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vendredi 19 septembre 2014

Des matériaux nobles

Le patron de la Pomme était particulièrement obsédé par les escaliers, qui lui rappelaient ceux qu'il avait conçu chez NeXT. Quand il visitait un magasin en chantier, il suggérait invariablement des modifications. Son nom est répertorié comme celui du principal inventeur de deux brevets concernant les escaliers -un pour l'apparence transparente des marches et des supports de verre mêlé de titane, l'autre pour le système de fabrication utilisant une unité monolithique composée de plusieurs strates de verre laminé pour supporter des charges.
En 1985 après avoir été évincé d'Apple, Jobs avait visité l'Italie et été passablement impressionné par la pierre grise des trottoirs de Florence.En 2002, quand il en vint à la conclusion que les parquets de bois clair des Apple Store ressemblaient à des espaces piétonniers - une inquiétude qu'on imaginait mal hanter les nuits de Steve Ballmer, le P-DG de Microsoft-, il décida de remplacer le bois par la pierre de Florance. Ses collaborateurs le poussèrent à reproduire sa couleur et sa texture à l'aide de béton, ce qui serait dix fois moins onéreux, mais Jobs voulait de l'authentique. Le grès gris-bleu de Pietra Serena, au grain particulièrement fin, provenait d'une carrière familiale, Il Casone, située à Firenzuola, dans les environs de Florence. " Nous n'avons sélectionné que 3 pour cent de la production de la montagne, car la pierre devait avoir la teinte, la texture et la pureté requises, raconte Johnson. Steve voulait la couleur parfaite et un matériau de la meilleure qualité." Ainsi, les architectes se rendirent à Florence où ils choisirent les veines avec soin, supervisèrent la découpe des carreaux et s'assurèrent que chaque dalle était convenablement étiquetée afin d'être apposée à sa jumelle. "Comme c'était la pierre utilisée pour les trottoirs de Florence, nous savions qu'elle résisterait à l'épreuve du temps", conclut Johnson.


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Jobs s'était entiché de certains matériaux, de la même façon qu'il adorait certains aliments. Lorsqu'il revint chez Apple en 1997 et commença à travailler sur l'iMac, il opta pour un plastique transparent et coloré. La phase suivante fut le métal. Ive et lui avaient remplacé le plastique aux formes courbes du PowerBook G3 par le titane brillant du PowerBook G4, qu'il redessinèrent deux ans plus tard en aluminium, comme pour prouver leur amour des différents métaux. Puis ils fabriquèrent un iMac et un iPod nano en aluminium anodisé - le métal avait été plongé dans un bain d'acide et électrifié de façon à oxyder sa surface. Quand le patron d'Apple découvrit qu'on ne pouvait pas en fabriquer les quantités nécessaires, il fit construire une usine en Chine pour y remédier. Ive se rendit sur place en pleine épidémie de SRAS pour superviser le processus. "Je suis resté trois mois dans un dortoir. Ruby et les autres disaient que c'était impossible, mais je voulais le faire parce qu'avec Steve, nous pensions que l'aluminium anodisé était une amélioration essentielle."
Ensuite, le verre. "Après nos réalisations en métal, j'ai regardé Jony et je lui ai dit qu'on devait maintenant maîtriser le verre." Pour les Apple Store, ils avaient créé d'immenses panneaux et des escaliers de verre. Pour l'iPhone, le plan initial était de le doter d'un écran de plastique, comme l'iPod. Mais Jobs se dit qu'un écran en verre -matériau plus élégant et plus noble- s'imposait. Il se mit donc en quête d'un verre solide et inrayable.
Il était naturel de le chercher en Asie, où était fabriqué le verre des Apple Store. Mais son ami John Seely Brown, membre du conseil d'administration de Corning Inc., une société basée au nord de l'Etat de New York, lui conseilla de s'adresser à Wendell Weeks, son jeune et dynamique P-DG.
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C'est là qu'il lui décrivit le type de verre qu'Apple voulait pour son iPhone. Son invité lui expliqua que Corning avait développé dans les années 1960 un processus chimique qui avait donné naissance au "verre Gorilla". Un matériau incroyablement résistant, mais qui n'avait jamais trouvé son marché.
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L'exposé enthousiasma tellement Jobs qu'il voulut autant de verre Gorilla que possible avant six mois.
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En se remémorant cette conversation, Weeks secoua la tête. Il n'en revenait toujours pas : "Nous l'avons fabriqué en moins de six mois! Nous avons produit un verre totalement inédit." L'usine de Corning à Harrosdsburg, dans le Kentucky, qui produisait des écrans LCD, fut convertie en une nuit pour fabriquer du verre Gorilla à plein temps. "Nous avons mis nos meilleurs scientifiques et ingénieurs sur le coup, et nous avons réussi." Dans son spacieux bureau, Weeks n'avait qu'un seul document encadré. Un message de Jobs, le jour de la sortie de l'iPhone : "On n'aurait jamais pu le faire sans toi."

Steve Jobs, Walter Isaaccson

dimanche 14 septembre 2014

"S'enfoncer jusqu'à l'essence même du produit"




"A propos du designer d'Apple, Jony Ive, une réflexion sur la démarche philosophique de l'entreprise :
"Jony Ive était un fan du designer allemand Dieter Rams, qui travaillait pour Braun. Le credo de Rams : "Le moins est le mieux" -Weniger, aber besser. Et Jobs et Ive s'attachaient toujours à simplifier leur projet. Depuis sa première brochure où il était écrit : "La simplicité est la sophistication suprême", Jobs avait toujours tenté d'extraire la simplicité par la maîtrise de la complexité -non en l'ignorant. "Cela demande beaucoup de travail de relever tous les défis et de trouver des solutions élégantes."
En Ive, Jobs trouva son âme soeur, dans sa quête d'une simplicité qui soit en profondeur, et pas seulement une illusion. Ive, dans son bureau, me décrivit ainsi cette philosophie :
Pourquoi disons-nous que la simplicité est une bonne chose? Parce qu'on se doit de dominer nos produits. Apporter de l'ordre dans la complexité, c'est une manière d'être plus fort que le produit. La simplicité n'est pas seulement un effet visuel. Il ne s'agit pas minimalisme ou d'une réduction de l'encombrement. Il s'agit d'aller jusqu'au coeur de la complexité. Pour trouver la vraie simplicité, il faut creuser profond. Par exemple, pour ne pas avoir de vis apparentes, on peut finir par avoir un produit totalement contourné et complexe. La solution, c'est de s'enfoncer jusqu'à l'essence même du produit avec , pour objectif, l'épure à tous les niveaux. Il faut repenser tout l'objet, ainsi que la façon dont on va le fabriquer. C'est par ce voyage jusqu'au centre du produit qu'on peut se débarrasser du superflu.
C'était la philosophie commune du duo. Le design n'était pas qu'un travail de surface. Il devait refléter l'essence du produit. "Pour la plupart des gens, le design est synonyme d'habillage, expliquait Jobs dans Fortune, peu après avoir repris les rênes d'Apple. mais pour moi, rien n'est plus fondamental que le design. Il est l'âme d'un produit qui s'exprime du cœur jusqu'à l'enveloppe extérieure, couche par couche."
L'esthétique était donc intégrée au processus de conception et de fabrication. C'est ce qui s'était passé pour l'élaboration du Power Mac. "On voulait se débarrasser de tout ce qui n'était pas essentiel, raconte Ive. Pour y parvenir, il a fallu une collaboration étroite entre les designers, les développeurs, les ingénieurs et l'équipe de fabrication. On n'arrêtait pas de tout démonter pour repartir de zéro. Avait-on vraiment besoin de cette partie? Remplissait-elle de façon optimale sa fonction tant sur le plan du design que de l'électronique?"
Jobs et Ive jugeaient qu'il devait y avoir une osmose parfaite entre l'esthétique d'un produit, sa fonction et sa fabrication. Ils en firent la démonstration frappante lors d'un voyage en Europe. Les deux hommes furetaient dans le salon d'exposition d'un cuisiniste. Ive repéra un magnifique couteau; il le prit pour l'admirer, puis le reposa, d'un air chagrin. Jobs fit de même. "Il y avait une petite coulure de colle entre la lame et le manche", m'expliqua Ive. La ligne du couteau était somptueuse, mais tout était gâché par une finition bâclée. "Personne n'aime qu'on lui rappelle que son couteau préféré est assemblé avec de la vulgaire colle. Steve et moi, nous nous souciions de ce genre de détails qui ruinait la perfection d'un instrument, pervertissait son essence. Tous les deux nous voulions que nos produits soient purs et sans bavures d'aucune sorte."
Dans la plupart des sociétés, l'ingénierie imposait ses lois au design. Les constructeurs donnaient les spécifications techniques du produit, et les designers dessinaient des boîtes pour le mettre dedans. Pour Jobs, la démarche était inverse. Il avait, par exemple, validé le design du Macintosh avant même que la machine ne soit construite, et les ingénieurs avaient dû se débrouiller pour y loger leurs circuits."


"Steve Jobs" par Walter Isaacson