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vendredi 10 avril 2020

"The invisible world"

Bienheureux John Henry Newman (1801-1890), théologien, fondateur de l'Oratoire en Angleterre 
« The Invisible World » PPS, t. 4, n°13 (trad. AELF rev.) 

« Voyez le figuier »


            La terre que nous voyons ne nous satisfait pas. Ce n'est qu'un commencement ; ce n'est qu'une promesse d'un au-delà ; même dans sa plus grande joie, quand elle se couvre de toutes ses fleurs, et qu'elle montre tous ses trésors cachés de la manière la plus attirante, même alors, cela ne nous suffit pas. Nous savons qu'il y a en elle beaucoup plus de choses que nous n'en voyons. Un monde de saints et d'anges, un monde glorieux, le palais de Dieu, la montagne du Seigneur Sabaoth, la Jérusalem céleste, le trône de Dieu et du Christ : toutes ces merveilles éternelles, très précieuses, mystérieuses et incompréhensibles, se cachent derrière ce que nous voyons. Ce que nous voyons n'est que l'écorce extérieure d'un royaume éternel, et c'est sur ce royaume que nous fixons les yeux de notre foi.


            Montre-toi, Seigneur, comme au temps de ta Nativité, où les anges ont visité les bergers ; que ta gloire s'épanouisse comme les fleurs et le feuillage s'épanouissent sur les arbres. Par ta grande puissance, transforme le monde visible en ce monde plus divin que nous ne voyons pas encore. Que ce que nous voyons soit transformé en ce que nous croyons. Si brillants que soient le soleil, le ciel, et les nuages, si verdoyants que soient les feuilles et les champs, si doux que soit le chant des oiseaux, nous savons que tout n'est pas là, et que nous ne voulons pas prendre la partie pour le tout. Ces choses procèdent d'un centre d'amour et de bonté qui est Dieu lui-même, mais elles ne sont pas sa plénitude. Elles parlent du ciel, mais elles ne sont pas le ciel. Elles ne sont en quelque sorte que des rayons égarés, un faible reflet de son image ; elles ne sont que des miettes qui tombent de la table. 

"Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique"

Je suis dans un pays tout ce qu'il y a de plus exotique
Au matin, lorsque je m'en vais, je traverse une plaine
D'où le soleil jaillit; je m'incline toujours à sa vue magnifique
Et j'avance encore; je m'enfonce alors dans la forêt sereine

Et soudain je tombe dans le mystère absolu, un autre monde
S'offre à mes yeux éblouis. Un lac étend sa brume ruisselante
Un silence étale son bruissement léger jusque dans l'horizon
Une dimension nouvelle apparaît dans la lumière aveuglante.

Jamais je n'aurais cru découvrir et vivre en cette réalité
Invisible, j'ai percé un secret caché, un lieu étrange et unique
Dans un éclair translucide et foudroyant le paradis révélé
Les enfants! Avez-vous vu? Auriez-vous jamais imaginé...











  

vendredi 9 octobre 2015

John Henry Newman : un cardinal pour nous .



"Oh! Il ne s'agit pas d'opposer l'Église visible à l'Église invisible; l'Église visible, que voulez-vous, ce n'est pas seulement la hiérarchie ecclésiastique, c'est vous, c'est moi, elle n'est donc pas toujours agréable et elle a même été parfois très désagréable à regarder... (...) C'est bien joli de dire : "J'aimerais mieux voir autre chose que ce que je vois."(...) l'Église offrirait le spectacle de la perfection, de l'ordre, la sainteté y serait le premier privilège...(...)Allons! vous voudriez d'une Église telle que celle-ci? Vous vous y sentiriez à l'aise? Laissez-moi rire, loin de vous y sentir à l'aise, vous resteriez au seuil de cette Congrégation de surhommes...(...) La maison de Dieu est une maison d'hommes et non de surhommes. Les chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage, ou moins encore, puisqu'ils sont les plus humains des humains."  (Bernanos, "Les prédestinés")

"Le scandale de l'univers n'est pas la souffrance, c'est la liberté." (Bernanos, "Les prédestinés")


Extraits dans cette réflexion tirés de : "Petite vie de John Henry Newman", par Keith Beaumont, aux éditions Desclée de Brower.



Il m’arrive, par l’intermédiaire de mon petit blog de rencontrer des personnes, qui deviennent de vrais et bons amis. Certains m’interrogent sur ma vie de foi et ma pratique religieuse. Ils ressentent le besoin de se faire aider dans une démarche d’approfondissement après une conversion personnelle. Ils cherchent de bons prêtres, de bonnes communautés religieuses, de bonnes catéchèses. Tous, sans exception, après avoir goûté à ce que je considère comme une expérience unique et sans doute la plus élevée qu’un être humain puisse faire, une rencontre personnelle et intime avec son Seigneur et son Dieu, tous souhaitent se former intellectuellement, moralement (changer de vie, de façon d’agir, ce qui est considéré comme une « preuve » de conversion), apprendre à prier, devenir un chrétien à part entière.
La difficulté rencontrée par tous ces « aspirants catholiques » est la médiocrité de la formation intellectuelle et théologique proposée de façon générale dans les paroisses. La ferveur n’est pas à mettre en cause, le souci de Dieu non plus. Mais il faut structurer tout cela d’autant que la plupart manque de structures naturelles au départ : pas ou peu d’éducation, des familles éclatées, des habitudes dévoyées et Dieu sait s’ils souffrent avant tout de leur nature fragilisée à l’aube de leurs vies, ce qui fait que la Grâce ne peut guère se greffer sur leurs âmes et corps éparpillés. Et pourtant, pourtant, en dépit de ces réalités pessimistes, il nous faut nous rappeler que Dieu est venu pour les malades et les pécheurs, pas pour les bien-portants !!
La plupart se tournent donc naturellement vers les communautés traditionnelles de notre Église Catholique qui connaissent un réel et mérité succès aujourd’hui. Accueil chaleureux de la part de prêtres au sens missionnaire élevé, formation éclairée et solide, suivi attentif de leurs ouailles, beauté de la liturgie sacrée, sens de Dieu et du Mystère, suivi de toute la personne, morale, physique, spirituelle, intellectuelle, bref, un vrai accompagnement.
Il y a alors la tentation d’aller vers les traditionalistes intégristes qui, pour faire vite (et d’autant que je ne connais pas très bien le sujet) ne reconnaissent pas l’autorité du Pape donc l’autorité de l’Église de Rome.
Un de mes amis me disait récemment après avoir participé à une adoration chez des intégristes : « …hier, tout était si simple, si accessible. Je veux dire m... on ne demande pas grand chose: on demande juste des prêtres vivants, savants et rigoureux qui veulent bien guider nos ébauches de prières et de questionnements. Eh bien hier on avait accès à cela.”
A cet ami j’ai répondu par ces mots :
« A propos de ta réflexion sur les [intégristes rencontrés], la facilité avec laquelle tu pourrais te faire baptiser chez eux : c'est vrai. Mais je pourrais contrer en te disant que le chemin du baptême n'est pas, et quelque part ne doit pas être un chemin de facilité. Plus tu t'accroches envers et contre tous et tout à ton désir de baptême, plus ta conversion quelque part prendra forme et sera effective malgré ton sentiment d'être un pécheur qui a bien du mal à changer de vie. C'est peut-être là que se situe ton épreuve à toi, plus que dans le fait, je le répète, de transformer ton mode de vie, tes amitiés, etc... (ce qui me paraît être un détail personnellement)
Obéir  [au prêtre diocésain] malgré tous ses défauts, c'est peut-être là que se situe l'enjeu, cette vertu d'obéissance.
Les intégristes seraient alors plus un piège, une tentation plus qu'une véritable grâce providentielle.
Je me goure peut-être complètement mais quelque part je ne le crois pas.
Cependant, si tu souhaites entretenir de bonnes relations avec eux, rien ne s'y oppose. Tu peux profiter de leur paroisse, prières, catéchèse, amitiés. Sans problème aucun.
Mais en ce qui concerne le baptême, cela concerne ton entrée dans l'Église et là, il y a incompatibilité absolue car ils sont hors Église, quoiqu'ils en disent. »


Cette longue introduction pour évoquer une belle biographie du Cardinal Newman lue ces jours-ci. C’est un pasteur anglican qui s’est rendu au catholicisme dans les années 1840 en Angleterre et qui a eu une très grande influence morale et intellectuelle. Il a compris à quel point entrer dans l’Église Catholique n’était pas anodin, à quel point cette obéissance à l’Église romaine malgré tous ses travers et sa médiocrité était en fait, profondément, pour le catholique, le passage obligé de la Grâce. C’est cette intuition que j’exprime mal mais  que j’ai ancrée, profondément, au fond de mon cœur, que Newman a explicité après l’avoir vécue dans sa vie. Il a d’abord beaucoup œuvré pour rénover l’église anglicane dont il était issu. Puis, peu à peu, à partir de la lecture des Pères de l’Église, il en est venu à vouloir revenir à l’Église Primitive, à ses exigences, sa spiritualité perdue et il en est revenu à l’Église Catholique. Ça n’a pas été sans difficultés, il a été fort malmené et incompris aussi bien par ses amis anglicans que par la hiérarchie catholique et toute sa vie n’a été qu’une longue écoute de sa conscience personnelle, un travail de recherche et d’études intense, un exercice de l’humilité permanent et un désir de sainteté jamais démenti.

 John Henry Newman, né dans une famille de tradition anglicane en 1801, fait à l’âge de 15 ans une première expérience spirituelle importante : « Quand j’eus quinze ans en automne (en automne1816), un grand changement se fit dans mes pensées. Je subis les influences d’une croyance définie, mon esprit ressentit l’impression de ce qu’était le dogme, et cette impression, grâce à Dieu, ne s’est jamais effacée ou obscurcie...(…) Je […] crus que la conversion intérieure dont j’étais conscient (à présent encore, j’en suis plus certain que d’avoir des pieds et des mains) continuerai dans ma vie future (…) elle m’isola des objets qui m’entouraient, elle me confirma dans la défiance que j’avais touchant la réalité des phénomènes matériels ; et elle concentra toute ma pensée sur les deux êtres –et les deux êtres seulement- dont l’évidence était absolue et lumineuse : moi-même et mon Créateur. »

Deux choses ont retenu mon attention dans ce magnifique passage : le sentiment d’importance suprême que prend la notion de dogme et cette rencontre personnelle d’un homme avec son Dieu.
A partir de 1833, Newman, recteur de la paroisse Sainte Mary à Oxford*, se consacre à la rénovation de l’église anglicane en piteux état moral et spirituel. C’est le début de ce qui va devenir le Mouvement d’Oxford.
 « Il s’agissait pour Newman et ses amis de travailler à un « réveil » de l’anglicanisme non seulement sur le plan institutionnel, mais aussi sur les plans théologiques, liturgiques, sacramentelles et spirituelles. Dans une série de conférences prononcées en 1850, Newman prit comme clé de lecture du Mouvement la formule du Symbole de Nicée-Constantinople, « je crois en l’Église, une sainte, catholique et apostolique ».
Le Mouvement d’Oxford va permettre à Newman d’approfondir la notion d’Église comme « corps mystique  du Christ. » et l’importance de la vie sacramentelle, dans laquelle il voyait un « canal » puissant de la grâce. D’autre part Newman se lance dans la lecture approfondie des Pères de l’Église : « Newman fut séduit par l’idée d’une secrète résonance entre le monde terrestre et le monde divin, qu’il appelait le « principe mystique ou sacramentel », et par l’idée que le monde païen annonçait déjà le christianisme et trouvait en lui son accomplissement. Il fut vivement frappé aussi par la défense acharnée menée par plusieurs des Pères au Ive siècle, tout particulièrement l’Évêque d’Alexandrie, saint Athanase –auquel il allait par la suite, sans doute inconsciemment, s’identifier –de la divinité du Fils et du dogme trinitaire.
Les Pères le sauvèrent aussi, nous dit-il, d’une tentation qui le guettait à cette époque, à laquelle la perte de ses croyances évangéliques l’avait exposé. »
Ce danger, un relativisme intellectuel qui faisait de la « foi » « une réalité essentiellement subjective –la simple reconnaissance par le chrétien du salut réalisé par la mort expiatoire du Christ –où l’affectivité tenait une place centrale. Newman trouvait chez les Pères de l’Église une conception tout autre, qui accordait aux grands dogmes objectifs de la foi une place centrale, car les Pères voyaient en ceux-ci un moyen indispensable pour bien orienter la vie spirituelle du chrétien. »

Newman va longuement hésiter à passer de l’Église anglicane à l’Église catholique. Parmi les nombreuses raisons qui le firent hésiter, je retiens cette dernière : « Il déclara à un correspondant en novembre 1844 qu’il n’éprouvait « aucune sympathie actuellement pour les catholiques romains », ajoutant qu’il n’aimait pas ce qu’il entendait « dire d'eux ». Il affirma à Keble au même moment qu’il tournait son visage « absolument du côté du désert », ajoutant un mois plus tard que personne ne pouvait avoir « une impression plus défavorable » que lui de « l’état actuel des catholiques romains. »
Et me revient à l’esprit cet ami que j’évoquais dans l’introduction, sur le chemin de la conversion qui écrit : « Je pense en effet et depuis le début que ce parcours lamentable chez [ce prêtre diocésain] est, tout lamentable qu’il soit, le parcours. Je n'y vais pas par plaisir, j'y vais pour me conformer à "ce qu'il faut", même s'il s'agit davantage en apparence de ruines d'église que de l'Église. »

Newman précise le concept de « développement » de la doctrine chrétienne, en particulier dans un de ses ouvrages portant le titre de « l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne ». La théorie de Newman a donné lieu à des comparaisons avec Darwin. Mais chez Darwin « il s’agit d’un processus de transformation continue qui aboutit à des formes de vie de plus en plus éloignées de leur origine.(…) Pour Newman, en revanche, le développement (qui est une condition normale et nécessaire de la vie de l’Église), tout en en donnant naissance sans cesse à des formes nouvelles, le fait dans une continuité avec l’origine et dans une fidélité à l’ « idée » originaire. »

Newman, fort de cette idée que l’Église catholique est le plus fidèle vecteur de la grâce divine se « convertit » en Octobre 1845, et entraîne à sa suite un bon nombre d’amis anglicans.
« Lors de ma conversion, je n’ai pas eu eu conscience qu’un changement intellectuel ou moral s’opérât dans mon esprit. Je ne me sentais ni une foi plus ferme dans les vérités fondamentales de la Révélation, ni plus d’empire sur moi-même ; je n’avais pas plus de ferveur, mais il me semblait rentrer au port après avoir traversé une tempête… »
Newman va prendre pour modèle de vie catholique la figure de saint Philippe Néri : « « Tous deux faisaient preuve aussi d’une attitude positive envers la culture de leur époque, tout en travaillant à transformer celle-ci  « de l’intérieur ».
La situation des catholiques en Angleterre au début du XIXe siècle n’était pas brillante et ressemble par bien des côtés à l’état actuel de notre Eglise catholique d’aujourd’hui : les catholiques anglais faisaient partie des classes les plus défavorisées de la société, ils n’avaient pas accès aux charges de la fonction publique, à l’armée, aux universités. Newman va prendre en charge une université catholique en Irlande et insiste sur « l’interconnexion entre tous les domaines du savoir, et la nécessité de parvenir à ce qu’il appelle une « vue connectée des choses ».

Portrait du gentleman par Newman :
« … le mot [gentleman] désignant ici un idéal culturel et non pas un phénomène sociologique. Il reconnaît que, à l’époque moderne, c’est la « civilisation » qui paraît plus apte à créer cet idéal que le christianisme. Mais il met en garde  contre toute identification automatique du gentleman et du chrétien, malgré les ressemblances extérieures. Et il souligne les dangers inhérents à l’idéal représenté par le premier lorsqu’il se trouve coupé de toute référence réelle à Dieu : là où les chrétiens « regardent au dehors d’eux-mêmes » et «  au travers et au-delà de leur propre esprit vers leur Créateur », le gentleman reste enfermé en lui-même, et finit par être « victime d’une intense auto-contemplation ».

Newman va s’attaquer aussi au problème de l’infaillibilité du Pape, à partir de la résolution de Pie IX de rassembler un Concile, le Concile Vatican 1, en mai 1867, pour traiter de cette délicate question. Newman fut sollicité pour participer à ce Concile mais il refusa. Cependant il se mit à développer son argumentaire, il n’était pas favorable à la promulgation du dogme de l’infaillibilité pontificale décrété en juillet 1870 lors de ce Concile. Sa réflexion nuancée se base sur l’idée très élevée qu’il se fait de la conscience humaine :
« Le mot comporte un double sens chez lui. Il désigne ce qu’on appelle habituellement la « conscience morale ». Mais Newman entend aussi par ce terme la « conscience psychologique » ou le fait d’être conscient ; et cette conscience-là n’est pas seulement conscience de soi, mais conscience, obscure mais réelle, d’une mystérieuse présence de Dieu au plus profond de nous-mêmes.(…) Car loin d’être le principe d’une autonomie morale (au sens étymologique du terme, selon lequel chaque homme serait une « loi pour lui-même »), la conscience, pour Newman, nous met en relation avec Dieu.( …) Il dénonce la conception purement subjective de la conscience qui se répandait de plus en plus alors chez ses contemporains, pour qui la conscience n’était plus que « l’impératif de leur propre esprit et rien d’autre » ou « un simple respect de soi-même. »
Il éclaircit alors le rapport entre autorité pontificale qui concerne des principes généraux de foi et de morale et la conscience qui s’attache aux questions pratiques. Mais Newman insiste alors longuement sur la nécessité d’éduquer notre conscience au mieux par l’étude, la prière, la réflexion. Il ajoute que cette conscience éclairée au Bien et au Mal est très difficile à acquérir et donc rejoint la nécessité d’une autorité supérieure comme l’Église pour soutenir notre cheminement personnel.

Prière du Cardinal Newman :

« Guide-moi douce Lumière, dans l’obscurité qui m’entoure,
Guide-moi de l’avant !
La nuit est profonde et je suis loin de ma demeure ;
Guide-moi de l’avant.
Veille sur mes pas ; je ne demande pas à voir
L’horizon lointain ; un seul pas à la fois me suffit. »


Note :
*Nous avions visité, il y a quelques quinze ans de cela, cette église d’Oxford, avec mon mari, lors d’un week end anglais à deux, sans enfants, et déjà nous avions été frappés par cette figure du Cardinal Newman, déjà l’envie de creuser un peu son témoignage nous avait pris tous deux. J’y reviens simplement aujourd’hui…

dimanche 20 octobre 2013

Prier avec des formules







"En admettant qu'il y ait des moments où un cœur reconnaissant et touché au vif fait éclater tous les cadres de prières, la chose, toutefois, n'est pas fréquente. Etre en ferveur sentie n'est pas l'état ordinaire de l'âme : l'extraordinaire n'existe que de temps en temps. Bien plus, il ne doit pas être l'état ordinaire de l'âme, et, si nous encourageons en nous cette exaltation cette précipitation incessante et cette alternance de sentiments, pensant qu'en cela, et en cela seul, consiste la ferveur en religion, nous nuisons à nos âmes et, en un sens, je peux même dire que nous attristons l'Esprit pacifique de Dieu qui voudrait opérer silencieusement et dans le calme son oeuvre en nos cœurs. Donc l'utilité particulière des formules, quand nous sommes pleins d'ardeur, ce qui doit toujours être, c'est de nous prémunir contre une ardeur opiniâtre, de maîtriser notre émotion, de nous calmer, de nous faire souvenir de ce que nous sommes et où nous sommes, de nous amener à une humeur plus pure et plus sereine et à cet amour paisible et profond de Dieu et de l'homme, qui est réellement l'accomplissement de la loi et la perfection de l'humaine nature."
Quant à l'usage des formules, si nous ne sommes pas en état de ferveur, cela reste aussi vrai ou non, selon le sens où nous prenons celle-ci. Car il y a des degrés dans la ferveur. Rappelons-nous que la puissance de la prière étant une habitude, se doit acquérir, comme les autres habitudes, par la pratique. Pour pouvoir parvenir à  bien prier, nous devons commencer par nous résigner à le mal faire, car il n'est rien que nous ne fassions mal.(...) Si, à la vérité, nous pouvions louer Dieu et prier comme les anges, nous pourrions nous passer de formules, mais celles-ci sont faites pour apprendre à ceux qui prient médiocrement à prier mieux. Elles viennent au secours de notre dévotion en nous enseignant ce qu'il faut demander et comment le faire, ainsi que saint Jean et notre Seigneur l'ont enseigné à leurs disciples."

*****
"Quelqu'un désire t-il apporter du réconfort à son âme, enfoncer très avant en son cœur la pensée du Christ et faire les plus grandes et les plus glorieuses choses pour le monde entier? J'ai dit comment procéder. Qu'il loue Dieu, que le psautier de David soit comme les paroles usuelles de sa bouche, son service quotidien, toujours répété, et pourtant toujours nouveau et toujours sacré. Qu'il prie, spécialement qu'il intercède. Ne mettons pas en doute la puissance de la foi et de la prière pour réaliser toutes choses en Dieu. Vous avez beau essayer, vous ne pouvez faire des choses comparables à celles que la foi et la prière accomplissent au nom du Christ. Donneriez-vous votre corps pour être brûlé et tous vos biens pour nourrir les pauvres, vous n'arriveriez pas à faire autant que par une continuelle intercession. Peu sont riches, peu sont capables de souffrir pour le Christ, mais tous peuvent prier. Seriez-vous un apôtre de l'Eglise ou un prophète, vous ne pourriez faire plus que vous ne pouvez faire par la puissance de la prière."

(Cardinal Newman,  "Le secret de la prière")

mardi 3 juillet 2012

Christianisme et antiétatisme, par Nicomaque



Pie IX
Peut-on être chrétien et antiétatiste en France aujourd'hui ? La question pourrait surprendre un catholique, habitué à une défense traditionnelle de l'État par le magistère de l'Eglise. Mais les temps changent. Et le contexte actuel de la sociale-démocratie oligarchique, oblige à repenser les choses. Il est temps que les catholiques et les chrétiens en général, comprennent que soutenir l'État aujourd'hui signifie alimenter le processus même qui les détruit. 

A une époque, l'État était peut-être la réponse au chaos généré par les guerres et les prédations. Mais surtout, gouverner était une activité privée et l'État était la propriété d'une dynastie, qui exerçait la responsabilité à long terme de faire fructifier son royaume. Le roi devait laisser à son successeur un royaume prospère et paisible, dans une logique patrimoniale. 
Ce qu'on peut notamment regretter, c'est qu'à cette époque l'État employait souvent son pouvoir pour imposer la foi et la morale, détenues en commun par une communauté majoritaire. Or dans nos sociétés mondialisées, le pluralisme religieux est irréversible et il n'y a plus aucune justification d'un tel autoritarisme. Mais le problème c'est que l'État social laïque est devenu lui-même paternaliste et autoritaire, sous des apparences de légitimité démocratique. En réalité, le régime oligarchique de la sociale-démocratie ne supporte aucun véritable pluralisme idéologique, et ne parlons même pas des libertés économiques. 

Cela a été bien montré par Philippe Nemo dans son dernier livre : La France aveuglée par le socialisme. Dans un chapitre intitulé : La regression intellectuelle de la France, Philippe Nemo montre comment les libertés d'expression et d'opinion sont réduites par la multiplication des tabous et des interdits à caractère magico-religieux. Au Moyen-âge, les théologiens scolastiques, à la suite d'Abélard et de S. Thomas, avaient établi la distinction fondamentale entre le péché, qui relève de Dieu seul, et le crime, qui relève de la justice humaine. Or en rétablissant le délit d'opinion, (c'est-à-dire en criminalisant la parole, qui relève en fait du péché seulement, par exemple un parole haineuse ou mensongère), via la Halde, la loi Gayssot ou la loi Taubira, la France a fait retour vers la pensée magico-religieuse archaïque. 

Comme l'écrit aussi Yvan Blot :  « la démocratie représentative pure est devenue un régime oligarchique gouverné par des gérants irresponsables : politiciens mais aussi hauts fonctionnaires des finances, dirigeants de syndicats et associations irresponsables, dirigeants des médias, etc. » Ces gestionnaires, non-propriétaires, agissent avec l'argent des autres, dans une perspective à court-terme qui est d'assurer leur propre carrière. Et la préférence pour l'immédiat entraîne une série d'effets pervers bien connus : accroissement de l’endettement public, inflation monétaire, inflation législative, enfer fiscal, crise démographique et j'en passe... 

Pour revenir aux chrétiens, au lieu de rêver naïvement au retour de la chrétienté médiévale (même si j'ai de l'admiration pour cette période de notre histoire), ou de rêver à la christianisation de l'État social, ils devraient envisager une autre perspective, plus réaliste, à la fois sur le plan historique et philosophique. Elle a été bien résumée par John Zmirak (biographie ici), un catholique américain, auteur de Wilhelm Röpke: Swiss Localist, Global Economist, dont je traduis ici un texte :
Il semble clair que la sphère publique en Occident est irrémédiablement antichrétienne. Donc, la seule réponse logique des chrétiens doit être d'essayer de la réduire. Au lieu d'essayer de baptiser un Léviathan qui nous anéantit depuis longtemps, nous ferions beaucoup mieux de le mettre cage et d'affamer la bête. 

Nous devrions favoriser les impôts les plus faibles possible, quelle que soit la "bonne" utilisation que les politiciens nous promettent. Nous devrions nous opposer à presque tous les programmes que le gouvernement vise à atteindre, quels que soient leurs buts. Nous pouvons faire des exceptions ici et là : Nous pouvons favoriser la protection des vies innocentes, soutenir des mesures comme décider de l’emplacement des feux de circulation et jeter les criminels en prison. Mais c'est à peu près tout. 

Une politique publique d’inspiration chrétienne devrait se concentrer non pas sur la capture du pouvoir de l'État, mais sur sa diminution, au strict minimum nécessaire pour faire respecter les droits individuels. De même, la part de notre richesse saisie par l'État doit être radicalement réduite, afin de permettre les initiatives privées et les organismes de bienfaisance, à la place des institutions bureaucratiques qui sont sans âme et inefficaces, comme l'État-providence. 

Au lieu de demander l'aumône pour nos écoles, sous la forme de subventions, nous devrions plaider pour la privatisation des écoles publiques qui, par leur nature même, dans l’Occident post-chrétien d'aujourd'hui, sont des moteurs de la laïcité intolérante. Et ainsi de suite pour presque toutes les institutions de l'État centralisé, qui a détourné les activités légitimes de la société civile et des églises et qui, chaque année, vole tellement de notre richesse pour la gaspiller, que nous pouvons à peine nous permettre d’avoir des enfants.
En conclusion, John Zmirak rappelle son soutien à Ron Paul (voir ici ma traduction d'un article de Walter Block sur Ron Paul et les catholiques). Et il écrit : « Nous n'avons pas plus de raison de coopérer avec l'Etat laïque que les Irlandais ont à faire confiance à la Couronne britannique. Et c'est ainsi que je concilie Ron Paul avec Pie IX ».

Ceci avait déjà été fortement affirmé, avec plus d'un siècle d'avance, par le Cardinal Newman et Lord Acton en Angleterre, par Charles de Montalembert et Paul Leroy-Beaulieu en France, ou bien par le prêtre et philosophe Antonio Rosmini en Italie. A l'époque, ce dernier avait été condamné au silence par les jésuites pour ses thèses. Il fut pourtant béatifié en 2007 par Benoît XVI. Les temps changent...

A lire :