholique puis dans l'Islam, des paradigmes sûrs pour être heureux ici bas sans vraiment se soucier d'une conversion spirituelle.

lundi 30 juillet 2012

De la nature angélique des artistes et de quelques lectures et de l'intérêt des joies du jour








"Comme souvent dans les conversions, la grâce qui semble survenir comme une météorite a été préparée par Dieu depuis longtemps selon un processus obscur dont la personne n'a pas vraiment conscience."

Lu ces jours-ci, lors d'un voyage en Toscane, les mémoires de Jean-Miguel Garrigues, "Par des sentiers resserrés; itinéraire d'un religieux en des temps incertains". Il commence par expliquer qu'arrivé à 60 ans, il lui semble intéressant et important de transmettre ses réflexions, ses expériences parce qu'aujourd'hui la plupart des adultes n'ont pas le coeur à transmettre quoique ce soit à la jeunesse qui manque alors de repères pour avancer. ça n'est pas sot du tout, je me suis beaucoup "construite" à partir de lectures ou de témoignages de personnalités que j'ai pu côtoyer et qui ont pallié parfois -souvent- à la famille pas tout à fait "dans le coup"(comme toute famille normale ni plus ni moins).
Sa conversion est en apparence brutale mais comme il l'explique très bien, elle était depuis toujours fignolée par le Tout-Puissant, notre Chasseur de l'infini et qui lorsqu'Il commence une traque, ne s'arrête jamais et va jusqu'au bout de l'entreprise. La seule chose qui peut mettre en déroute Celui qui a créé le ciel et la terre et tout l'univers, c'est notre liberté. Mais auparavant, Il nous aura dévoilé, à sa façon, proportionnée à ce que nous sommes, lentement ou rapidement, tout ce qu'Il est."Je suis Celui qui Suis". Pour avoir suivi quelques conversions cette année (et puis celle de mon père il y a quelque temps), et pour avoir moi-même un moment donné retrouvé une forme de foi quelque peu attiédie ou évanescente, ce témoignage d'un homme devenu un religieux peut intéresser certains aussi je recommande la lecture de cet ouvrage.

"C'était comme si se refermait la parenthèse de mon adolescence, où je m'étais cherché tout seul. Mon enfance m'était redonnée comme une grâce qui engageait mon avenir d'adulte. Il n'y avait même pas à choisir, mais simplement à acquiescer librement à un mystère qui correspondait à mon identité la plus personnelle, celle qu'il dévoilait au plus intime de moi.(...) Je savais que ma vie lui appartenait désormais et que j'avais enfin trouvé le lieu de mon âme."
Conclusion magnifique, expression d'une grande intensité "le lieu de mon âme". J'avais écrit ce "poème" il y a longtemps, "la maison, mon âme"(1) qui reprend assez bien ce sentiment d'une réunification intérieure après l'explosion, la dispersion psychique et spirituelle de l'adolescence ou d'une jeunesse qui se prolonge...

Cette autobiographie est passionnante à divers degrés : un degré personnel donc -parce qu'au travers d'une vie d'homme on apprend pour soi-même-, intellectuel -parce que Garrigues possède les clés d'une vraie et profonde réflexion philosophique, politique et théologique-, spirituelle -ce qui est tout de même l'aboutissement de tout homme véritable. J'essaierai de citer ici et là quelques extraits marquants de cet excellent livre.
Lu aussi Jack Kerouac, "Les anges vagabonds" -prêté par le jeune Prolo et que j'avais perdu mais ça y est, Gabrielle, mon angelot à moi, en mettant obstinément le souk dans ma bibliothèque l'a retrouvé!- et là aussi de bons passages sur cette notion angélique qu'XP reprend pour évoquer la personnalité artistique de Dewaere et qui me paraissait quelque peu excessive puisqu'attribuée à quelqu'un qui a plutôt eu une vie déjantée et pas très "angélique". Bref, je ne comprenais pas trop XP sur ce coup-là -mais ça m'arrive souvent et je l'imagine alors en train de lever les yeux au ciel ou bien de tourner comme un fauve chez lui rugissant devant la bêtise humaine et la mienne en particulier. Mais tout ceci n'est pas très grave; XP a dû mal à comprendre que tout le monde n'a pas un cerveau configuré comme le sien, comme  le moteur d'une Ferrari, par exemple, alors que moi c'est une bétaillère que j'ai dans la tête : ça démarre lentement et il me faut du temps pour atteindre mon plein régime et une certaine puissance et vitesse. Lui, passe en quelques dixièmes de secondes de 0 à 100, les rapports de vitesse ne sont pas exactement les mêmes. Et en plus je dois consommer de l'essence comme une tarée, c'est à dire lire beaucoup avant de piger quelque chose d'à peu près cohérent. Là, c'est en lisant Garrigues d'abord sur les anges -mais les vrais, les anges et les démons de la Bible!- et Kerouac -d'autres anges, chez lui, non moins réels mais différents- que j'ai compris quelque chose. Les artistes sont angéliques dans le sens où ils vivent à l'écoute de réalités invisibles qu'eux seuls voient ou entendent et qu'eux seuls arrivent à nous transmettre -plus ou moins bien. Ils ne sont pas angéliques, ces artistes, au sens moral du terme, la morale ils ne connaissent pas, non pas qu'ils soient d'horribles pécheurs -la plupart du temps ils le sont moins que la plupart des individus- mais simplement ils possèdent une forme d'inconscience, d'innocence qui les exclus de tout forme de moralité -exclusion absolument vitale pour faire ce qu'ils ont à faire.Sinon ils ne pourraient jamais écrire ce qu'ils écrivent : "... la déchirante discipline du véritable supplice par le feu, on ne peut pas reculer, on a fait le voeu de "parler maintenant ou se taire à jamais", la confession innocente qui va de l'avant, la volonté de rendre l'esprit esclave de la langue en s'interdisant tout mensonge et tout enjolivement..."(Kerouac)

Un extrait de Kerouac qui vous fera peut-être sentir ce que j'essaie pesamment d'expliquer :

"Quant à Lazarus, quand vous lui demandez : "Alors Laz? En forme?" il se contente de lever sur vous ses yeux bleus au regard innocent en esquissant l'ombre d'un sourire triste, presque un sourire d'angelot, et il n'a pas besoin de répondre. Si quelqu'un me rappelait mon frère Gérard, c'était bien lui. Un grand adolescent voûté et boutonneux mais au gracieux profil, qui aurait été complètement perdu si Simon, son aîné, n'avait pas été là pour s'occuper de lui et le protéger.Il ne s'y entendait guère pour compter son argent, il ne pouvait demander son chemin sans s'attirer des ennuis et, surtout, il était totalement incapable de trouver un travail, voire de comprendre quelque chose aux documents officiels et mêmes aux journaux. Il était au bord de la catatonie comme un de ses frères (qui avait été son idole, soit dit en passant) actuellement dans une institution.
Faute de Simon et d'Irwin pour le remorquer, le défendre, le nourrir et lui trouver un toit, il se serait fait ramasser sur-le-champ. Non que ce fût un crétin ou qu'il manquât d'intelligence : c'était, en fait, un garçon extrêmement brillant. J'ai vu des lettres qu'il écrivait à quatorze ans avant sa récente période de silence : elles étaient tout à fait normales, supérieures à la moyenne, pleines de sensibilité et c'était bien meilleur que tout ce que j'ai pu écrire au même âge lorsque j'étais moi-même un monstre innocent [sans doute ici l'expression la plus parfaite de cet angélisme dont parle XP] et introverti. En ce qui concerne sa marotte, le dessin, il surclassait la plupart des artistes contemporains, et j'ai toujours su qu'il était en réalité un grand artiste feignant d'être ailleurs pour que les gens lui fichent la paix et n'exigent pas qu'il trouve du travail. Je le savais pour avoir souvent vu cet étrange regard en coin qu'il me décochait, regard d'un compagnon ou d'un frère de conspiration dans un monde d'espions, si l'on veut..."

Bon voilà, avec ceci vous devriez vous faire une idée un peu plus claire de ce qu'est l'angélisme artistique.

Vous allez trouver que lire la prose très avertie d'un dominicain de haut vol et les délires -pas si déjantés que cela en fait- d'un Kerouac, c'est un peu bizarre pour une mère de famille "bien-sous-tous-rapports". J'aime beaucoup observer. Je suis quelque'un d'assez actif de façon générale mais plus par obligation que par réel empathie. J'aime contempler pendant des heures des animaux ou des individus.Je passe beaucoup de temps à regarder mes enfants. Ce cinéma permanent, animalier ou humain me fascine. Voilà aussi une des raisons pour lesquelles j'aime lire, sans aucun doute. Je suis une femme c'est à dire une vraie concierge, voilà tout.
Dans le récit de ces vacances italiennes,il sera beaucoup question d'animaux et d'enfants, vous vous en doutez. Du bavardage de bonne femme en somme et aussi de ces lectures proposées ci-dessus avec un troisième livre que ma fille devait lire pour ses études, "La littérature sans estomac" de Pierre Jourde. Il y est question de Houellebecq à un moment donné avec cette belle analyse :

"On portera le jugement que l'on voudra sur les utopies et les obsessions de Houellebecq. Elles lui permettent de composer un tableau poignant et cruel de notre monde. En choisissant des positions radicales, il en exerce une critique radicale. Dans cet éclairage de désespoir, de vide, de mort de toutes valeurs, pas même noir, mais grisâtre, la réalité se découpe de manière saisissante.
(...)
On ne peut cependant pas se défendre d'un malaise à propos de Houellebecq, du sentiment qu'il y a là quelque chose de louche. On est en droit de refuser ce nihilisme et cette manière d'universaliser la bassesse.Faut-il penser que cette oeuvre par sa sincérité, son humour, transcende sa médiocrité, ses pulsions répugnantes? Doit-on au contraire considérer qu'elle tend au lecteur un piège gluant, qu'elle sert à justifier son auteur à ses propres yeux et aux nôtres, à nous faire partager médiocrité et frustrations, à nous y attirer? Dépassement ou simple entreprise de blanchiment? Je n'ai pas de réponse."

Moi non plus je n'avais pas de réponse lorsque je me suis mise à lire Houellebcq ou bien à observer le monde et ses turpitudes. Et cela m'a énormément déstabilisée, cette lecture de Houellebecq.Mais je crois avoir trouvé une façon de relever le défi, de répondre, de m'extirper de ce piège gluant : un jeune blogueur m'a envoyé récemment une citation sur la notion de foi. Je lui ai répondu que selon moi, la vraie foi consistait non pas à vouloir échapper par nos propres forces au piège de notre péché qui enténèbre jusqu'à l'intime de notre être, mais à croire que même du fin fond de l'enfer où nous sommes, le Bon Dieu vient nous sauver et faire miséricorde.
Alors, répondre à la médiocrité, ça n'est pas vouloir la nier mais grappiller, heure par heure, dans tout ce qui constitue notre quotidien, la lumière spirituelle, le feu de Dieu qui y est certainement présent puisqu'on y croit. Saint Josémaria Escriva de Balaguer explique :
"Soyez-en convaincus, vous n'aurez habituellement pas à réaliser de prouesses éblouissantes, notamment parce que d'ordinaire l'occasion ne s'en présente pas. En revanche, les occasions ne vous manqueront pas de prouver votre amour de Jésus Christ dans les petites choses, dans ce qui est normal..."
Nous pouvons aller plus loin encore : même dans notre péché, dans ce gris, dans ce noir, dans cette médiocrité qui nimbe nos vies, il faut croire à l'illumination divine, à sa réconfortante et chaleureuse présence à nos côtés.Cela ne signifie pas croire en la sainteté par le péché comme le souligne Garrigues avec finesse dans ses mémoires, mais ne jamais douter du plan du salut de Dieu sur nous, il est le Traqueur divin et jamais Il n'abandonne sa traque :  ce blog, par ces "joies du jour" veut témoigner de ces lumières quotidiennes de la présence divine dans nos vies, de ses demandes répétées, de son attente patiente à notre égard et près de nous, toujours.




(1) La maison, mon âme.

Je m’en viens te retrouver, Seigneur, dans ma demeure
Après une longue absence, tu m’attendais, debout
Dans ma maison abandonnée qui
Doucement
Se meurt.

Je suis entrée et me suis arrêtée sur le seuil
Sans rien dire. Nos regards se sont croisés
Dans ma maison abandonnée qui
Doucement
Pleure.

D’un geste las, j’ai posé mon sac, ma si lourde charge
Et tu t’es empressé auprès de moi, j’étais épuisée
Dans ma maison abandonnée qui
Doucement
Mon front effleure.

J’ai fermé les yeux, un vertige m’a emportée
Virevoltante vers une couche moelleuse préparée
Dans ma maison habitée qui
Doucement
Guérit mon cœur.

jeudi 21 juin 2012

"La poésie se produit; la signification pathétique envahit le monde."

"Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle..." Ce vers terriblement chargé, comme tant de vers chez Baudelaire, vise à tout autre chose que transmettre une information. Ce n'est pas seulement le ciel, c'est le monde entier, l'être de celui qui parle, l'âme de celui qui écoute qui sont investis par une tonalité d'angoisse et d'oppression. La poésie se produit; la signification pathétique envahit le monde.
La poésie selon Jean Cohen vise à produire un discours foncièrement alogique, où toute possibilité de négation est suspendue. Pour le langage qui informe, ce qui pourrait ne pas être, ou bien être autrement, ailleurs, ou dans un autre temps. Les déviances poétiques visent au contraire à créer un "effet d'illimitation" où le champ de l'affirmation envahit l'ensemble du monde, sans laisser subsister l'en-dehors de la contradiction. Ceci rapproche le poème de manifestations plus primitives, telles que la lamentation ou le hurlement. Le registre est il est vrai considérablement étendu; mais les mots sont au fond de même nature que le cri. Dans la poésie ils se mettent à vibrer, ils retrouvent leur vibration originelle;..."

(Houellebecq, "L'absurdité créatrice" dans Intervention 2)

samedi 2 juin 2012

Le recours aux familles

"Going home
Dont you need to feel at home? " (Give a little bit, Supertramp)




























J'aime à considérer ma maison comme une sorte de "base-arrière" où les troupes de mes petits -et grands-soldats se fabriquent avant tout et se refont une santé et un repos ensuite. Un cocon. Je cuisine, je lave le linge, je panse quelques plaies physiques et psychologiques, je conseille, je nourris de lectures et d'aliments ceux qui nécessitent des unes et des autres ou bien des deux, bref, je me démène vraiment autant que je peux pour que le lundi matin (ou le dimanche soir), les ventres soient bien remplis, les âmes restaurées, les coeurs raffermis, les esprits affûtés. Un nid à l'abri des regards, à l'abri des pensées, à l'abri du Bruit, du Bavardage du monde. En effet, tout y est filtré, sélectionné, détaillé : autant que faire se peut, la beauté sous toutes ses formes (avec ses corollaires le bien et le vrai) doit tapisser ce nid, notre demeure. Dans les pièces, la propreté si possible (sans être une maniaque de l'aspirateur), dans les assiettes, de bonnes choses à manger, dans les bibliothèques, de bons livres à proposer, sur les écrans divers, de bons films à voir. Des recettes assez simples, en fait.

(A cet instant de ma réflexion, je pense à ma dernière, Gabrielle, qui aime énormément écouter le pépiement des oiseaux lorsqu'elle est dehors; nous n'y faisons guère attention nous-mêmes, pris par les bruits du monde, et souvent, nous rions de la voir lever la tête, attentive, ou bien un petit doigt levé et surpris en direction des "cui-cui". C'est l'attention aux détails, à des musiques qu'eux seuls entendent, à des tableaux qu'eux seuls remarquent qui me plaît tant chez les tout-petits).

C'est très important ce travail de mère de famille, de gardienne de la maison, je le revendique haut et fort, je l'entreprends avec un soin jaloux, c'est mon job. Il nécessite d'occuper la place dans sa propre demeure, d'aimer sa maison, de la rendre la plus accueillante et agréable possible, il nécessite d'expérimenter ce que l'on appelait auparavant le fait d'être une "femme d'intérieur", que je trouve être une très belle expression et pas péjorative pour deux sous. Au fil des années, cette "vocation" de maman que j'ai découverte avec la naissance de mon aîné et que j'apprends toujours à approfondir de mon mieux, s'est élargie à quelques connaissances assez disparates, électrons libres qui viennent régulièrement à la maison chercher réconfort, amitié, nourritures intellectuelles ou autres et c'est quelque chose d'extrêmement gratifiant pour moi en particulier mais aussi pour le noyau "dur" familial. C'est très important d'avoir chacun un lieu, un "jardin secret", cette fameuse base arrière où se poser en toute tranquillité et confiance. Dans sa propre famille ou bien dans une famille amie.

(L'image qui me vient à l'esprit pour décrire ces "électrons libres" est celle d'un lever  de grand matin, vous sortez dehors, dans votre jardin, dans le silence assourdissant d'une aube tranquille, toujours, et vous observez alors des petits chevreuils ou des écureuils qui viennent jusqu'à vous, ils grignotent un peu, engrangent pour l'hiver et repartent dans le plus grand silence...).

Avec mon mari nous nous partageons assez bien les tâches. Nous nous complétons et formons une bonne équipe.Mais il me faut, alors même que j'écris ces lignes, nuancer tout de suite mon propos : les décisions sont toujours prises avec leur part d'incertitudes, dans des contextes souvent chaotiques, dans des urgences mal anticipées, dans des colères mal maîtrisées, dans des crises toujours renouvelées, comme la lave d'un volcan qui jaillit de façon absolument incongrue pour se reposer par la suite... C'est cela la réalité vraie d'une famille et de notre fine équipe.

Il m'arrive cependant de ressentir un véritable rejet parfois pour ce rôle de maman, envers mes propres enfants. Il faut bien l'avouer : porter des enfants, c'est les garder en son sein toute sa vie -quoiqu'on vous dise dans de beaux discours raisonnables sur "les enfants qui ne nous appartiennent pas" et quoiqu'on fasse avec des gestes éminemment symboliques comme celui du père qui coupe les cordons de ses bébés- et aujourd'hui je ressens et je porte la moindre des douleurs de chacun de mes fils et filles, leurs soucis, leurs épreuves, leurs difficultés à grandir. Je les porte jour et nuit, leurs angoisses, leurs déboires, leurs défauts que j'aimerais arracher, leurs handicaps physiques, moraux, psychologiques.  Nous sommes reliées à nos enfants comme un réseau de vaisseaux sanguins maille un corps. Mon corps à moi est élargi, par les enfants que j'ai portés. Toutes les blessures, le sang perdu, c'est le mien, toujours, et encore aujourd'hui, de façon à peine métaphorique...
Un véritable amour porte en son cœur même une part de haine . Cette haine est dirigée non pas contre l'enfant en lui-même évidemment, mais contre la part obscure de sa personnalité si je puis dire... Et puis aussi haine de soi-même, qui entraîne chez nos enfants, de façon troublante, l'apparition des mêmes défauts, des mêmes erreurs de parcours, une forme de fatalité familiale inéluctable qui m'a toujours troublée et fascinée. Une spirale quasi infernale car rien ni personne ne voit avec autant de clarté que la mère les destins familiaux se reproduire dans tous leurs détails et surtout rien ni personne ne semble pouvoir stopper la machine lancée.
Et pourtant, à ce stade de ma réflexion, il me faut vous (re) donner la merveilleuse citation de Houellebecq (si je ne devais retenir qu'un seul texte, qu'une seule citation, de toutes mes lectures, je voudrais que ce soit celle-ci) : "On peut briser la chaîne de la souffrance et du mal". Cette citation conclut l'évocation par Houellebecq de sa soeur, parvenue à être une bonne mère, contrairement à sa propre maman qui a mis, semble t-il, un certain génie à refuser ce rôle maternel et même à le saborder.
Oui,  notre part d'ombre à nous les mères ( mais qui participe de notre nature imparfaite qui est celle de tout être humain, Houellebecq évoque plus que de la haine, "quelque chose de plus froid, et de plus triste") peut entraîner les enfants que nous portons dans les ténèbres, nos ténèbres, notre médiocrité, "la souffrance et le mal" pour reprendre l'écrivain. C'est pour cela qu'il nous faut de façon absolue nous élever personnellement vers le bien, le beau, le vrai car nous élevons dans le même temps toute notre famille. Il en va de la survie de nos enfants. Le défi est là pour les mères de famille, dans leur édification personnelle, avant tout. "Mener contre soi-même la plus implacable des guerres" dit Dantec dans ses journaux. Élever des enfants, c'est s'élever soi-même.

Dans notre petite maison, au fond de nos campagnes, champs et forêts, grandissent nos enfants; le "recours aux forêts", qui est un concept cher à beaucoup, prend corps dans chacune de nos familles en fait. C'est ici que viennent à maturité les fruits de nos entrailles, c'est ici que le blé, encore jeune, encore vert, va parvenir à sa floraison.

C'est pour cela, c'est en cela que tenir sa maison, c'est tenir le monde.



samedi 7 janvier 2012

Des conséquences du relâchement de l'effort de vérité - extraits 2

"La vérité est scandaleuse. Mais, sans elle, il n'y a rien qui vaille.(...) Pour ce qui vous concerne, dites simplement la vérité; dites tout simplement la vérité, ni plus ni moins."(Houellebecq)

"Le nihilisme sait qu'en abandonnant les vérités (plus qu'il ne les détruit, car il suffit de laisser se dissoudre la foi, qui était un effort et une permanente légitimation), il ne se trouve pas en face du rien, mais il retourne aux fables qui bercent l'existence des humains de tous les temps. Abandonnez les vérités, elles ne se dissolvent pas, elles se transforment simplement en récits dont l'esprit va se nourrir sans s'y appliquer, avec désinvolture.
Il se produit le mouvement inverse de celui qui s'accomplit au début du christianisme. Saint Paul, parlant devant les philosophes épicuriens et stoïciens, tâchait par pédagogie d'établir une continuité entre leur pensée et la sienne. Notamment, il transformait doucement l'universalisme et le cosmopolitisme stoïciens en une universalité de message et de salut. Il se saisissait des mythes et les métamorphosait en vérités. C'est par le processus inverse que nous sommes en train de passer, encore une fois sans solution de continuité et presque à notre insu : pour reprendre cet exemple, l'universalisme chrétien du salut se dissout dans le cosmopolitisme de la mondialisation. Et la transition se fait en douceur. Pourtant, que de changement radicaux dans ce passage d'une pensée à une autre! D'abord parce que l'universalisme chrétien cherche l'union tout en maintenant la singularité de chaque personne, liée à Dieu; tandis que le cosmopolitisme, rappel de l'ancien stoïcisme, est une noyade dans l'indétermination, une dissolution du moi. Mais aussi parce que l'universalisme chrétien ou d'origine chrétienne est une conséquence de l'idée de vérité, je dirais même un hommage à l'idée de vérité : l'univers créé par Dieu fonctionne selon les lois de la nature, celles de l'architecte divin, qui sont les mêmes partout. Tandis que le monde stoïcien forme un tout par la sympathie universelle, l'interdépendance des hommes et des choses. Comme dans l'ordre cosmique du Dao chinois, harmonie spontanée, on ne peut connaître les lois de l'univers, si tant est qu'il y en ait. C'est bien dans ce cosmos à la fois total, harmonieux et mystérieux, que nous sommes en train de retourner : la relativité de toute chose, la non-fixité, la mise entre parenthèses de la substance pour privilégier la relation forment la trame d'un monde enchanté." (Delsol, L'âge du renoncement")

vendredi 6 janvier 2012

"La fin des temps", par Murakami


Ce roman de Murakami est une très chouette lecture et  une belle découverte de ces dernières semaines pour moi. Une lecture que l’on peut attraper selon divers degrés : roman d’aventures et quête métaphysique.

Un jeune informaticien (enfin jeune : 35 ans, marié, divorcé, sans enfants) est recruté par un savant pour effectuer un programme informatique assez complexe qui passe par une action directe sur son cerveau à lui, sur son système conceptuel. Le monde décrit par Murakami  se base sur le principe que l’informatique a pris nos existences une place primordiale, qui contrôle tout, un peu comme dans Matrix, avec, dans le film, une réalité dans laquelle les hommes évoluent mais qui ne seraient pas la VRAIE. Ici, dans ce roman, la réalité vécue par les hommes est la « bonne » mais elle est de plus en plus dirigée, dans nos esprits, par des superpuissances de l’informatique. D’où les aventures dans lesquelles l’informaticien, le professeur et sa petite-fille boulotte affrontent des assassins mafieux et sadiques, des êtres maléfiques, les « ténébrides » et d’autres dangers, car ils sont pris entre le feu des superpuissances (System et les Pirateurs) qui se partagent la domination du monde c'est-à-dire la domination des esprits.

On apprend qu’en fait le vieux savant solitaire est capable de percer, de décalquer plus exactement le noyau de la conscience (la « boîte noire ») de l’informaticien … et d’agir sur ladite conscience. « …on essaie d’enregistrer la boîte noire. Et alors, c’est absolument merveilleux, le contenu du noyau de la conscience se trouve mis en image (…) On colle ou on découpe cette accumulation d’images, on déplace, on recompose. Et on compose ainsi une histoire qui se tient.-Une histoire ?! –Ce n’est pas si étrange que ça, dit le professeur. Un excellent musicien parvient à transférer sa conscience dans le son, un peintre transfère la sienne dans les formes et les couleurs. Les romanciers transfèrent la leur dans des romans. C’est la même logique. Evidemment, comme il s’agit d’un transfert, on n’obtient pas un décalquage parfaitement exact, mais c’est vraiment commode pour comprendre l’état global de la conscience. »

Il se trouve que l’informaticien est le seul à avoir survécu aux expérimentations du savant, et surtout au montage implanté par le professeur, en développant lui-même en son noyau de conscience un contre-programme qui lui permet de transférer sa conscience, son système conceptuel (son esprit dirait un philosophe réaliste, son âme dirait un théologien) dans une cité parfaite… « Autrement dit, explique le vieux savant au jeune héros,  il y a tout naturellement des flottements entre votre identité personnelle et le montage de conscience que j’ai implanté dans votre cerveau, et votre moi essaie de construire des passerelles pour combler ces disproportions, afin de justifier sa propre existence. »

La fin des temps, c’est la jonction de la boite noire ou la conscience du narrateur avec son nouveau « domaine », dans une cité idéale où il n’y a plus de souffrance, de mort, de douleur… Parallèlement aux aventures du jeune informaticien, on entre dès le départ du roman, avec un narrateur-bis, dans le monde de  la cité parfaite et on découvrira à la fin que ce second narrateur ne fait qu’un avec le premier. « -Mais votre existence ne va pas se terminer. Vous allez simplement entrer dans un autre monde. » L’informaticien va s’évader de ce premier monde où il est pourchassé par les superpuissances de l’informatique : on pourrait dire métaphoriquement où nous sommes pourchassés par toutes les idéologies qui souhaitent s’emparer de nos esprits.  Il va fuir la massification de son esprit. Et il  va rejoindre cette ville idéale. Qu’il a créé de toutes pièces dans son cerveau. La fin du monde « normal »se situe dans son cerveau et l’accès à l’immortalité se situe aussi dans son cerveau, puisque la pensée n’est pas soumise au temps. L’informaticien provoque dans son esprit un « changement drastique des concepts. » puisque les concepts eux-mêmes, la pensée est sous la coupe, la tyrannie des superpuissances.

Dans cette ville entourée de murailles infranchissables, le narrateur-bis  qui arrive doit, avant tout, quitter, se faire arracher de son ombre… Cette dernière survivra plus ou moins longtemps puis mourra… « …  je marchais accompagné de mon ombre. Et, en arrivant ici, j’avais dû la confier au gardien de la porte. « C’est interdit d’entrer dans la ville avec ça, m’avait-il dit. Ou bien tu abandonnes ton ombre, ou bien tu renonces ici, que choisis-tu ? » J’abandonnai mon ombre. » Lorsque l’ombre meure, alors le nouvel arrivé fait définitivement partie de la ville, il ne peut plus revenir dans l’autre monde.

Privé d’ombre, privé surtout de cœur et de mémoire, le narrateur-bis  se voit assigné une tâche dans la ville : « liseur de vieux rêves », travail qu’il accomplit tous les soirs à la bibliothèque où il rencontre une jeune fille « parfaite » c'est-à-dire sans ombre,  sans cœur et sans souvenirs, sans émotions, sans passions. » La lecture des vieux rêves s’effectue dans des crânes de licornes. « A la mort de ton ombre, tu cesses d’être liseur de rêves, et tu t’intègres à la ville. Ainsi, la ville continue de tourner éternellement dans le cercle de la perfection. Elle fait porter le poids des imperfections aux êtres vivants imparfaits tandis que ses habitants vivent en aspirant seulement la quintessence. (…) L’imperfection est supportée par des animaux, des licornes, qui gardent en elles tous les cœurs des êtres humains, et qui meurent sous le poids de ces cœurs »… Chaque année, de nouvelles licornes naissent et meurent  pour assumer les nouveaux cœurs.

Le problème de cette quintessence de perfection est évident : « Si un tel monde existe, c’est la véritable Utopie. (…) Cette ville parfaite a pu se former parce que les gens ont perdu leur cœur. (…) Mais qu’il n’y ait ni luttes, ni haine, ni désirs signifie qu’il  n’y a pas non plus le contraire de tout cela. C’est-à-dire la joie, la béatitude, l’amour. C’est parce qu’existent le désespoir, la désillusion, la tristesse, oui, c’est de là que naît la joie. »

 Le cœur du jeune narrateur n’est pas encore entièrement mort et il voudra obtenir le beurre et l’argent du beurre : garder son cœur et vivre dans la cité idéale avec la jeune fille de la bibliothèque : « -Retrouve mon cœur » lui a-t-elle demandé… Il va le retrouver, ce cœur perdu, dans le crâne d’une des licornes, et comme liseur de rêves, il pourra le « lire ». Il va trouver la clé des cœurs perdus grâce à un instrument de musique, un accordéon qui reproduit, dans ses airs, le bruit du vent. Il va donc ne pas s’enfuir avec son ombre, mais rester dans la cité idéale, dans un endroit fait pour les êtres imparfaits, ceux qui gardent leur cœur. Dans la forêt.  La vie y est rude avec de la souffrance mais on y possède son cœur  et ses souvenirs donc la vraie béatitude.

On assiste donc au transfert de l’informaticien qui quitte ce monde « Pays des merveilles sans merci » en faisant une dernière fois l’amour avec une jeune bibliothécaire qui l’avait instruit sur les licornes, en buvant de l’alcool et en écoutant Bob Dylan Blowing the wind  et qui rejoint le nouveau monde, la cité idéale avec une  jeune bibliothécaire à qui il redonne son cœur grâce à la musique du bruit du vent, un air de l’accordéon, Dany Boy.

« Croyez à l’identité entre le Vrai, le Beau et le Bien » dit Houellebecq dans « Rester vivant » et en lisant Murakami, je retrouve un peu personnellement  la trace, la carte de cette trinité sacrée : par le Beau, par la musique, le narrateur-bis va retrouver le Bien, son cœur,  et le Vrai, ses souvenirs. Les trois sont indissociables dans la cité idéale, mais les trois nécessitent curieusement l’imperfection, c'est-à-dire le mouvement de la recherche. Il ne peut y avoir de Vrai, de Beau et de Bien s’il n’y pas de quête de ces noyaux existentiels.
« Continuez. N’ayez pas peur. Le pire est déjà passé. Bien sûr, la vie vous déchirera encore ; mais, de votre côté, vous n’avez plus tellement à faire avec elle. Souvenez-vous-en : fondamentalement, vous êtes déjà mort. Vous êtes maintenant en tête à tête avec l’éternité. »

mercredi 4 janvier 2012

"La poursuite du bonheur", de Michel Houellebecq






Il est vrai que ce monde où nous respirons mal
N’inspire plus en nous qu’un dégoût manifeste,
Une envie de s’enfuir sans demander son reste,
Et nous ne lisons plus les titres du journal.

Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure
Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange,
Nous voulons retrouver cette morale étrange
Qui sanctifiait la vie jusqu’à la dernière heure.

Nous voulons quelque chose comme une fidélité,
Comme un enlacement de douces dépendances,
Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence;
Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité.






http://oralaboraetlege.blogspot.com/2011/12/selection-de-photos-de-lannee-2011.html

samedi 31 décembre 2011

Sélection de photos de l'année 2011

Maison, voiture


Il est vrai que ce monde où nous respirons mal
N’inspire plus en nous qu’un dégoût manifeste,
Une envie de s’enfuir sans demander son reste,
Et nous ne lisons plus les titres du journal.

Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure
Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange,
Nous voulons retrouver cette morale étrange
Qui sanctifiait la vie jusqu’à la dernière heure.

Nous voulons quelque chose comme une fidélité,
Comme un enlacement de douces dépendances,
Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence ;
Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité.

(Houellebecq, "La poursuite du bonheur")











































Enfants








Bretagne












 Christ, vitraux, églises



















































Florence











 











vendredi 24 septembre 2010

Le Jansénisme de Michel Houellebecq



Notes d'une conférence sur le Jansénisme de Michel Houellebecq ici.

 La possibilité d'une île


"Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé,
Il a fallu que tu reviennes.

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur,
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s'unissent et renaissent.

Entré en dépendance entière,
Je sais le tremblement de l'être
L'hésitation à disparaître,
Le soleil qui frappe en lisière

Et l'amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l'instant;
Il existe au milieu du temps
La possibilité d'une île.
"

jeudi 23 septembre 2010

Houellebecq par Restif

A propos de l'entretien de Houellebecq avec Finkielkraut dont vous pouvez lire la retranscription ici au sujet de son dernier ouvrage, La carte et le territoire, des réflexions de Restif qui peuvent intéresser bon nombre d'entre vous et que je mets donc à l'honneur : 


J'ai été extrêmement touché par la parole houellebecquienne, par toute l'immense distance qu'on sent entre son personnage publique, les dithyrambes hallucinés des fans et journalistes et ce qu'il sait de lui-même, de sa place véritable dans l'histoire de la littérature. Cet écrivain  est d'une très grande finesse et d'une infinie sensibilité presque douloureuse à ressentir. Une chose est certaine en ce qui le concerne, il  a payé sa livre de chair, "son prix aux sorcières" comme le disait Céline, l'art d'écrire ne lui tombe pas du ciel, et l'une des clés de son succès est peut-être bien dans son authenticité. Au siècle de l'ersatz les gens ont désespérément besoin d'un peu d'authenticité comme d'eau fraîche. Cette "liberté" dont il parle, qu'il pressent donner, et qui est bien sûr d'abord une liberté du discours dans un monde politiquement correct, cette liberté est étroitement corrélée à cette vérité intime de l'être, ce qui sourd d'un homme et qui ne peut provenir que de la douleur. On ne ment pas à la douleur, et toute la distance qu'il réussit à maintenir entre lui  et l'horreur de vivre (n'étant pas croyant il n'y a à ses blessures passées nulles compensations si ce n'est celle dérisoire du succès médiatique et historiquement condamné, ce qu'il sait), toute cette distance donnée à ses livres cette texture de tristesse qui touche profondément les gens et donne son poids aux réflexions développées. Mais sans cette réalité de l'expérience douloureuse, déceptive,que l'on perçoit derrière l'écriture, reflet de l'homme, il ne pourrait y avoir cette correspondance étroite, amicale, entre Michel Houllebecq et son public.

" Il y a une poésie qui se crée au moment où l’inexactitude se perd" dit-il à un moment. Phrase très intéressante qui témoigne d'un amour de la perfection, d'une admiration éperdue pour l'excellence, il y a là aussi à mon sens une clef pour la compréhension de ce qu'il aime et admire dans la science, cette poésie qui surgit de l'exactitude parfaite (on sait qu'on ne peut être grand mathématicien sans être suffisamment poète, c'est quelqu'un de la taille d' Einstein  ou de Bohr qui l'a dit). C'est très baudelairien aussi, cette quête d'une adéquation parfaite entre fond et forme, et ici on se souviendra non seulement de l'admiration de M.H pour Baudelaire mais plus encore de ce qu'il est, aussi, poète. "Croyez aux mètres poétiques anciens, aux formes passées" a-t-il écrit je ne sais plus trop où. Il y a peut-être de ça dans son usage d'une forme très classique, 19èmiste, le désir d'être un artisan  aussi parfait que possible dans l'emploi d'une forme, quitte à lui sacrifier la position de novateur. Quand on ne peut pas être Proust ou  Céline, reste à conter aussi  bien que possible, en réutilisant tout ce que les plus grands maîtres -surtout Balzac et Flaubert (beaucoup Flaubert, énormément même; il y aurait long à dire)- ont si bien mis au point.C'est une forme de modestie. Il y a  une forme de renonciation pour parler au plus grand nombre, pour avoir cette utilité sociale dont il parle et qui, à mon sens, est son dernier grand espoir, ce qui le fait encore vivre.

Je partage l'analyse de Houellebecq sur la Première Guerre Mondiale : 14 -18 = fin de la France en tant qu'elle était encore spirituellement une grande puissance. La saignée l'a épuisée, lessivée. Ce n'est pas seulement que "les meilleurs sont morts" (Péguy tombé en 14, symbole!), ceux qui s'en sont tirés en ont été tellement marqués qu'il en est sorti une littérature du désespoir, cynique, comique, épouvantablement triste au fond et d'une lucidité terrible sur les forces qui transformèrent le monde en abattoir. Ainsi Céline, qui a quand même réinventé la littérature, non pas seulement sa forme mais la vision même qu'elle offrait de l'homme jusqu'à sa venue. Le voyage au bout de la nuit fut une Amérique nouvelle, un continent qui se dévoilait d'un coup, une Apocalypse -ce qui signifie aussi "Révélation" .
On méconnaît aujourd'hui encore (on s'est habitué...) le choc que fut Le voyage qui féconda la littérature à tel point qu'on lui doit Miller, Kerouac, (jusqu'à Bukowski et Fante), l'apparition d'une écriture plus crue, plus âpre, l'introduction de l'oralité et la réincarnation du picaro mais désormais un picaro sans Dieu. Et il y aurait bien plus à dire. Trotsky (et oui : remarquable lecteur)  fut le seul à comprendre  immédiatement, contre toute la critique,  que Céline n'était pas de gauche, que c'était le roman de l'écrasement de l'homme moderne qui trouvait la pour la première fois son illustration (on oubliera pas que Sartre pris une phrase de Céline comme épigraphe à La nausée : l'existentialisme provient de Céline). Houllebecq doit beaucoup à Céline, mais il n'a pas commis l'erreur de vouloir imiter son lyrisme (l'erreur de Nabe?). Céline a donc tiré son pessimisme comique grotesque de la guerre, toute sa vision de l'Homme comme créature écrasée par les puissances dantesques de la technique moderne, laquelle se découvrir d'un coup sous la forme des obus et de la mitraille. On pourrait ajouter les noms de Drieu, Aragon, Junger, deBreton, médecin soignant les traumatisés, toute la littérature a reçu la guerre dans sa chair, l'écriture a été portée sur les fonds baptismaux d'une horreur impensable jusqu'ici : dadaïsme,surréalisme, politisation de l'écriture (ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le premier roman de Drieu est 'La comédie de Charleroi), toute l'écriture tente de se réassembler sur une image de l'homme tombée en morceau avec la civilisation qui la portait.
Il y aurait aussi à méditer sur le début de l'épuisement, de la disparition de l'Art (peinture, musique) en corrélation avec cette boucherie (qu'on doit au fait que Guillaume croyait la race allemande supérieure, déjà , et oui, j'ai lu certaines de ses lettres incroyables). Enfin, je pourrai y passer deux pages, mais M.H semble bien analyser la grande guerre comme ce moment unique dans notre histoire où la France a déposé sa couronne de grande puissance historique et morale (et puis il y avait alors encore les colonies), où elle a renoncé à un effort trop immense. Et il est même particulièrement fin en choisissant l'année 1917. En effet, c'est l'année où LA MOITIE de l'armée française entre en mutinerie. Il faudra en fusiller des centaines (je ne connais pas bien les chiffres) et envoyer Pétain discuter avec les hommes, Pétain seul chef respecté voire aimé du poilu. N'empêche, les français que la république avait accoutré en soldats et avait envoyé par masses entières au laminoir en sortir à tout jamais guéri de la « grandeur » (nos pertes ne furent si énormes que par l'incurie du commandement, l'époque où on faisait faucher une division pour conquérir 20 mètres histoire d'avoir un bulletin à faire sonner dans les journaux. Lire Galtier-Boissière, caporal de rang, 2 ans au front dont un hiver à Souchez et en Artois.). Tout ça pour rien. C'est l'arrivée des américains qui donna le petit plus nécessaire pour la victoire, les deux armées étaient épuisées (et l'Allemagne avait le double d'homme faut dire. Car il ne faut rien retirer à l'héroïsme des poilus. L'homme que peint aujourd'hui Houllebecq est l'arrière-petit fils d'un massacre, son nihilisme est tout, sauf gratuit. Il ne lui reste plus que l'espoir de trouver un peu de tendresse avant le sommeil éternel...

dimanche 19 septembre 2010

Les territoires et la Carte

                                                               Photo "maison"

Il y a un thème récurrent chez les personnes dites de la réacosphère, c'est l'envie de partir de France, nation morte. Moi-même, souvent, l'envie me prend de quitter cette terre gangrenée par le mensonge et de "sauver" mes enfants. Mais outre le fait d'une impossibilité matérielle quasi-complète à partir, je me demande si ma vocation n'est pas tout bêtement de rester à ...ma place.


Car une mère de famille est gardienne de sa demeure.

"…ce grand écrivain ( Balzac ) ne paraît pas avoir bien compris lui-même ce que c’est que l’Absolu.( …). Mais l’Amérique n’était pas l’Absolu. C’était un point d’arrivée extrêmement difficile à atteindre, mais tout de même un point d’arrivée ou il serait possible de s’asseoir et d’où l’on reviendrait à la fin. l’Absolu, au contraire, est sans retour. On n’en revient pas parce que c’est un voyage sans fin." ( P. 543, Journal de L. Bloy. ).

Lu très vite quelques passages de "Grande Jonction" de Dantec : une image me hante : ce Territoire où un corbeau observe la fin de l’Homme : j’ai vécu dans ce territoire, j’y vis : on y trouve ces corbeaux, ces renards, ces cerfs….C’est mon territoire, je le traverse quinze fois par jour, le ciel y est bas et gris, le temps immobile, la vie suspendue . Le matin, quatre fois par semaine, je traverse une portion de ces bois et à partir du mois de mars jusqu’au mois de novembre, le jour se lève avec nous dans la voiture. Je regarde la cime des pins ensoleillée et c’est un décor de carte postale qui m’apparaît. On pourrait presque voir des plages de sable fin juste derrière ces pinèdes . Alors, je comprends une chose : ce lieu dans lequel j’habite, c’est le domaine dans lequel je peux entreprendre ma grande migration intérieure, le seul vrai grand voyage, la mission demandée, mon boulot de mère, ma Carte à suivre au jour le jour.

Voilà : je suis comme Moïse : je cherche pour mon peuple, mes enfants, la terre promise, une carte sûre. J’ai décidé de faire le seul voyage qui me soit permis de faire, avec mon mari et mes enfants : celui de l’Absolu. Nous arriverons, quand Dieu voudra, au terme de notre voyage, dans son Territoire. Ce sera le Paradis.
Une mère de famille entraîne dans un voyage qui pour but le ciel divin, ses enfants . C’est un Moïse qui doit avoir la foi d’un Abraham : sacrifier ses enfants dans la réalité terrestre, pour Dieu, les lui offrir pour qu’ils vivent de la seule vraie vie qui vaille la peine d’être évoquée, la seule vraie réalité qui nous est cachée, certes, mais qu’une mère chrétienne connaît .
Une mère de famille ouvre à ses enfants la voie, le chemin, la route de la sainteté.

« Compte tenu des caractéristiques de l’époque moderne, l’amour ne peut plus guère se manifester ; mais l’idéal de l’amour n’a pas diminué. Étant, comme tout idéal, fondamentalement situé hors du temps, il ne saurait ni diminuer ni disparaître.
D’où une discordance idéal-réel particulièrement criante, particulièrement riche ». ( Houellebecq, « Rester vivant » ) .
Dans le même temps, un Saint est celui qui actualise la bonne création, le bon monde dès à présent, sur cette planète, dans notre temps ou plutôt dans son époque à lui.
C’est sans doute pour cela que le martyre reste l’arme absolue contre ce royaume perverti : il remet la bonne création à sa place, sans se soucier du temps. Le geste d'amour parfait.

La discordance entre idéal-réel dont parle Houellebecq est battue en brèche par le saint.

Le drame de notre génération, c’est que l’on ne nous a pas appris à aimer.

Le bon Dieu doit tout recommencer à zéro avec ses créatures, comme dans l’ Ancien Testament : renouer ses alliances, plusieurs fois car les chutes sont innombrables chez l’homme. C’est parce qu’il chute qu’il est homme. Aller vers Dieu, le quitter, revenir, se détourner à nouveau, certes, mais il y avait un fil qui nous reliait, le fil de sa grâce, son Fils.
Avons-nous rompu ce fil  définitivement?
« Dieu avait chassé l’homme du Paradis terrestre. L’homme aujourd’hui chasse Dieu de toute la terre. »(L. Bloy)

 Cette Carte, cette demeure que nous construisons par nos mains et notre esprit (ce fil à tisser au quotidien), et bien sans doute pouvons-nous les transférer ailleurs, les créer ailleurs, dans d'autres territoires. C'est important de le souligner : tout est relatif d'une certaine façon en terme de territoires mais l'Absolu demeure notre réelle destination. 


vendredi 17 septembre 2010

La carte et le territoire, Michel Houellebecq dans Répliques avec Alain Finkielkraut.

 

Entre deux activités j'ai pris le temps de lire La carte et le territoire de Houellebecq et de retranscrire l'émission de Finkielkraut avec l'écrivain ici. 

J'ai bien aimé lire ce roman aux thèmes nombreux, je l'ai mieux compris, me semble t-il que" La possibilité d'une île", disons qu'il m'était plus accessible tout bêtement.
Le thème de l'amour dont Houellebecq dit qu'il "jouait à peu près le même rôle que chez Dostoïevski la question de l’existence de Dieu." me semble bien décrit dans ce livre avec, ce que Houellebecq dit encore :" une chance laissé à l'individu". L'écrivain explique que la bonne personne existe. Dans le roman il y aura même deux bonnes personnes pour le héros Jed Martin. Il rate les occasions mais enfin, deux bonnes personnes ont traversé, à un moment donné son existence. Un autre héros du livre, le commissaire Jasselin, lui, a trouvé la bonne personne, sa femme et il assume un quotidien aux épreuves pas si anodines que ça (par exemple, ils ne peuvent pas avoir d'enfants).
Je pense, qu'au delà de cette histoire de bonne personne, la liberté commence dans le choix opéré par les individus, refus ou acceptation. Tout commence dans ce choix. Les possibilités sont infinies à partir du choix et c'est là que ça devient intéressant... Alors évidemment, après il y a des circonstances plus ou moins heureuses et qui favorisent plus ou moins l'orientation de nos vies. Mais tout commence, la liberté se creuse ou agrandit son territoire au départ de ce choix.

Ce que je veux dire, c'est que toute vie mérite d'être vécue et trouve sa carte, son code, son sens, sans doute après notre mort. Bonne personne ou pas. Voilà ce que je pense. Voilà pourquoi la carte est plus intéressante que le territoire et pas forcément plus belle. 

Cette carte forgée au quotidien nécessite une certaine "bonne volonté" qui me fait irrésistiblement penser à la "petite bonté" proposée par Vassili Grossman pour avancer  (ou reculer! Faut savoir faire marche arrière, parfois c'est bien) et ne pas rester dans le mur."ça rate et ça n'arrête pas de rater pourtant, mais au final, la carte se crée et c'est cela qui importe.
Bon, ce sont des considérations de bonne femme et pas de la philosophie, vous trouverez mieux dans Répliques, dans les livres de Houellebecq et chez certains commentateurs. Vous vous forgerez votre propre réflexion, votre propre carte, à partir de votre territoire. Et vous y arriverez, à vivre, et votre propre carte sera magnifique, j'en suis persuadée,  même si le territoire était au départ un peu gris, et triste, et bourré de cailloux pointus qui vous ont blessé.