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vendredi 16 mars 2012

Tenir le chaos en échec

... Ou bien :  à quoi servent les hommes?



« Ils pleurent à chaudes larmes, le père inébranlable, centre et source de tout ordre, qui ne saurait approuver ni fermer les yeux sur le moindre signe de chaos -pour qui tenir le chaos en échec a été la voie intuitive vers la certitude, le donné rigoureux de la vie quotidienne- et la fille qui est le chaos en personne. » (Philip Roth)





J'ai un ami qui travaille en milieu scolaire et il m'écrit : "y a une petite fille qui ...n'aime pas l'école, a pas d'amis etc, sa mère me dit qu'elle dort pas la nuit qu'elle pleure et tout... En fait c'est parce que son père est pas là. C'est son cas à elle et celui de plein d'enfants ici, tout est dévasté."


Puis il évoque ses conditions de travail rendu pénible par le fait de l'extrême féminisation du milieu de l'éducation : toutes ces femmes qui sont "extrêmement stressées et agitées et matroniques"!


Alors j'ai repensé à cette très belle citation de Philip Roth (ci-dessus) qui me semble bien définir ce qu'est la nature masculine et la nature féminine. Un père, un homme (au sens masculin du terme) ça ne sert qu'à cela d'une certaine façon : à tenir le chaos en échec, à contenir ce chaos. En considérant que la vie est chaos ou désordre par nature et que les femmes participent activement à ce chaos, étant elles-mêmes source de vie.

mardi 1 novembre 2011

A propos d'XP



Une petite mise au point s'impose à cette heure-ci pour quelques blogueurs : depuis un moment déjà, et beaucoup ont pu le remarquer, je suis une bonne amie d'XP qui écrit sur Ilys. J'ai découvert Ilys en lisant les textes d'XP et j'ai immédiatement été admirative de sa plume et de sa réflexion. Au bout de quelques mois nous avons fait connaissance "pour de vrai" et bien évidemment la personne d'XP ne différait pas du tout de sa pensée (les gens qui s'imaginent toujours que la réalité diffère entre le virtuel et le réel sont des sots; personnellement je n'ai jamais , jamais été déçue par ceux que j'ai désiré rencontrer à partir du net et qui m'ont fait l'honneur d'accepter ces rencontres...) et notre amitié s'est trouvée renforcée. Nous avons eu  (et avons toujours) de très nombreuses discussions, beaucoup d'échanges dans lesquels, je dois l'avouer, il m'a toujours beaucoup plus apporté que moi en matière d'humour et de finesse d'analyse.

 En amitié on est toujours désireux de faire plaisir. Je lui ai donc proposé spontanément des corrections de textes. Entendons-nous bien (et je dis ceci pour le Plouc Emissaire qui s'étonnait de ce fait sur un blog quelconque) : jamais je ne me suis permise de changer ses phrases, sa réflexion, je ne corrige d'XP que l'orthographe et lui fait confiance absolument pour le reste : c'est lui l'écrivain et pas moi. Pour rien au monde je ne me permettrais de changer ne serait-ce qu'une virgule de ses textes sans lui demander. C'est très important il me semble que chacun reste à sa place : les écrivains écrivent et les crevettes... corrigent! Chacun son job. Et je crois que j'ai toujours, toujours apprécié autour de moi les personnes qui collent parfaitement à ce pour quoi elles sont destinées dans ce bas-monde."The right man at the right place".

Alors XP parfois s'en prend à untel ou untel ou bien à des catégories de personnes : les professeurs, les infirmières, les pharmaciens, les écologistes, les catholiques souverainistes, etc. J'avais déjà souligné ce fait de l'écrivain qui doit embrasser la réalité, souvent se colleter avec elle, en tout cas jamais reculer devant l'affrontement,  en comparant certains de ses textes à l'écrivain génial, Philip Roth. J'avais écrit :
Ce texte de Roth où l'un des personnages du roman, une jeune femme, Maria, quatrième femme de l'écrivain Nathan Zuckerman, évoque son état, sa nature d'écrivain, je pourrais te l'attribuer mot à mot, XP, peut-être en remplaçant le terme de juif par celui de chrétien , ou d'européen ou d'occidental pour élargir le champ de ton adversaire actuel, à ta mesure. Non que tu voues une haine aux chrétiens, pas du tout, mais disons qu'il est le matériau, ta nécessité pour écrire, ta "réserve". Jérôme Leroy, tu l'as tiré de ces réserves, Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand, Christine Boutin, Naulleau,Ferrat récemment, les catholiques traditionalistes, les intégristes de tout poil, les intellectuels, les communistes, les socialos, les "artistes" , tous tirés du néant, de leurs abîmes insignifiantes pour servir ta Cause, celle de ton écriture. Nulle haine ou jalousie là-dedans de ta part. Nous ne faisons pas de politique sur Ilys, ne cesses-tu de répéter, tu as raison, tu n'en fais pas, jamais, tu fais de l'écriture, des pages et pages, tu avances en roulant comme un fou-furieux sur la route et ton bolide a besoin d'essence, de beaucoup d'essence. Nommer cet ennemi sans nom et sans visage, c'est cela le propre de l'écrivain et en nommant tu donnes la vie à ce qui était en état de mort-vivant. "... il me ramène ses trouvailles.... - et pour l'artiste, toutes les choses sont pures." explique l'héroïne -écrivain , Mrs Stormer, dans la nouvelle d'Henry James : "Greville Fane".

Grand rôle, grande responsabilité, tu tues, tu agresses, tu assassines, tu étripes, tu dissèques de façon obsessionnelle pour mieux régénérer ces zombies qui forment notre réalité. Voilà pourquoi ceux qui lisent vouent amour et haine à l'auteur : est-on vraiment heureux et satisfaits de sortir des limbes cette réalité qui se présente sous des jours pour le moins glauques et terrifiants? (et là je repense à Lovecraft, ses nouvelles, que je lis toujours en vacances, en Bretagne, dans ma chambrette à la géométrie bizarre, comme celle dans cette histoire de Lovecraft, "La chambre de la sorcière" : de cet espace tordu peuvent sortir, naitre des monstres infernaux auparavant "bloqués" dans une autre dimension souterraine... ) A-t-on vraiment, vraiment envie de tout savoir sur les gouffres de nos âmes? Les Jérôme Leroy, les Naulleau ainsi ressuscités dans différentes "contrevie" (combien de fois as-tu "suicidé" Jérôme Leroy, combien de situations pour le moins édifiantes lui as-tu fait "vivre"? combien de fois as-tu joué avec ta proie?)  nous renvoient à nos propres esprits, cœurs, corps, ils sont les visages qui apparaissent dans nos miroirs et l'envie peut prendre de casser le miroir c'est à dire de détruire celui qui nous l'a tendu, ce miroir, en nous disant : "tiens! regarde! Mais regarde donc!!" Voilà ce que tu es vraiment! L'écrivain que tu es se réjouit comme un gosse de présenter cette glace et ce portrait, mais celui qui regarde lit jaune bien souvent et son rire sonne faux. Voilà pourquoi l'écrivain est "l'ennemi public" selon la formule de Houellebecq.
XP est un ami et cet ami écrit.

vendredi 22 juillet 2011

Restif à propos de Philip Roth

 Restif de temps à autre me fait l'honneur de commenter quelques unes de ses lectures. Ici, il évoque Roth que j'aime beaucoup. Je laisse donc, après sa permission, à qui le souhaite, le plaisir de découvrir cette évocation d'un très grand écrivain par un ami qui s'y entend en littérature.

Tu sais, tu avais mis un très bel extrait de Philip Roth sur ton blog, un passage tiré de "J'ai épousé un communiste". J'avais trouvé ça si bien écrit, si sec, efficace, dense et intelligent au plus haut point que j'ai commencé un travail intérieur de réhabilitation de Roth que j'avais méconnu. En Bretagne il s'est trouvé que je suis tombé sur un livre excellent de l'auteur (mais j'ai un problème de titre. Je crois que c'est "Ma vie d'homme" mais ce pourrait être "La contrevie" que je possède, dont le nom m'est donc familier et sur lequel  je n'arrive pas à mettre la main –pas plus d'ailleurs que sur "Le théâtre de Sabbath" et "Opération Shylock" que je désirais relire  sérieusement). Enfin si tu l'as lu tu retrouveras  le titre : en fait c'est la même histoire écrite deux fois et encore passé en revue dans une troisième "nouvelle" qui  forme avec les deux autres un véritable roman. Art de la fugue, de la variation, médiation sur la fiction et le réalisme, sur les pouvoirs de l'écriture, mais tout ça –et beaucoup d'autres choses encore – sort du livre sans jamais être démontré, jamais l'auteur ne monter en chaire pour expliquer son esthétique, non, tout est  découvert par le lecteur même grâce aux indices que le texte laisse affleurer, magistralement, une écriture d'une subtilité extrêmement rare, qui ne prend pas le lecteur pour un idiot à qui il faut mâcher les choses, mais qui se contente de raconter et décrire des sentiments et des événements et de laisser le lecteur en tirer toute la substantifique moelle.  C'était une vraie redécouverte d'un écrivain que "Portnoy et son complexe" que j'avais adoré mais qui n'était pas très sérieux, qui a bien des aspects de pochade, que Portnoy disais-je m'avait d'abord fait classer dans les néo-Miller à la sauce hyperbolique et hyper satirique carnavalesque. Donc "Ma vie d'homme" (on va dire que c'est ce titre là) fut déjà une révélation et je rendis justice à l'homme qui avait écrit avec une telle maestria.


Car il y a là une maîtrise des techniques narratives à couper le souffle, je ne vais pas entrer dans les détails mais ce bouquin devrait être donné à lire aux étudiants de Deug de lettres pour qu'ils apprennent ce que c'est que trousser une histoire, savoir jouer sur des angles qui se contrarient et s'appellent en même temps, comment l'agencement permettent de saisir les personnages et leur(s) aventure(s) sous toutes leurs dimensions- disons que là où tant de personnages avec leur fait, leur vie, sont en deux dimensions, ici ils apparaissent en trois. Et cette manière de  rejouer la même partition trois fois de suite en y intégrant des textes de lecteur professionnelles (agent, éditeur, ami fin lecteur )mais aussi ceux des personnages eux-mêmes qui donnent leur avis sur la manière dont on les a transformés, et bien cette manière, ce tour de main et de force est d'une maestria très rare.

 
 Du coup, lorsque j'ai pris le train ce matin, en furetant pour trouver un livre à lire (des fois que les 3 que j'avais avec moi ne suffiraient pas ^^ ; en fait c'est une excuse pour acheter un livre et parfois lire en train de la littérature "facile", du polar dont on cause avec Cherea notamment) lorsque j'ai vu "Exit le fantôme" de Roth j'ai bondi dessus. C'est tout simplement magnifique. Un grand livre. Pas très épais -366 pages folio, rien à voir avec "Le théâtre de sabbath" ou "Opération Shylock" - , ce livre au titre à mon avis mal traduit (en effet, "exit le fantôme", en anglais "exit the gost" fait référence aux pièces élisabéthaines où sont indiquées les entrées et les sorties –enter the gost/Exit the gost. Et quelle est la pièce élisabéthaine la plus connue où il y ait un fantôme? Hamlet! Enfin pour revenir à la traduction du titre –le reste est très bien mais faudrait voir le texte anglais- je ne crois pas que les gens feront forcément le rapprochement avec le monde du théâtre, or c'est capital. Moi j'aurais osé appeler ça "Le fantôme quitte la scène", c'est bien plus lourd mais bien plus fidèle aussi. En tous cas…Écoute, je n'ai pas le temps et ce que je fais là n'est pas bien il me faut manger et voir si je peux un peu bosser avant de finir demain. Je ne veux pas massacrer ce que j'ai découvert en écrivant  poussé aux fesses, en culpabilisant. Mais c'est tellement beau…Je veux juste te citer un passage (qui met en relief le fait que le "fantôme" du titre ce n'est pas seulement l'écrivain Zuckerman, double de Roth, vieillissant, ayant dépassé les 73 ans et qui avance vers sa fin, avec le corps qui l'abandonne, et qui se paye un dernière virée de retour au monde après être resté 10 ans seul dans sa maison sans voir personne que le couple qui gère le matériel, sans lire une seule revue, sans regarder une seule chaine, ne faisant qu'écrire et lire. Non, il y a bien des fantômes dans ce livre. 

Enfin lis ça "Nous les gens qui lisons et qui écrivons nous sommes finis, nous sommes des fantômes qui assistons à la fin de l'ère littéraire.".  C'est si déchirant ce livre, avec cet écrivain qui ressemble à Roth (mais qu'importe? Il nous le fait bien comprendre, la vie réelle des écrivains n'a aucun intérêt, seule compte l'œuvre), cet écrivain qui vieillit qui voit arriver, inéluctable,la fin du voyage. Et qui ne croit pas.Qui n'a que son art, qui n'a que la littérature pour espérer  en une survie. C'est magnifique, c'est un livre de grand maître.  Roth à mon sens se hausse au dessus de tout ce qu'il a fait, même l'excellent (et peut être plus qu'excellent) "Ma vie d'homme" que j'ai lu là-bas pâlit à côté de ce livre testamentaire. Et c'est une découverte que je te dois, car si je n'avais pas lu l'extrait de "J'ai épousé un communiste" que tu as délicatement cité sur ton blog, le travail du changement de regard ne se serait peut être jamais déclenché, ou dans combien de temps. Je comprends aujourd'hui que j'étais trop jeune pour le lire bien avant. Il faut avoir vécu pour reconnaître l'acuité du regard.

mardi 14 juin 2011

Tragédie

 " L’homme qui se casse une cheville ou se prend une tarte à la crème dans la gueule, c’est le premier homme qui croque la pomme, s’échappe dans les premiers plans du jardin d’Éden la tête haute, se voit dix secondes en maître des ombres et des lumières avant de comprendre dans sa chair que ce n’est pas vrai, que ça ne se passera pas comme ça." (XP dans "Conversation avec Baudelaire")


Cathédrale de Chartres dans le fond


"Comment aurait-il pu deviner, avec toute sa bonté soigneusement calibrée, qu'il fallait payer si cher pour vivre dans l'obéissance? L'obéissance, on la choisit pour faire baisser les enjeux, au contraire. Belle épouse. Belle maison. L'affaire se porte comme un charme. Son tyran de père, il le manipule assez bien. Il en jouit un maximum, de son paradis personnel. Ainsi vivent les gens qui réussissent. Ce sont de bons citoyens. Ils ont conscience de leur chance. Ils en sont reconnaissants. Dieu leur sourit. Quand il y a des problèmes, on s'adapte. Or subitement tout change, et ça devient impossible. Plus rien ne sourit à personne. Et alors qui peut s'adapter? Voilà quelqu'un qui n'est pas fait pour que la vie batte de l'aile - ne parlons pas de l'invraisemblable. D'ailleurs qui est fait pour l'invraisemblable? Personne. Qui est fait pour la tragédie et la souffrance absurde? Personne. La tragédie de l'homme qui n'était pas fait pour la tragédie, c'est la tragédie de tout homme."

(Philip Roth, "Pastorale américaine")

En lien avec ce texte écrit en 2009 : "Je ne comprends pas"

jeudi 10 février 2011

La littérature ; voir, à l'intérieur des termes, où se situe l'être humain tourmenté.

"La politique est la plus grande généralisatrice, me dit Leo, et la littérature la grande particularisatrice, et elles sont dans dans une relation non seulement d'inversion mais d'antagonisme. Pour la politique, la littérature est décadente, molle, sans pertinence, ennuyeuse, elle a la tête mal faite, elle est morne, elle n'a pas de sens et ne devrait même pas exister. Pourquoi? Parce que la pulsion particularisatrice est l'essence même de la littérature. Comment peut-on être artiste et renoncer à la nuance? Rendre la nuance, telle est la tâche de l'artiste. Sa tâche est de ne pas simplifier. Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même -la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité. Au cours des cinq, six premières années de la Révolution russe, les révolutionnaires clamaient : "L'amour libre, nous aurons l'amour libre!" mais une fois au pouvoir, ils n'ont pas pu le permettre. En effet, qu'est-ce que l'amour libre? C'est le chaos. Et ils n'en voulaient pas, du chaos. Ce n'était pas pour ça qu'ils avaient fait leur révolution glorieuse. Ils voulaient quelque chose de soigneusement discipliné, organisé, contenu, de scientifiquement prévisible, si possible. L'amour libre perturbe l'organisation, la machine sociale, politique, culturelle. L'art aussi perturbe l'organisation. La littérature perturbe l'organisation. Non pas qu'elle soit de manière flagrante, voire subtile, pour ou contre quelque chose. Elle perturbe l'organisation parce qu'elle n'est pas générale. La nature intrinsèque du particulier, c'est d'être particulier, et la nature intrinsèque de la particularité, c'est de ne pas pouvoir être conforme. Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. De cette polarité naît leur antagonisme. maintenir le particulier en vie dans un monde qui simplifie et généralise, c'est la bataille dans laquelle s'engager. On n'est pas obligé d'écrire pour légitimer le capitalisme. On est en dehors de l'un comme de l'autre. Si l'on est écrivain, on ne fait pas plus alliance avec le premier qu'avec le second. On voit la différence, oui, et, bien sûr, on sait que cette intox-ci vaut un mieux que cette intox-là, ou bien que cette intox-là vaut un peu mieux que cette intox-ci. Un peu ou beaucoup mieux. Mais on voit l'intox. On n'est pas un employé du gouvernement. On n'est pas un militant. On n'est pas un croyant. On entretient des rapports d'une autre nature avec le monde et ce qui s'y passe. Le militant introduit une foi, une vaste conviction qui changera le monde, et l'artiste introduit un produit qui n'a pas de place en ce monde."

(Philip Roth, "J'ai épousé un communiste")

dimanche 9 janvier 2011

Ce qu'il faut faire.

« Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère: "Vois! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël; il doit être un signe en butte à la contradiction, - et toi-même, une épée te transpercera l'âme! -- afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs." »
(Luc 2,34-35)


"Il l'assassinait. On n'a pas besoin de tuer son père. Le monde s'en charge. Il y a des tas de forces qui guettent le père. Le monde va lui faire son affaire, et il l'avait faite, en effet, à Mr Silk. Celle qu'il faut assassiner, c'est la mère. Et il était en train de s'y employer, lui, l'enfant qu'elle avait aimé comme elle l'avait aimé. Il assassinait au nom de son exaltante idée de la liberté! Tout aurait été beaucoup plus facile sans sa mère. Mais il fallait surmonter cette épreuve s'il voulait être l'homme qu'il avait choisi d'être, séparé sans retour de ce qu'il avait rçu en partage à sa naissance, libre, comme tout humain voudrait l'être, de se battre pour sa liberté. Pour arracher à la vie cette destinée de rechange, dont il dicterait les clauses, il lui fallait faire ce qu'il avait à faire. La plupart des gens ont bien envie de se tirer de l'existence de merde qu'il ont reçu en partage. Seulement ils ne passent pas à l'acte, et c'est ce qui fait qu'ils sont eux, tandis que lui est lui. Balancer son direct, démolir, et puis fermer la porte à jamais. On ne peut pas faire ça à une mère merveilleuse qui vous aime inconditionnellement et vous a rendu heureux; on ne peut pas lui faire ce chagrin et penser qu'on pourra revenir en arrière. C'est tellement affreux qu'il ne reste plus qu'à vivre avec. Quand on a fait une chose pareille, d'une telle violence, on ne peut plus jamais la défaire -or c'est justement ce qu'il veut. C'est comme à West Point, au moment où le gars s'écroulait. Il a fallu que l'arbitre l'empêche de faire ce que lui dictait ses tripes. Ce jour-là comme à présent, il faisait l'expérience de son pouvoir en boxeur. Parce que cela aussi faisait partie de l'épreuve, de donner au rejet toute sa vraie signification humaine impardonnable, d'affronter avec tout le réalisme et la clarté possibles l'instant où le destin vient à croiser quelque chose d'énorme. Cet instant est venu, pour lui. Cet homme et sa mère. Cette femme et son fils bien-aimé. Si, pour s'aiguiser comme une lame, il a décidé de faire la chose la plus dure qui soit, à part la poignarder, c'est bien celle-ci. Le voilà placé au cœur même sujet. C'est l'acte majeur de sa vie, et sciemment, intensément, il en ressent la démesure."

Philip Roth, "La tâche"

mercredi 22 décembre 2010

Critique littéraire

"L'art comme arme? me dit-il. Il mettait un tel mépris dans ce dernier mot qu'il en devenait effectivement une arme. "L'art qui prendrait les positions qu'il faut sur tous les sujets? L'art qui se ferait l'avocat du bien commun? Où êtes-vous allé chercher ça? Qui vous a dit que l'art est une affaire de slogans? L'art est au service de l'art, sinon il n'y en aurait pas qui mérite l'attention. Pourquoi écrirait-on de la littérature sérieuse, monsieur Zuckerman? Pour désarmer les ennemis du contrôle des prix? On écrit de la littérature sérieuse pour écrire de la littérature sérieuse. Vous voulez vous révolter contre la société? Je vais vous dire comment faire : écrivez bien. Vous voulez embrasser une cause perdue? Alors n'allez pas vous battre pour les classes laborieuses. Elles s'en tireront très bien toutes seules. Elles vont se donner une indigestion de Plymouth. Le travailleur viendra à bout de nous tous -de son absence de cervelle découlera la chienlit qui est le destin culturel de ce pays de béotiens. Nous aurons bientôt chez nous quelque chose de bien plus redoutable que la dictature des paysans et des ouvriers- nous aurons la culture des paysans et des ouvriers. Vous voulez une cause perdue à défendre? Battez-vous pour le mot. Pas le mot de haut vol, le mot exaltant, le mot pro ceci ou anti cela; pas le mot qui doit claironner aux gens respectables que vous êtes quelqu'un de formidable, d'admirable, de compatissant, qui prend le parti des exploités, des opprimés. Non, battez-vous pour le mot qui disent aux quelques rares personnes qui lisent encore et qui sont condamnées à vivre en Amérique, que vous prenez le parti du mot. Votre pièce, c'est de la crotte. Elle est effroyable. Elle est exaspérante. C'est de la crotte de propagande, c'est brut, primaire, simpliste. Ça noie le monde sous les mots. Et ça porte aux nues la puanteur de votre vertu. Rien n'est plus fatal à l'art que le désir de l'artiste de prouver qu'il est bon. Quelle tentation terrible, l'idéalisme! Il faut que vous parveniez à maîtriser votre idéalisme, et votre vertu tout autant que votre vice, il faut parvenir à la maîtrise esthétique de tout ce qui vous pousse à écrire au départ : votre indignation, votre haine, votre chagrin, votre amour! Dès que vous commencez à prêcher, à prendre position, à considérer que votre point de vue est supérieur, en tant qu'artiste vous êtes nul, nul et ridicule! Pourquoi écrire ces proclamations? Parce que quand vous regardez autour de vous vous êtes "choqué"? Parce que quand vous regardez autour de vous vous êtes "ému"? Les gens renoncent trop facilement, ils truquent leurs sentiments. Ils veulent éprouver des sentiments tout de suite, alors ils sont "choqués", ils sont "émus", c'est le plus facile. Et le plus bête. Sauf exception rarissime, monsieur Zuckerman, ce "choc" est toujours truqué. Des proclamations! L'art n'a que faire des proclamations! Enlevez votre aimable merde de mon bureau, je vous prie."

(J'ai épousé un communiste, Philip Roth)

(le gras est de mon propre fait.)