Affichage des articles dont le libellé est un homme véritable. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est un homme véritable. Afficher tous les articles

vendredi 9 octobre 2015

John Henry Newman : un cardinal pour nous .



"Oh! Il ne s'agit pas d'opposer l'Église visible à l'Église invisible; l'Église visible, que voulez-vous, ce n'est pas seulement la hiérarchie ecclésiastique, c'est vous, c'est moi, elle n'est donc pas toujours agréable et elle a même été parfois très désagréable à regarder... (...) C'est bien joli de dire : "J'aimerais mieux voir autre chose que ce que je vois."(...) l'Église offrirait le spectacle de la perfection, de l'ordre, la sainteté y serait le premier privilège...(...)Allons! vous voudriez d'une Église telle que celle-ci? Vous vous y sentiriez à l'aise? Laissez-moi rire, loin de vous y sentir à l'aise, vous resteriez au seuil de cette Congrégation de surhommes...(...) La maison de Dieu est une maison d'hommes et non de surhommes. Les chrétiens ne sont pas des surhommes. Les saints pas davantage, ou moins encore, puisqu'ils sont les plus humains des humains."  (Bernanos, "Les prédestinés")

"Le scandale de l'univers n'est pas la souffrance, c'est la liberté." (Bernanos, "Les prédestinés")


Extraits dans cette réflexion tirés de : "Petite vie de John Henry Newman", par Keith Beaumont, aux éditions Desclée de Brower.



Il m’arrive, par l’intermédiaire de mon petit blog de rencontrer des personnes, qui deviennent de vrais et bons amis. Certains m’interrogent sur ma vie de foi et ma pratique religieuse. Ils ressentent le besoin de se faire aider dans une démarche d’approfondissement après une conversion personnelle. Ils cherchent de bons prêtres, de bonnes communautés religieuses, de bonnes catéchèses. Tous, sans exception, après avoir goûté à ce que je considère comme une expérience unique et sans doute la plus élevée qu’un être humain puisse faire, une rencontre personnelle et intime avec son Seigneur et son Dieu, tous souhaitent se former intellectuellement, moralement (changer de vie, de façon d’agir, ce qui est considéré comme une « preuve » de conversion), apprendre à prier, devenir un chrétien à part entière.
La difficulté rencontrée par tous ces « aspirants catholiques » est la médiocrité de la formation intellectuelle et théologique proposée de façon générale dans les paroisses. La ferveur n’est pas à mettre en cause, le souci de Dieu non plus. Mais il faut structurer tout cela d’autant que la plupart manque de structures naturelles au départ : pas ou peu d’éducation, des familles éclatées, des habitudes dévoyées et Dieu sait s’ils souffrent avant tout de leur nature fragilisée à l’aube de leurs vies, ce qui fait que la Grâce ne peut guère se greffer sur leurs âmes et corps éparpillés. Et pourtant, pourtant, en dépit de ces réalités pessimistes, il nous faut nous rappeler que Dieu est venu pour les malades et les pécheurs, pas pour les bien-portants !!
La plupart se tournent donc naturellement vers les communautés traditionnelles de notre Église Catholique qui connaissent un réel et mérité succès aujourd’hui. Accueil chaleureux de la part de prêtres au sens missionnaire élevé, formation éclairée et solide, suivi attentif de leurs ouailles, beauté de la liturgie sacrée, sens de Dieu et du Mystère, suivi de toute la personne, morale, physique, spirituelle, intellectuelle, bref, un vrai accompagnement.
Il y a alors la tentation d’aller vers les traditionalistes intégristes qui, pour faire vite (et d’autant que je ne connais pas très bien le sujet) ne reconnaissent pas l’autorité du Pape donc l’autorité de l’Église de Rome.
Un de mes amis me disait récemment après avoir participé à une adoration chez des intégristes : « …hier, tout était si simple, si accessible. Je veux dire m... on ne demande pas grand chose: on demande juste des prêtres vivants, savants et rigoureux qui veulent bien guider nos ébauches de prières et de questionnements. Eh bien hier on avait accès à cela.”
A cet ami j’ai répondu par ces mots :
« A propos de ta réflexion sur les [intégristes rencontrés], la facilité avec laquelle tu pourrais te faire baptiser chez eux : c'est vrai. Mais je pourrais contrer en te disant que le chemin du baptême n'est pas, et quelque part ne doit pas être un chemin de facilité. Plus tu t'accroches envers et contre tous et tout à ton désir de baptême, plus ta conversion quelque part prendra forme et sera effective malgré ton sentiment d'être un pécheur qui a bien du mal à changer de vie. C'est peut-être là que se situe ton épreuve à toi, plus que dans le fait, je le répète, de transformer ton mode de vie, tes amitiés, etc... (ce qui me paraît être un détail personnellement)
Obéir  [au prêtre diocésain] malgré tous ses défauts, c'est peut-être là que se situe l'enjeu, cette vertu d'obéissance.
Les intégristes seraient alors plus un piège, une tentation plus qu'une véritable grâce providentielle.
Je me goure peut-être complètement mais quelque part je ne le crois pas.
Cependant, si tu souhaites entretenir de bonnes relations avec eux, rien ne s'y oppose. Tu peux profiter de leur paroisse, prières, catéchèse, amitiés. Sans problème aucun.
Mais en ce qui concerne le baptême, cela concerne ton entrée dans l'Église et là, il y a incompatibilité absolue car ils sont hors Église, quoiqu'ils en disent. »


Cette longue introduction pour évoquer une belle biographie du Cardinal Newman lue ces jours-ci. C’est un pasteur anglican qui s’est rendu au catholicisme dans les années 1840 en Angleterre et qui a eu une très grande influence morale et intellectuelle. Il a compris à quel point entrer dans l’Église Catholique n’était pas anodin, à quel point cette obéissance à l’Église romaine malgré tous ses travers et sa médiocrité était en fait, profondément, pour le catholique, le passage obligé de la Grâce. C’est cette intuition que j’exprime mal mais  que j’ai ancrée, profondément, au fond de mon cœur, que Newman a explicité après l’avoir vécue dans sa vie. Il a d’abord beaucoup œuvré pour rénover l’église anglicane dont il était issu. Puis, peu à peu, à partir de la lecture des Pères de l’Église, il en est venu à vouloir revenir à l’Église Primitive, à ses exigences, sa spiritualité perdue et il en est revenu à l’Église Catholique. Ça n’a pas été sans difficultés, il a été fort malmené et incompris aussi bien par ses amis anglicans que par la hiérarchie catholique et toute sa vie n’a été qu’une longue écoute de sa conscience personnelle, un travail de recherche et d’études intense, un exercice de l’humilité permanent et un désir de sainteté jamais démenti.

 John Henry Newman, né dans une famille de tradition anglicane en 1801, fait à l’âge de 15 ans une première expérience spirituelle importante : « Quand j’eus quinze ans en automne (en automne1816), un grand changement se fit dans mes pensées. Je subis les influences d’une croyance définie, mon esprit ressentit l’impression de ce qu’était le dogme, et cette impression, grâce à Dieu, ne s’est jamais effacée ou obscurcie...(…) Je […] crus que la conversion intérieure dont j’étais conscient (à présent encore, j’en suis plus certain que d’avoir des pieds et des mains) continuerai dans ma vie future (…) elle m’isola des objets qui m’entouraient, elle me confirma dans la défiance que j’avais touchant la réalité des phénomènes matériels ; et elle concentra toute ma pensée sur les deux êtres –et les deux êtres seulement- dont l’évidence était absolue et lumineuse : moi-même et mon Créateur. »

Deux choses ont retenu mon attention dans ce magnifique passage : le sentiment d’importance suprême que prend la notion de dogme et cette rencontre personnelle d’un homme avec son Dieu.
A partir de 1833, Newman, recteur de la paroisse Sainte Mary à Oxford*, se consacre à la rénovation de l’église anglicane en piteux état moral et spirituel. C’est le début de ce qui va devenir le Mouvement d’Oxford.
 « Il s’agissait pour Newman et ses amis de travailler à un « réveil » de l’anglicanisme non seulement sur le plan institutionnel, mais aussi sur les plans théologiques, liturgiques, sacramentelles et spirituelles. Dans une série de conférences prononcées en 1850, Newman prit comme clé de lecture du Mouvement la formule du Symbole de Nicée-Constantinople, « je crois en l’Église, une sainte, catholique et apostolique ».
Le Mouvement d’Oxford va permettre à Newman d’approfondir la notion d’Église comme « corps mystique  du Christ. » et l’importance de la vie sacramentelle, dans laquelle il voyait un « canal » puissant de la grâce. D’autre part Newman se lance dans la lecture approfondie des Pères de l’Église : « Newman fut séduit par l’idée d’une secrète résonance entre le monde terrestre et le monde divin, qu’il appelait le « principe mystique ou sacramentel », et par l’idée que le monde païen annonçait déjà le christianisme et trouvait en lui son accomplissement. Il fut vivement frappé aussi par la défense acharnée menée par plusieurs des Pères au Ive siècle, tout particulièrement l’Évêque d’Alexandrie, saint Athanase –auquel il allait par la suite, sans doute inconsciemment, s’identifier –de la divinité du Fils et du dogme trinitaire.
Les Pères le sauvèrent aussi, nous dit-il, d’une tentation qui le guettait à cette époque, à laquelle la perte de ses croyances évangéliques l’avait exposé. »
Ce danger, un relativisme intellectuel qui faisait de la « foi » « une réalité essentiellement subjective –la simple reconnaissance par le chrétien du salut réalisé par la mort expiatoire du Christ –où l’affectivité tenait une place centrale. Newman trouvait chez les Pères de l’Église une conception tout autre, qui accordait aux grands dogmes objectifs de la foi une place centrale, car les Pères voyaient en ceux-ci un moyen indispensable pour bien orienter la vie spirituelle du chrétien. »

Newman va longuement hésiter à passer de l’Église anglicane à l’Église catholique. Parmi les nombreuses raisons qui le firent hésiter, je retiens cette dernière : « Il déclara à un correspondant en novembre 1844 qu’il n’éprouvait « aucune sympathie actuellement pour les catholiques romains », ajoutant qu’il n’aimait pas ce qu’il entendait « dire d'eux ». Il affirma à Keble au même moment qu’il tournait son visage « absolument du côté du désert », ajoutant un mois plus tard que personne ne pouvait avoir « une impression plus défavorable » que lui de « l’état actuel des catholiques romains. »
Et me revient à l’esprit cet ami que j’évoquais dans l’introduction, sur le chemin de la conversion qui écrit : « Je pense en effet et depuis le début que ce parcours lamentable chez [ce prêtre diocésain] est, tout lamentable qu’il soit, le parcours. Je n'y vais pas par plaisir, j'y vais pour me conformer à "ce qu'il faut", même s'il s'agit davantage en apparence de ruines d'église que de l'Église. »

Newman précise le concept de « développement » de la doctrine chrétienne, en particulier dans un de ses ouvrages portant le titre de « l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne ». La théorie de Newman a donné lieu à des comparaisons avec Darwin. Mais chez Darwin « il s’agit d’un processus de transformation continue qui aboutit à des formes de vie de plus en plus éloignées de leur origine.(…) Pour Newman, en revanche, le développement (qui est une condition normale et nécessaire de la vie de l’Église), tout en en donnant naissance sans cesse à des formes nouvelles, le fait dans une continuité avec l’origine et dans une fidélité à l’ « idée » originaire. »

Newman, fort de cette idée que l’Église catholique est le plus fidèle vecteur de la grâce divine se « convertit » en Octobre 1845, et entraîne à sa suite un bon nombre d’amis anglicans.
« Lors de ma conversion, je n’ai pas eu eu conscience qu’un changement intellectuel ou moral s’opérât dans mon esprit. Je ne me sentais ni une foi plus ferme dans les vérités fondamentales de la Révélation, ni plus d’empire sur moi-même ; je n’avais pas plus de ferveur, mais il me semblait rentrer au port après avoir traversé une tempête… »
Newman va prendre pour modèle de vie catholique la figure de saint Philippe Néri : « « Tous deux faisaient preuve aussi d’une attitude positive envers la culture de leur époque, tout en travaillant à transformer celle-ci  « de l’intérieur ».
La situation des catholiques en Angleterre au début du XIXe siècle n’était pas brillante et ressemble par bien des côtés à l’état actuel de notre Eglise catholique d’aujourd’hui : les catholiques anglais faisaient partie des classes les plus défavorisées de la société, ils n’avaient pas accès aux charges de la fonction publique, à l’armée, aux universités. Newman va prendre en charge une université catholique en Irlande et insiste sur « l’interconnexion entre tous les domaines du savoir, et la nécessité de parvenir à ce qu’il appelle une « vue connectée des choses ».

Portrait du gentleman par Newman :
« … le mot [gentleman] désignant ici un idéal culturel et non pas un phénomène sociologique. Il reconnaît que, à l’époque moderne, c’est la « civilisation » qui paraît plus apte à créer cet idéal que le christianisme. Mais il met en garde  contre toute identification automatique du gentleman et du chrétien, malgré les ressemblances extérieures. Et il souligne les dangers inhérents à l’idéal représenté par le premier lorsqu’il se trouve coupé de toute référence réelle à Dieu : là où les chrétiens « regardent au dehors d’eux-mêmes » et «  au travers et au-delà de leur propre esprit vers leur Créateur », le gentleman reste enfermé en lui-même, et finit par être « victime d’une intense auto-contemplation ».

Newman va s’attaquer aussi au problème de l’infaillibilité du Pape, à partir de la résolution de Pie IX de rassembler un Concile, le Concile Vatican 1, en mai 1867, pour traiter de cette délicate question. Newman fut sollicité pour participer à ce Concile mais il refusa. Cependant il se mit à développer son argumentaire, il n’était pas favorable à la promulgation du dogme de l’infaillibilité pontificale décrété en juillet 1870 lors de ce Concile. Sa réflexion nuancée se base sur l’idée très élevée qu’il se fait de la conscience humaine :
« Le mot comporte un double sens chez lui. Il désigne ce qu’on appelle habituellement la « conscience morale ». Mais Newman entend aussi par ce terme la « conscience psychologique » ou le fait d’être conscient ; et cette conscience-là n’est pas seulement conscience de soi, mais conscience, obscure mais réelle, d’une mystérieuse présence de Dieu au plus profond de nous-mêmes.(…) Car loin d’être le principe d’une autonomie morale (au sens étymologique du terme, selon lequel chaque homme serait une « loi pour lui-même »), la conscience, pour Newman, nous met en relation avec Dieu.( …) Il dénonce la conception purement subjective de la conscience qui se répandait de plus en plus alors chez ses contemporains, pour qui la conscience n’était plus que « l’impératif de leur propre esprit et rien d’autre » ou « un simple respect de soi-même. »
Il éclaircit alors le rapport entre autorité pontificale qui concerne des principes généraux de foi et de morale et la conscience qui s’attache aux questions pratiques. Mais Newman insiste alors longuement sur la nécessité d’éduquer notre conscience au mieux par l’étude, la prière, la réflexion. Il ajoute que cette conscience éclairée au Bien et au Mal est très difficile à acquérir et donc rejoint la nécessité d’une autorité supérieure comme l’Église pour soutenir notre cheminement personnel.

Prière du Cardinal Newman :

« Guide-moi douce Lumière, dans l’obscurité qui m’entoure,
Guide-moi de l’avant !
La nuit est profonde et je suis loin de ma demeure ;
Guide-moi de l’avant.
Veille sur mes pas ; je ne demande pas à voir
L’horizon lointain ; un seul pas à la fois me suffit. »


Note :
*Nous avions visité, il y a quelques quinze ans de cela, cette église d’Oxford, avec mon mari, lors d’un week end anglais à deux, sans enfants, et déjà nous avions été frappés par cette figure du Cardinal Newman, déjà l’envie de creuser un peu son témoignage nous avait pris tous deux. J’y reviens simplement aujourd’hui…

samedi 23 août 2014

Les Hauts-Quartiers de Paul Gadenne


J'ai lu ces jours-ci en Bretagne, un magnifique roman de Paul Gadenne. Mes lectures sont souvent inspirées du site du Stalker qui évoque dans un récent article ce beau livre. Voici ce que j'en ai retenu.

"Il y a ceux qui croient facilement a encore dit Lambert en soulevant son massicot, et il y a ceux qui ne croient que sur la croix, à qui la croix est donnée plus que le "Je crois", et pour cela ils ne seront pas moins bien traités que les autres, parce que le Christ est avec eux, avec sa croix, même s'ils n'y croient pas, même s'ils croient l'opposé, même s'ils disent non. Même si vous le niez, lui dit-il, même si vous l'insultez, le Christ est en vous, comme en chacun, et vous mourrez avec lui."

Voici le portrait de Didier Aubert, le héros des Hauts-Quartiers, voici le portrait de toutes ces personnes que je rencontre de plus en plus, qui ont soif d'absolu mais qui n'ont plus de religion.Que sont ces hommes, ces écrivains ou artistes que je rencontre aujourd'hui, qui réclament Dieu, dans leurs excès même, mais qui sont dans le même temps de moins en moins catholiques, au sens strict du terme? Notre Église va donc t-elle si mal? C'est pour moi un grand mystère et sujet d'angoisse car j'ai été élevée avec le fameux "Hors de l'Église, point de Salut!" L'incroyable espérance de ces phrases de Gadenne qui explique que le salut est donné, que le Christ est donné, que la croix est donnée même à ceux qui ne croient pas, même à ceux qui disent non, est simplement géniale.
Les Mme Chotard (grenouille de bénitier machiavélique!) sont légions sur les bans d'église aujourd'hui... Et les "abbé Singler" aussi, qui vient "de tuer son Dieu comme il faut" Et dans le même temps, ces nouveaux "chrétiens", rejetés apparemment de l'Église, se dressent de plus en plus nombreux... "J'ai frappé à votre porte et vous ne m'avez pas reconnu..." Gadenne avec Flopie, à la fin du roman dans un mariage à l'église qui leur est à eux refusé, les pauvres parmi les plus pauvres : "Je voudrais bien voir dit naïvement Flopie. "Tu ne vois pas ?-Non. Je suis trop petite. Il y a trop de monde. -Ne parle pas si fort, dit-il. On ne parle pas dans une église." et puis ce passage terrible, toujours à propos de l'église dans laquelle ils se trouvent : "Viens! Nous étions cette nuit dans un mauvais lieu, mais nous sommes retombés maintenant dans un autre..." "Il n'y a plus d'endroit propre, plus de recours, prononce t-il en lui-même, plus rien. Rien. Aucun lieu sur terre où un honnête homme puisse aller."
Cela me fait trop penser à ce cri du Seigneur en Croix : Mon Père! Pourquoi m'as-tu abandonné?!" D'ailleurs, toute la fin du roman, cette course éperdue au travers de la ville d'Irube où se situe le roman, fait songer au chemin de croix de Jésus. Non, je me trompe, c'est bien sûr la représentation de la Sainte Famille, courant d'hôtelleries en hôtelleries pour trouver refuge. Irube, petite Bethléem, l'Arditeya, la Bergerie, Flopie, le petit agneau, : "Il savait tout par ce petit genou rond et pur comme un galet. Où la pureté va-t-elle se nicher!"c'est à la Bergerie que l'Agneau sera sacrifié, après leur terrible périple.Plus exactement, Didier, représentation du Christ qui porte les péchés du monde (Flopie et son bébé à qui Didier en se mariant civilement avec elle donne un nom, son nom, il les prend tous deux sur lui) et qui meurt pour mieux renaître à la vraie Vie. Bien sûr, tout cela évoque le si beau petit recueil de textes de Bernanos, les Prédestinés, où il montre que les véritables saints n'ont pas toujours été très bien accueillis dans l'Église... Eux ont du se sentir bien rejetés aussi, abandonnés comme le Christ en croix mais toujours si plein d'amour pour son Père, et nous, pour notre Église! "Quelle messe! C'était une nouvelle vague de ravissement, d'extase, l'entrée au paradis."
Mais qu'expient-ils tous donc à la fin, ces hommes, en quête, pour traquer ainsi, sans relâche, le fin mot de l'histoire? Pourquoi se placent-ils du côté des vaincus, comme notre Didier ? Sans doute parce qu'ils ont compris, que c'est ainsi qu'ils seront du côté du Vainqueur... Mais comment l'ont-ils intégré, alors qu'ils n'ont plus la foi, ou qu'ils ne l'ont jamais eu? Quelle sorte de chrétiens sont-ils donc ? Je cherche à comprendre et à suivre des traces qui me paraissent aller dans une direction qui est Bonne...mais ce chemin que proposent certains, me semble d'une incroyable dureté et difficulté. N'ayant pas cette volonté ou courage, et surtout, ayant reçu la foi depuis mon plus jeune âge, et celle-ci ne m'ayant jamais quittée tout à fait, je me raccroche, comme la femme de l'évangile, au vêtement du Christ, me disant que cela suffira à faire cesser mes craintes imbéciles dans ce monde et surtout je me laisserai ainsi traîner sur ce Chemin, comme les petits enfants attrapent un pan du manteau de leur père ou mère et se font "tirer"... (je tiens un pan de la Vérité, mais c'est la foi qui me sauve, ai-je écrit à un vieux monsieur de 80 ans). Quelle incroyable providence a veillé sur ma petite vie, me donnant ce cadeau de la foi, par mon baptême d'abord, par les prières de tous ceux qui m'aiment ensuite, grâce, tout simplement à ce que l'on appelle la communion des saints! Comme il faudrait que tous bénéficient de cette force démultipliée pour avancer dans le chemin.

L'exploration n'était pas terminée, mais il ne se sentait pas la force de la reprendre, il avait hâte de refermer le coffre, de clore définitivement le cercueil."
Il faudra retrouver quelques ressources cette après-midi après une lecture comme celle des Hauts-Quartiers: un beau paysage, les pins se dessinant sur la mer, dans une baie bretonne, la vue de mes petits, dressés contre les vagues, tout bronzés de sel et de mer, me suffiront. Il y a d'ailleurs des descriptions de paysages absolument sublimes dans le livre de Gadenne de jardins (le petit jardinet à la Bergerie, l'Arditeya, sorte d'éden qui protégeait le jeune Didier. La Bergerie, lieu de vie et de mort et de renaissance, l'Arditeya, la Crèche et le Golgotha.)
J'ai retrouvé, à ce propos, une réflexion de Gadenne (réflexion que je m'étais faite il y a longtemps, en lisant Hello ): je recopie Gadenne : "Ce qui nous séduit dans un jardin, reprit-il, c'est cela, je pense, c'est qu'il nous rend un goût oublié, ce goût de paradis terrestre qui est accroché à notre peau." J'avais écrit : "les artistes, dans leurs œuvres d'art, poussent ces cris qui traduisent notre nostalgie déchirante du Paradis!"
Mais pour un temps seulement, ces contemplations et lectures, tout ceci est trop précaire, et mon espérance doit se renouveler, de fond en comble, chaque jour... Je pense que c'est cela la vie : re-naître chaque jour que Dieu fait.
"Tu verras comme un homme peut renaître..." "Floflo... Toi et moi ne sommes pas différents... Je ne suis rien, et qu'est-ce que prier sinon savoir qu'on est rien..."

"Tout le monde ne peut pas aimer comme il faut, tu comprends, aimer jusqu'à accepter, jusqu'à revendiquer, mais tout le monde peut travailler comme il faut... Travailler, c'est aussi faire acte d'amour, une manière de se charger du monde..."

jeudi 10 octobre 2013

Le tweet du jour


"Orgueil total en tant qu'individu, humilité totale en tant qu'homme. Le Christianisme a permis ce miracle."

vendredi 27 septembre 2013

"Tu trouveras peut-être Dieu pour de bon."





"A quoi cela nous sert-il d'avoir Dieu? lui disais-je. Pourquoi est-ce qu'il a laissé mourir ma mère et ma sœur de manière aussi absurde. S'il nous aime tant que ça, pourquoi est-ce qu'il nous laisse souffrir ici?
-Tu es contre le Dieu auquel on t'a appris à croire quand tu étais enfant, me répondait Arturo. Un Dieu qui est censé te surveiller et te protéger, qui répond à tes prières et te pardonne tes péchés. Ce Dieu-là n'est qu'une fable. Les religions s'efforcent de saisir Dieu, mais Dieu est bien au delà des religions. Dieu échappe totalement à notre compréhension. Nous ne sommes pas en mesure de comprendre Sa volonté, on ne peut pas le réduire à un livre. Il ne nous a pas abandonnés et ne nous sauvera pas. Il n'a rien à voir avec le fait que nous soyons ici. Dieu ne change pas, il est, tout simplement. Je ne prie pas Dieu pour obtenir Ses faveurs, je prie pour être près de Lui, et en priant, je remplis mon cœur d'amour. Quand je prie de cette façon, je sais que Dieu est amour. Quand je ressens cet amour, je sais bien que nous n'avons pas besoin d'anges ou de paradis, parce que nous sommes déjà une partie de Dieu.
Je secouais la tête. "J'ai tellement de doutes. Et j'ai l'impression d'avoir mérité le droit de douter.
-Fais confiance à tes doutes, me disait Arturo. Si tu as les couilles de douter de Dieu, et de remettre en cause toutes les choses qu'on t'a apprises à son sujet, alors tu trouveras peut-être Dieu pour de bon. Il est près de nous, Nando. Je le sens tout autour de nous. Ouvre les yeux, tu le verras toi aussi."
J'observais Arturo, ce jeune socialiste plein de ferveur, allongé dans son hamac, les jambes brisées comme des bouts de bois, avec un regard éclatant de foi et d'encouragement, et j'ai eu pour lui un grand élan d'affection. Ses mots me touchaient profondément. Comment un garçon aussi jeune avait-il réussi à se connaître aussi bien? En parlant avec lui, j'étais forcé de reconnaître que je n'avais jamais pris ma vie au sérieux. J'avais toujours tout tenu pour acquis, j'avais consacré mon énergie à courir les filles, à conduire des voitures et à aller à des soirées. Je vivais tranquillement au jour le jour. Après tout, pourquoi se précipiter? Il serait toujours temps de me décider et de réfléchir. Il y avait toujours un lendemain...
Je me moquais tristement de moi, en pensant que si Dieu existe, et s'il voulait que je fasse attention à lui, eh bien c'était gagné. Je me suis penché en avant et ai posé mon bras et mon épaule sur la poitrine d'Arturo pour lui transmettre un peu de chaleur. J'écoutais sa respiration régulière, de temps en temps je sentais son corps se tendre de douleur et je me disais : ça, c'est un homme."


("Miracle dans les Andes", Nando Parrado)

lundi 8 avril 2013

La leçon de Margaret Thatcher,1-Religion et libéralisme


J'ai lu une excellentissime biographie de Margaret Thatcher par Jean Louis Thériot (éditions Perrin) et je ne résiste pas à l'envie de vous en donner quelques extraits.

Je commence par le volet religieux  : dans son discours devant l'assemblée générale de l’Église d’Écosse, elle donne la vision de sa foi en lien avec ses principes libéraux.

"Je vous parle de la manière dont je vois les choses, non seulement comme femme politique, mais avant tout comme chrétienne."

"La religion chrétienne, qui naturellement inclut les grandes vérités spirituelles et morales du judaïsme, est une part essentielle de notre héritage national." Les racines chrétiennes de la Grande Bretagne ne font pour elle aucun doute "parce que les vérités de la foi sont infiniment précieuses, pas seulement parce que j'y crois car elles sont vraies, mais parce qu'elles fournissent l'impulsion morale qui seule peut conduire à la paix".
Naturellement, les autres religions ont leur place dans un Royaume Uni dont la tolérance est la marque depuis des siècles. Toutes les religions et les cultures sont les bienvenues, notamment celles des pays du Commonwealth, à condition de respecter"l'essence de notre propre identité". Elle poursuit en expliquant les conséquences qu'elle en tire pour les affaires publiques, celles qui "relèvent de César": Ce n'est pas la création de richesses qui est mauvaise, mais l'amour de l'argent pour lui-même. La dimension spirituelle vient du choix que l'on fait de ses biens. Comment pourrions nous répondre aux nombreux appels à l'aide des nécessiteux, ou investir dans des projets d'avenir, ou soutenir des artistes merveilleux ou des artisans de talent dont les œuvres sont à la gloire de Dieu, si auparavant nous n'avons pas travaillé dur et utilisé nos talents pour créer la richesse nécessaire?".
(...)
Au nom de l’Évangile, elle défend même la consommation de luxe. Elle rappelle l'onction de Béthanie, cette scène où la femme adultère -probablement Marie-Madeleine- oint les pieds de Jésus d'un parfum de grand prix. Judas est le seul à s'y opposer, au motif que "ce parfum aurait pu être vendu trois cents deniers qu'on aurait donnés à des pauvres". C'est oser assimiler Judas et les dénonciateurs de nantis- pour le moins troublant."

Dans un autre passage :
"A un député qui l'interpelle au motif que "les pauvres sont relativement plus pauvres, moins bien logés et moins bien nantis que les riches, et que ce n'est surement pas un résultat dont on puisse être fier", elle répond, dressée sur ses ergots : peu importe, "tous les niveaux de revenus sont plus élevés qu'en 1979! Mais ce que l'Honorable Membre est en train de dire, c'est qu'il voudrait que les pauvres fussent encore plus pauvres, pourvu que les riches fussent moins riches. Oui, quelle politique! Oui, que les pauvres soient encore plus pauvres, pourvu que les riches soient moins riches! C'est ça une politique social-démocrate. Oui! C'est sorti comme ça! Il ne l'a pas fait exprès, mais c'est sorti quand même!"

Autre déclaration, dans la conférence annuelle du Centre politique conservateur, conférence intitulée "What's wrong with politics?", "Qu'est-ce qui ne marche pas en politique?" :
"L'urgence, c'est de donner à tous la possibilité de développer librement leurs talents. C'est une question de morale avant même d'être une question d'économie. "L'argent n'est pas une fin en soi. Il permet de mener la vie que l'on a choisie." Il permet tout, y compris la charité. Ce n'est que parce qu'il était bien pourvu que le bon Samaritain a pu venir en aide à son frère blessé. Les solutions viennent ensuite et coulent de source. "





mercredi 3 octobre 2012

Vérité


"Le sujet authentique est celui qui se pose lui-même comme enjeu sur la table de jeu.(...) Le sujet authentique se présente comme la preuve vivante que les valeurs ne sont pas seulement des mots, il pèse de tout son poids sur le monde dans le but de le changer.(...) L'acte moral consiste en une épreuve, en raison des risques encourus, mais dans cette épreuve seulement le sujet peut faire la preuve de ce qu'il est.(...) serai-je capable de faire vraiment ce que je dis? L'engagement dans l'acte moral représente un passage du virtuel au réel, du discours à la réalité, de l'apparence à la vérité. L'acte moral fait naître à soi le fantôme de soi, donne consistance au rêve de l'espoir, transforme le sujet chimérique en sujet authentique." ( Delsol, "Eloge de la singularité")


J’ai un beau jour soulevé
Ma pesante arme
et j’ai réglé la visée.
La cible verrouillée,
J’ai bien soufflé puis j’ai arrêté,
Un instant, de respirer.

Tout était calme.

je la voyais ma cible, la Vérité !
Vérité désespérée, statue de nausée
Sous mes yeux attentifs érigée,
Qui ne m’avait rien apporté, m’avait trahie et enfoncée.
Champs de ruines, désert gris, la réalité dévoilée.
J’allais lui faire payer, la tuer et me tuer, dans la foulée.

Soudain, dans l’air plane,

Un éclair dans le viseur, une ombre à peine dessinée !
Une lumière qui se propage, un éclair blanc, qui luit
Doucement, brûlant, sans me brûler
Embrasement sans me torturer .
Tout resplendit, cette fameuse réalité
Ma Vérité, les secrets, tout est révélé
Révélé, transcendé avec le Ressuscité.

Lumière née de la lumière, Dieu, du vrai Dieu né,
Il était là, présent au milieu de nous, le Crucifié
Son sang versé pour moi, pour mes péchés,
Pour réparer son univers tout abîmé,
Pour me montrer dans ma visée
Son épouse, la Vérité, non plus défigurée
Mais toute belle, toute pure, illuminée,
Sa création à jamais sanctifiée.

J’ai vu tout cela, je le dis, en vérité,
Et malgré tout, à genoux je ne suis pas tombée !
Non, malgré tout, j’ai tiré.

dimanche 12 février 2012

De la puissance d'une bonne contrition personnelle










"Il était un moine qui tomba dans la fornication, trois ans; et son higoumène * était dioratique**, mais ne pouvait le savoir. Or un jour, l'abbé connut sa mauvaise action; il l'appela et dit : "Dis-moi où tu étais cette nuit, et pourquoi tu irrites Dieu?" Et il tomba à ses pieds et dit : "J'ai péché devant Dieu, et voici trois ans de cette action impure dans laquelle j'ai été attrapé." L'abbé dit : "Mais que faisais-tu, pour que Dieu me cache les maux dans lesquels tu étais enferré?" Il dit : "C'était ma pratique que chaque nuit où j'allais à l'action impure, je disais en pleurant, à l'aller et au retour, les huit canons de psaumes et les hymnes de pénitence; mais cette nuit le démon m'a rendu négligent, m'a désespéré et a dit que mes prières étaient inutiles. Je n'ai pas eu du tout le souvenir de Dieu et n'ai pas psalmodié." Et l'abbé dit : "Bénie soit la miséricorde de Dieu, qui ne veut pas la perte de l'homme! Et maintenant, puisque Dieu ne se souvenait pas des autres actions des trois ans, moi semblablement, je te pardonne ce qui a trait à cette nuit-ci, par la miséricorde de Dieu." Et il revint à Dieu, et devint un homme parfait par la pénitence et les bonnes oeuvres."



(Les sentences des Pères du désert, éd. Solesmes)


* supérieur chez les moines orthodoxes.
**terme difficile à expliquer : je crois que c'est un don, un charisme qui permet à certains de connaître certaines choses invisibles à l'oeil nu; un peu comme le saint curé d'Ars devinait les péchés de ceux qui venaient se confesser à lui.

mardi 6 décembre 2011

Le sel de la terre

Extraits du livre d'entretiens avec le Cardinal Ratzinger (devenu Benoît XVI depuis), Le sel de la terre.
Ces extraits peuvent être mis en lien avec la lecture du texte de Lounès sur Ilys  "Face à la racaille", notamment ces réflexions :

"Cela fait un peu « illuminé » de se lancer dans ce qui va suivre mais je crois que si la posture volontariste est impuissante c’est parce-que les racailles sont mus par une sorte de foi, une foi intuitive et instinctive. Ils « sentent » qu’un fossé va peut-être s’ouvrir dans l’avenir et ils ne seraient pas opposés à l’idée de le remplir avec nos cadavres. C’est sans doute une question de foi cette histoire-là. (...)On a cru qu’il n’y aurait aucune conséquence à l’abandon de la vraie foi or ces conséquences sont toutes écrites dans le Deutéronome au chapitre 28 verset 15 et franchement qui peut nier que ce n’est pas exactement cela qui s’accomplit ? Un initié m’a dit que dans la Bible, lorsque Dieu veut châtier son peuple infidèle il sélectionne un autre peuple, impie celui-là, et le lance à l’assaut du premier pour que les hommes des deux camps s’entretuent. C’est au moins une donnée à prendre en compte.Dans ce film incroyablement précurseur sorti en 1998 et intitulé « Couvre-feu », on voyait un terroriste islamiste jouer le « gentil » tout le long du film, et se revêtir d’une ceinture d’explosifs à la fin et dire ceci : « Certains pensent que l’argent c’est le pouvoir, ils ont tort. C’est la foi le pouvoir »"
                                 
                                 Le sel de la terre, extraits : 


A propos de la mission de l'Eglise dans le monde, le cardinal anglais Newman disait un jour : "C'est seulement parce que nous sommes là, nous les chrétiens, parce qu'il y a ce réseau de communautés répandu par l'oecuménisme, que sera enrayé le déclin du monde. L'existence du monde est relié à celle de l'Eglise. Si l'Eglise tombe malade, le monde gémira sur lui-même."

On peut sans doute trouver ces mots très énergiques, mais je dirai que l'histoire des grandes dictatures athées de notre siècle, le national-socialisme et le communisme, montre que la chute de l'Eglise, le déclin et l'absence de la foi comme force marquante précipitent vraiment le monde dans des abîmes. Et le paganisme préchrétien avait encore une certaine forme d'innocence, le lien avec les dieux créait aussi des valeurs fondamentales qui assignaient des limites au mal; mais si les forces opposées au mal tombaient aujourd'hui, l'effondrement serait effectivement monstrueux.
Nous pouvons dire avec une certitude empiriquement fondée que, si la puissance morale que représente la foi chrétienne était soudain arrachée de l'humanité, alors l'humanité tituberait comme un bateau déchiré par un iceberg et sa survie serait en très grand danger.

                                                                      
                                              ******


Une partie des nouvelles questions qui se posent à l'Eglise, des dangers qu'elle court, se dessine déjà nettement. Nous avons déjà dit qu'on lui reprochait son fondamentalisme; l'Eglise, dit-on, s'opposerait en réalité à la société démocratique, elle entraverait la liberté d'opinion et de croyance et travaillerait à édifier un Etat de Dieu. Même en dehors de ce reproche, la substance intérieure de la foi biblique est de plus en plus minée. La mort sur la croix, l'Ascension et le message de la rédemption sont fondamentalement mis en doute. Les disciples n'auraient eu en fait que des visions, même le sermon sur la montagne n'aurait pas été prononcé. Et l'idée que l'Eglise devrait s'abolir elle-même en faveur d'une religiosité postchrétienne trouve de plus en plus de partisans.

A cela s'oppose la force de foi des croyants, qui par millions trouvent aujourd'hui encore dans la foi de l'Eglise le chemin qui leur permet de devenir vraiment un être humain. Durant les grandes dictatures de notre siècle, la foi chrétienne a été maintes fois déclarée morte; seuls les incorrigibles et les inamendables restaient avec elle, disait-on. Après la chute de ces potentats, nous voyons que les croyants mis au ban de la société ont été les véritables témoins de l'humanité, et qu'ils ont libéré la voie de la reconstruction. La foi chrétienne a beaucoup plus d'avenir que ces idéologies qui l'invitent à se supprimer elle-même.


                                                 ******

La tradition de la foi a-t-elle aussi besoin d'un nouveau ton, d'un nouvel accent?


Je pense que oui; car si tant de fatigue accable les chrétiens, du moins en Europe, c'est bien le signe qu'un nouveau ton est nécessaire. J'ai lu l'histoire d'un prêtre orthodoxe qui disait : "J'ai fait tant d'efforts, et pourtant les gens ne m'écoutent pas, ils s'endorment ou ils ne viennent pas du tout. Sans doute n'avait-il pas la bonne manière de parler. C'est une expérience typique, d'autres la font aussi. L'important, c'est que le prédicateur ait lui-même une relation intérieure avec l'Ecriture Sainte, avec le Christ, à partir de la parole vivante, et qu'en homme du temps où il vit et qui est le sien, d'où il ne s'enfuit pas, il élabore intérieurement sa foi. Et ensuite, s'il peut vraiment parler personnellement, profondément, alors le ton nouveau  vient tout seul.


                                                                         ******

Il y a des années, vous avez exprimé l'espoir que se dessine quelque chose comme "l'heure de la Pentecôte dans l'Eglise". Il y a, disiez-vous, des groupes de jeunes gens qui adhèrent avec une résolution ouvertement déclarée à la foi tout entière de l'Eglise, la "catholicité pleine et indivisée". A-t-on besoin de nouveaux chrétiens plus courageux, plus fiers? Vous avez affirmé un jour que l'Eglise n'avait pas besoin aujourd'hui de nouveaux réformateurs, mais plutôt de nouveaux saints, venus d'eux-mêmes, poussés par la vitalité intérieure de la foi et redécouvrant ainsi la richesse de la foi et son inaliénabilité.

Pour en rester d'abord aux mots "réformateurs" et "saints" : chaque saint est un réformateur, en ce sens qu'il anime de nouveau l'Eglise et aussi la purifie. Mais par le mot de "réformateurs", on entend plus fréquemment des gens qui décident de mesures structurelles et se meuvent pour ainsi dire dans le domaine des structures. Et de ceux-là, je dirais que nous n'en avons pas réellement un besoin aussi urgent pour l'instant. Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont de gens qui sont intérieurement habités par le christianisme, le vivent comme un bonheur et un espoir et sont ainsi devenus des âmes aimantes. C'est cela que nous appelons des saints.
Les vrais réformateurs de l'Eglise, grâce auxquels elle est redevenue plus simple et a ouvert ainsi de nouveaux accès à la foi, ont toujours été les saints. Pensons seulement que saint Benoît, à la fin de l'Antiquité, crée la forme de vie qui permet au christianisme de se répandre avec la migration des peuples. Ou pensez à François et Dominique - dans une Eglise féodale, en train de se pétrifier, éclate le tout nouvel essor d'un mouvement évangélique qui vit la pauvreté de l'Evangile, sa simplicité, sa joie, et déclenche ensuite un vrai mouvement de masse. Ou bien rappelons-nous le XVIe siècle. Le Concile de Trente était important, mais s'il a pu s'imposer comme une Réforme catholique, c'est qu'il y a eu des saints comme Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Ignace de Loyola, Charles Borromée et beaucoup d'autres. Frappés intérieurement par la foi, ils l'ont vécue à leur manière à eux, c'est leur exemple qui a ensuite permis les réformes, celles qui étaient nécessaires et salutaires. Voilà pourquoi je dirais que les réformes, aujourd'hui, ne viendront certainement pas des forums ou synodes, qui ont aussi leur raison d'être et parfois leurs nécessités. Les réformes viendront de personnalités convaincantes, que nous pourrons appeler des saints.

vendredi 21 octobre 2011

Deux extraits de "Kafka sur le rivage" d'Haruki Murakami

"Parfois le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change de rythme elle aussi. C'est sans fin, cela se répète un nombre incaculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l'aube. Pourquoi? Parce que cette tempête n'est pas un phénomène venu d'ailleurs, sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même et rien d'autre."






"-Il se passe beaucoup de choses autour de moi. Certaines que j'ai choisies, d'autres non. Mais je ne perçois plus très bien la différence entre les deux. C'est à dire, même ce que je crois choisir de ma propre volonté me semble avoir été déterminé d'avance. J'ai l'impression de suivre un chemin que quelqu'un d'autre a déjà tracé pour moi.

(...)

-Même si c'est vrai, même si tes choix et tes efforts doivent fatalement se révéler vains, tu seras toujours toi, et personne d'autre. C'est bien toi qui avances et pas un autre. Ne t'inquiète pas.

Je lève les yeux, le regarde. Il a un air étrangement convaincant.

-Pourquoi en êtes-vous si sûr?

- A cause de l'ironie.

-L'ironie?

Il me regarde dans les yeux.

-Ecoute-moi bien, Kafka Tamura, le sentiment que tu éprouves actuellement a fait l'objet de nombreuses tragédies grecques.Ce ne sont pas les humains qui choisissent leur destin mais le destin qui choisit les humains. Voilà la vision du monde essentielle de la tragédie grecque. Et la tragédie -d'après Aristote- prend sa source ironiquement, non pas dans les défauts mais dans les vertus des personnages. Tu comprends ce que je veux dire? Ce ne sont leurs défauts, mais leurs vertus qui entraînent les humains vers les plus grandes tragédies. Oedipe roi, de Sophocle, en est un remarquable exemple. Ce ne sont pas sa paresse ou sa stupidité qui le mène à la catastrophe mais son courage et son honnêteté. Il naît de ce genre de situation une ironie inévitable.

- Alors il n'y a aucun moyen d'y échapper.

- ça dépend des cas. Mais l'ironie donne de la profondeur aux humains, et de la grandeur. Elle offre le salut, un salut d'un niveau supérieur, et une sorte d'espérance universelle. C'est pour cela que tant de gens lisent les tragédies grecques aujourd'hui encore. Elles constituent une sorte d'archétype de l'art. Je me répète mais, dans la vie, tout est métaphorique. Personne ne tue réellement son père, personne ne couche réellement avec sa mère, n'est-ce pas? Nous intégrons l'ironie de la vie grâce à un instrument appelé métaphore. Et c'est comme cela que nous grandissons, que nous devenons plus profonds."

mardi 11 octobre 2011

Des profondeurs je crie vers Toi, Seigneur

« Si j'avais compris, comme je le fais maintenant, qu'un si grand Roi habite ce petit palais de mon âme, il me semble que je ne l'aurais pas si souvent laissé seul. Quelquefois, du moins, je me serais tenue en sa présence, et surtout j'aurais pris soin que son palais soit moins sale.(…) Sachant bien qu'une âme débutante pourrait se troubler en se voyant, elle, si petite, destinée à contenir tant de grandeur, il ne se fait pas connaître immédiatement ; mais, peu à peu, il agrandit sa capacité à la mesure des dons qu'il se propose de placer en elle.(…) Tant que l'âme n'est pas toute à lui, déblayée de tout, il n'agit pas en elle. Du reste, je ne sais pas comment il pourrait le faire, lui qui aime tant l'ordre parfait. Si nous remplissons le palais de notre âme de gens vulgaires et de toutes sortes de babioles, comment le souverain pourra-t-il y trouver place avec sa cour ? C'est déjà beaucoup qu'il veuille bien s'arrêter quelques moments au milieu de tant d'encombrement. » (Sainte Thérèse d’Avila, Chemin de perfection, ch. 28 (trad. OC, Cerf 1995, p.806 rev.)

"Il a comblé de biens les affamés, et renvoyé les riches les mains vides."(Prière du Magnificat)


                                http://www.youtube.com/watch?v=Saux0PpskGE&feature=related



"On est chrétien par intérêt, je pensais à ça ce matin. Si j'avais une mâchoire bien carrée et le teint vif toute l'année je me poserai aucune question, je me sentirai très fort et j'aurais plusieurs "sex friends" et le temps passerait tranquillement. Peut être que j'en suis là simplement par intérêt ."



Cher ami,



J'étais déstabilisée hier par ton idée de "chrétien par intérêt".

Je crois que c'est une "amorce" comme une autre pour le Bon Dieu : c'est en mettant les personnes dans l'épreuve en effet que ces personnes comprennent que leur chemin est bouché, qu'ils manquent de quelque chose, qu'ils manquent tout simplement de Dieu dans leur vie. Comme Job, qui avait tout réussi, qui était même un homme juste et bon, un saint dirait-on aujourd'hui, un homme de bien. Lui, Job, il ne lui manque même pas Dieu, il est avec Dieu. Et pourtant il va être mis à l'épreuve comme n'importe quel homme et il va "manquer de Dieu", il va être "abandonné" par Dieu qui ne lui répond plus, dont il ne ressent plus la présence bienveillante à ses côtés mais plutôt un silence maléfique. Il va ressentir ce qu'est une vie sans Dieu et c'est cela le vrai message de Job : il va connaître dans l'intime de son âme ce que c'est d'être sans Dieu et donc, par inversion, entrevoir et ressentir dans sa chair et son esprit le feu de l'Amour divin lorsque ce Dernier lui sera rendu.
Regarde ta famille ou certains de tes amis : ils ne se posent pas de questions parce que d'une certaine façon tout leur réussit ou leur a réussi jusqu'à présent. Études, boulots, filles ou petites amies qui seraient considérées comme le "haut du pavé" si je puis me permettre.

Mais alors imagine un instant le vide effrayant de leurs âmes : pas de Dieu en eux! Le néant! Tu vas trouver que j'exagère, qu'il s'agit de ta famille, des gens bons finalement, tes bons amis, de bons bougres eux aussi, plus qu'attachants, et fidèles, que l'on connaît et estime vraiment, et tu auras raison. Mais objectivement ils possèdent TOUT et ils n'ont RIEN puisqu'ils leur manque l'essentiel, l'alpha et l'oméga de nos vies et morts, Dieu, celui qui est au principe de TOUT.

Objectivement oui, mais ils ne peuvent ressentir ou mesurer cette absence primordiale, ils ne peuvent pas, leurrés qu'ils sont d'une certaine manière par tout ce bonheur qu'ils possèdent. C’est ce manque de conscience qui est terrible aujourd’hui, cette incapacité à se poser des questions, à ressentir quelques incertitudes.
Toi, dans ta galère, parce que tu as pris conscience très tôt, très jeune, de par tes épreuves, tu vas obtenir ce TOUT et moi c'est cela que je vois : des âmes en pagaille qui n'ont RIEN, qui errent, vivent, font la fête, dans les rues des grandes villes ou ailleurs sans réaliser le néant dans leur vie.

C'est l'histoire de Jonas que la tienne d'une certaine façon : Dieu lui demande de mettre en garde les habitants de Ninive : Jonas qui a parcouru cette ville, qui la connaît bien, a pu observer la déchéance "joyeuse" de ses habitants. Il voit le mal au travers du délire "festif". Les habitants ne réalisent rien, ne demandent rien, ils sont heureux! Du coup, Jonas veut fuir Ninive, il ne veut pas être le porte parole de Dieu, ça ne lui dit rien qui vaille pour lui-même (il a peur de se faire lyncher, d'être moqué) et il fuit la réalité observée, la décadence. On lui dira certainement : "t'es jaloux, loser, tu viens avec tes sombres prédictions simplement parce que tu as la haine de ce que nous sommes : des gens qui ont réussi dans la vie, qui sont satisfaits! Qui plus est : des gens de bien!!"
Dieu le rattrape d'une certaine manière, en lançant une tempête sur le navire sur lequel il s'est embarqué et les matelots le jettent à l'eau (comme le futur baptisé est plongé dans l'eau et "meurt" d'une certaine manière à cette vie pour renaître à la vraie Vie, celle du Christ), il demeure trois jours dans le ventre d'une baleine (comme le Christ est descendu aux enfers après sa mort pour libérer les âmes et leur ouvrir les portes du Salut).
Alors Jonas, fort de la grâce divine, retourne à Ninive et met en garde ses habitants et ces derniers font amende honorable, ils réalisent grâce à Jonas la terrible vacuité de leurs vies et le mal qui les rongeaient, à savoir une vie sans Dieu, non tournée vers Celui qui est Tout. Et tous les habitants échappent au châtiment divin, ils sont sauvés, non pas au sens de cette vie terrestre mais au sens de leur éternité.

Alors oui, l'amorce, "être chrétien ", est intéressée de ta part : tu veux être chrétien pour être heureux, pas pour Dieu forcément, c'est vrai. Et tu n'es pas le seul. Quel est l'homme qui ne rechercherait son bien, son bonheur?
Tu te dis, les recettes des chrétiens ont l'air de pas mal fonctionner, c'est même ce que j'observe de plus "performant" en matière de bonheur personnel ou à plusieurs... Je veux être chrétien, peut-être bien que ça me permettra de jouir de toute cette réussite que la plupart, dans leur grande majorité, affichent. Je vais fuir tous ces abrutis qui ignorent le message du Christ, concocter ma nouvelle vie de chrétien-qui-sait et ce sera la belle vie.
Mais alors observe le don immense et gratuit que Dieu te fait : tu ne vas être pas être simplement heureux sur cette terre, parce que cela c'est à la portée des caniches comme dirait l'autre, c'est à la portée de tous ceux que tu observes dans les villes ou ailleurs, qui affichent un bonheur insolent  (même les "méchants" ont l'air de s'en tirer mieux que d'autres!), tu vas en plus recevoir Celui qui est l'Amour et qui comble infiniment la béance infinie de ton âme. Sacrée tempête, comme celle qui secoue le navire de Jonas! Tu croyais recevoir une recette de gâteau au chocolat, tu vas recevoir Le Gâteau au Chocolat et tout le temps. Ce Gâteau renouvelé en permanence par la grâce des sacrements est d'une surabondance extraordinaire et tous autour de toi pourront en bénéficier comme les habitants de Ninive ont bénéficié de la parole du minuscule Jonas une fois revenu parmi eux.

Tu n'as pas conscience en fait de ce qu'est le baptême, la grâce du baptême, la Vie de Dieu en nous. Mais qui peut en avoir pleinement conscience? Je crois que même le plus grand des saints n'imagine que difficilement ce qu'est cette infinie Charité qu'est Dieu. Cette Grâce du baptême, ce feu de l'Esprit Saint vont rayonner autour de toi, ils déborderont de ta petite personne et les fruits pour ceux qui t'entourent sont déjà et seront immenses, sois en persuadé.

Je crois que prier les uns pour les autres dans l'idée d'approcher ce mystère divin qui est celui de l'Amour dans nos âmes et nos vies, je crois que c'est cela qu'il nous faire en priorité aujourd'hui.

dimanche 11 septembre 2011

.....à partir des extraits du roman de McCarthy Le grand passage.

                   Petite croix réalisée sur le modèle de deux poutres du World Trade Center


Dans une église en ruine, qui menace à tout moment de s'effondrer, un vieillard vitupère contre son Dieu, n'acceptant pas les épreuves dont ce Dernier l'a gratifié (mort de sa femme et de son enfant).
Il finit par admettre que la seule chose qui lui est demandée (si tant est que Dieu demande quelque chose) c'est de rester debout dans l'épreuve, dans son combat contre Dieu. C'est tout. Pas de réponses, pas d'apaisements, pas de joies, pas d'espérance, il reste là, debout, et sa seule présence dans cette église qui menace à tout moment de s'effondrer suffit à faire de lui un témoin de la Présence Divine, un homme véritable.
C'est pas grand-chose et dans le même temps, c'est Tout.

Il y a un prêtre, lui aussi considéré comme un "hérétique" malgré sa fonction éminente. "Tous deux hérétiques jusqu'à la moelle."Ce vieillard et ce prêtre partent du même point de départ, mais le vieil homme s'avance dans les ruines de l'église, le prêtre ne s'engage pas : "Le prêtre n'avait rien engagé. Il ne prenait aucun risque. Il n'était pas sur le même terrain que le vieillard à demi fou. Pas sous la même ombre. Il avait au contraire choisi de rester en dehors du fragile édifice de sa propre église et par ce choix il enlevait à ses propres paroles tout pouvoir de témoigner."
Le vieux passe ses journées dans l'église, terrain à la fois "miné et sacré" à défier son Seigneur et son Dieu. Il sait que : " Que ce que nous recherchons c'est l'adversaire digne d'être affronté. "

De façon inattendue, dit le narrateur, ce prêtre finit par être touché, par le vieillard, comme chacun d'entre nous serons touchés, à un moment donné, par quelque chose ou quelqu'un qui sera "porteur à son insu" d'une vérité nous concernant " Puis un jour, d'un geste machinal, d'un subtil mouvement d'abandon, ils déchaînent sans le savoir un tel tumulte sur un cœur soumis que ce cœur en est à jamais changé, à jamais arraché à la route qu'il comptait suivre, pour être au contraire jeté sur une voie qui lui était jusqu'alors inconnue."
C'est un instant fatidique, absolu, et il est donné à chacun d'entre nous, il faut s'y attendre même si l'on ne peut rien contre ce mouvement qui nous arrache le cœur, qui nous jette sur une route inconnue. On peut, bien entendu, rester les bras ballants, sur ce nouveau chemin, ou bien tenter d'avancer de quelques pas, comme ce prêtre qui a peur de marcher et ce vieux qui vit sous la voûte fragile.
 Le vieil homme vitupère contre son Dieu, il dresse un catalogue précis de tout ce qui foire dans sa vie, dans la vie, etc... Et les choses qui foirent, autour de nous, les raisons de douter d'un Dieu (je ne parle même pas d'un Dieu d'amour!) sont si nombreuses qu'une vie ne suffit pas à tenir ce registre...
Peu importe tout cela, pourvu qu'il soit, ce vieil homme, là, dans cette église menaçante, minable, à moitié détruite. Car sa simple présence, vengeresse, blasphématoire ou plaintive, même si c'est pour "déposer contre Lui" suffit à rendre hommage , à rendre lumineuse la Présence Divine dans le monde : car s'il n'est pas là, voici ce qui risque d'arriver : "Et il commençait à voir en Dieu une terrible tragédie. A penser que l'existence de l'être divin était compromise par l'absence même de cette chose simple. A penser qu'il ne pouvait y avoir de témoin de Dieu." S'il n'y a pas de témoin, il n'y a plus de Dieu.
Le prêtre tente d'échapper à son combat, sa crainte est grande, il ne veut pas avancer sur ce chemin miné mais : "On ne pouvait Lui échapper ni même L'ignorer ou Le contourner et il était bien vrai que toute chose jusqu'au raisonnement de l'hérétique était en Lui contenue sinon Dieu ne serait pas Dieu du tout." et le vieillard, au moment de mourir, l'interpelle de façon foudroyante et poignante! : " C'est toi qu'il faut sauver, dit-il dans un souffle. C'est toi."
Ce qui est important de retenir c'est que, quoi qu'il arrive, quoi que l'on fasse, quoi que l'on aura fait ou fera, tous nous aurons notre Instant. Il nous sera donné, gratuitement, pour rien, simplement parce que Dieu est et que nous sommes. Simplement parce que "rien n'est réel que Sa Grâce."

Cette église en ruine peut être une préfiguration de notre Eglise en ruine. On peut vitupérer contre Elle. On peut dresser le catalogue précis de tout ce qui fait qu'elle est lamentable et digne d'être quittée avec pertes et fracas. Ce qui importe, c'est de rester debout au milieux des ruines, simplement pour témoigner de la Présence Divine dans le monde. Pourquoi? Parce que, nous savons, je sais, les hommes " savent dès le premier instant que si les hommes sans Dieu peuvent vivre assez heureux dans leur exil ceux à qui Il a parlé ne peuvent envisager la vie sans Lui mais seulement les ténèbres et le désespoir. "



"Je voudrais donc qu'en tout lieu les hommes prient en levant les mains vers le ciel, saintement, sans colère ni mauvaises intentions. "





Textes de McCarthy, sur ce blog, d'où sont tirées les citations en gras :
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/le-grand-passage-cormac-mccarthy-pas.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/le-grand-passage-suite.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/le-grand-passage-de-cormac-mccarthy.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-cormac-mccarthy-lacte.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-cormac-mccarthy-e.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-de-mccarthy-f-cest-toi.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-de-mccarthy-g-un-seul.html







mercredi 31 août 2011

Un homme véritable

"-Un principe qui est en train de détruire le monde. Celui dont vous parliez tout à l'heure. Le prétendu oubli de soi-même.
-En faveur d'un idéal qui peut-être n'existe pas?
-Si, il existe, mais pas comme les gens l'entendent. Mais voilà ce qu'il y a de terrible avec les gens et que j'ai mis longtemps à comprendre. Ils n'ont aucune personnalité, ils vivent en fonction des autres. Ce sont des parasites.
(...)
-N'est-ce pas ainsi que vivent la plupart des gens?
-Oui! Et n'est-ce pas là la source de toutes les actions méprisables? Non pas l'égoïsme, mais précisément la trahison de soi.
(...)
-Si j'étais Ellsworth Toohey, je vous dirais que vous êtes en train de faire le procès de l'égoïsme. Tous ces gens dont vous parlez n'agissent-ils pas pour un motif égoïste... être remarqué, aimé, admiré?
-... par les autres! Et même si cela doit leur coûter le respect d'eux-mêmes. Dans l'échelle des valeurs, ils placent les autres au-dessus d'eux-mêmes, exactement comme l'exige l'altruisme. Un homme véritablement égoïste n'a cure de l'approbation des autres. Il n'en a simplement pas besoin.
-Je suis persuadé que Toohey comprend cela. Et c'est pourquoi il s'acharne à répandre ses idées malsaines. Par faiblesse et par lâcheté. Il est si facile de hurler avec les loups, si difficile de vivre selon son propre idéal. On peut simuler la vertu aux yeux des autres, mais pas à ses propres yeux.On est pour soi-même le plus strict des juges. La plupart des hommes fuient devant ce juge.Il est plus facile de faire une donation de quelques milliers de dollars à des œuvres de charité que de baser le respect de soi-même sur ce qu'on a accompli réellement. Il est facile de chercher à la compétence des substituts tels que l'amour, le charme, la bonté, la charité. Mais il n'existe en réalité aucun substitut à la compétence.
-Et c'est là précisément le côté lamentable des êtres qui vient en fonction des autres. Ils ne sont jamais réellement préoccupés par des faits, ou des œuvres, mais uniquement par les gens. Ils ne se demandent pas  : Telle chose est-elle vraie? Ils se demandent : Les autres gens  pensent-ils qu'elle est vraie? Ne pas avoir d'opinion à soi, répéter celle des autres. Ne pas agir, mais donner l'impression qu'on agit. Ne pas créer, mais se faire valoir. Ne pas avoir de capacités, mais des amis utiles. Pas de mérite, mais des relations. Mais qu'adviendrait-il du monde sans ceux qui agissent, pensent, produisent? Ceux-là sont les vrais égoïstes.Lorsque vous cessez d'avoir un jugement indépendant, vous n'avez plus de conscience de vous-même et vous ne vivez plus. De tels êtres n'ont plus de réalité, car leur réalité n'est plus en eux-mêmes, mais quelque part dans cet espace qui sépare un individu d'un autre.(...) C'est ce néant que je ne puis supporter chez certains hommes. L'homme qui vit en fonction des autres agit, mais l'impulsion qui le fait agir provient des autres et non de lui. Et c'est pourquoi vous ne pouvez discuter avec lui. Il n'est pas sensible au raisonnement. Vous lui parlez... il ne vous entend pas. C'est une masse aveugle qui va de l'avant et qui est prête à vous écraser sans même savoir pourquoi. Steve Mallory ne peut définir le monstre, cette bête grondante qu'il redoute tant. Mais moi, je le connais, c'est l'homme qui vit en fonction des autres."
("La source vive", Ayn Rand)

Je ne connais que fort peu de personnes pouvant se réclamer d'être de parfaits égoïstes tels que l'entend Ayn Rand, des êtres incapables de se soumettre à l'opinion mais qui oublieraient leur âme, oui, vous lisez bien, et leur cœur aussi, pour être en adéquation avec ce qui est, en adéquation avec ce qu'ils doivent être...Un philosophe et un écrivain.
Cela fait qu'ils sont ces hommes véritables, si rares en notre monde et si précieux.



dimanche 24 juillet 2011

De l'état de guerre, son jour a toujours été.

 "Cette demande de Salomon plut au Seigneur, qui lui dit : "Puisque c'est cela que tu as demandé... le discernement, l'art d'être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n'en a eu avant toi et que personne n'en aura après toi."(Lecture du premier livre des Rois -3,5. 7-12)




Vu le film de Romain Gavras « Notre jour viendra », l’histoire d’un délire tragique d’un jeune roux et de son « mentor », roux lui aussi, joué par Vincent Cassel.

 L’idée d’une persécution des roux est très ancienne, ce qui est intéressant dans cette histoire très bien filmée (il y a de beaux plans de paysages du Nord, d’usines désaffectées, de maisons en briques rouges) c’est le rendu imperceptible et dans le même temps flagrant ou éclatant du malaise du jeune roux, persécuté dans sa propre famille, au milieu de son club de foot, partout en fait. La scène au début du film, pendant le match de foot où le héros est complètement rejeté par les membres de sa propre équipe et même frappé par cette même équipe est révélatrice du climat horrible dans lequel vit le jeune roux.
Le héros n’a pas les mots pour exprimer l’enfer qu’il vit au milieu des « siens » et il n’a sans doute pas les capacités intellectuelles (au contraire de Cassel qui est psychiatre et qui observe le drame que vivent tous ces roux). Il exprime sa frustration en se battant, en allant jusqu’à taper sur sa mère et sa sœur et finalement il va péter un câble en se mettant à tirer avec une arbalète sur tous ceux qui se mettent en travers de sa course folle : il veut rejoindre à tout prix l’Irlande, pays dont il a recueilli un dépliant publicitaire avec une photo idyllique de rouquins qui vivent entre eux…Cassel le suit dans son délire et, de profondément dépressif, devient lui aussi hargneux, agressif, violent.

Le délire, la folie est amenée chez les roux parce qu'ils éprouvent un malaise profond, ils voient, ils vivent une réalité qui semble échapper à tous. Celle d’une volonté "ethnocidaire" à leur égard. Celle d'un rejet absolu de ce qu'ils sont tout simplement. Ils en arrivent alors à s’attaquer à tous et n'importe qui parce que tout le monde est l'Ennemi, tout le monde est dans le mensonge, il n'y a qu'eux pour distinguer et surtout supporter cette terrible réalité.  Je force à peine le trait me semble t-il, de cette rage qui les prend lorsque l'Autre les regarde avec commisération, avec étonnement, avec prudence, comme s’ils étaient fous et dangereux. Ce qu’ils peuvent devenir  et deviennent à force de persécutions et frustration, à force de victimisation réelle ou supposée.

Mais la réalité est sans doute plus complexe que cela.

Les roux paraissent les victimes au départ puisque minoritaires mais il faut bien aussi observer le mépris et la haine qu’ils portent envers ceux qui les entourent, qui ne sont pas comme eux. A un moment donné, une petite gamine rousse apparaît et observe les agissements des deux lascars, et le mépris insondable qu’elle affiche envers tous ceux qui approchent les deux héros est incroyablement révélateur. Le roux se sent différent et supérieur. Le jeune roux s’invente d’ailleurs un destin messianique, certes sans doute pour reprendre confiance en lui, mais aussi certainement parce qu’il se croit mieux que les autres. Cassel le psy. est d’une arrogance absolue dans toutes les relations qu’il côtoie. Il n’y a pas dans le film forcément un « gentil » et un « méchant » mais deux protagonistes –les roux et le reste des gens-et ils ne supportent pas de vivre ensemble. Ils ne le souhaitent absolument pas ni les uns, ni les autres. Dans le film, les roux en viennent à fuir -en Irlande, terre promise, base arrière- car ils sont acculés. Ils ne peuvent plus vivre chez eux, ils sont chassés (Le jeune roux, au début du film, fuit la maison familiale où il est honni). Et ils sont voués à la disparition par leurs ennemis. L'enjeu est vital pour les deux protagonistes.

Ce qui frappe est qu’il y a une guerre. Entre les roux et le reste du monde. Et la guerre permet à chaque haine de s’exprimer, d’un côté comme de l’autre, de perdre ou de gagner des points, du terrain, une bataille. Les roux victimes se retournent dès qu’ils en ont la possibilité contre leurs ennemis ou ceux présumés comme tels c'est-à-dire tout le monde. Avec son arbalète en main, le jeune rouquin menace sadiquement un jeune couple dans un jacuzzi avec la complicité jouissive de son mentor.
Le problème, est que cette guerre est oblitérée, niée, non avouée : personne n'en parle mais la persécution existe et elle est le fait de tous les instants, du moindre geste des uns et des autres.Dès lors, en niant la réalité de la  guerre on en vient à être stupéfait par la violence de certains comportements.C'est l'incompréhension qui prime lorsque des actes violents ou agressifs sont menés par une partie ou l'autre. L’étonnement sans borne des gens confrontés aux deux héros est risible ; la scène où les invités d’un mariage qui sortent de la messe et se font agresser par nos deux lascars qui les obligent à se rouler une pelle entre hommes est très drôle.

Cette violence ou haine qui s’exprime de façon complètement désinhibée et surtout dans une pagaille sans nom, dans une folie absolue dans le film est un excellent reflet de ce qui se passe aujourd’hui : cette violence délirante  et la stupéfaction qui en découle, sont le fruit de la négation du fait qu’il y a une guerre en cours. C’est xyr, qui, dans son excellent article Die Welle, l’explique le mieux à mon sens : " Il y aura demain des centaines, des milliers d'Anders Behring Breivik. (…) Et la guerre c'est un temps idéal pour ceux qui sont nés avec l'âme d'un  nazi, ou d'un taliban. Et même s'ils sont ultra-minoritaires, ils  subsistent un peu partout sur le continent. Sans compter ceux qui  viennent d'ailleurs et qu'on invite à entrer."

 Effectivement, la guerre larvée, souterraine, idéologique et physique est commencée depuis toujours, effectivement, « Depuis la fin de cette guerre, des gens se sont obstinés à détruire l'Europe blanche de l'intérieur. » et effectivement les signes de plus en plus visibles de cette guerre vont apparaître. Dans les deux camps. Mais ces signes ne seront pas contrôlés par le biais d’armées disciplinées, des soldats obéissants à des ordres intransigeants, de soldats bridés dans leurs instincts de violence, d'hommes véritables animés par un  vrai esprit de paix et de sagesse...Ces signes ne seront pas contenus dans le cadre de lois justes et fermes qui tiennent compte de la réalité des faits, de la nature pécheresse de l'homme, de l'agencement des nations, des différences intrinsèques entre les cultures et les civilisations.

Non, ces signes sont et seront le fruit d’un aveuglement permanent, puisqu'on nie le simple fait qu'il y ait une guerre... et que l'on prône à tout va et de façon criminelle le "vivre ensemble" impossible... Donc ces signes seront le fait de fous ou des monstres sans morale, sans raison, sans honneur, sans foi ni loi lâchés en pleine nature . Et il n'y aura aucune préparation face à ce déferlement, aucune vigilance, les innocents tomberont des deux côtés. Parfois un peu plus victimes, morts, parfois un peu moins victimes, avec un peu de chance...
« Tout va bien » ironiserait  Dantec.

jeudi 14 juillet 2011

Les guerriers.

Durtal est un jeune homme en pleine conversion spirituelle : il se décide à aller faire une retraite chez des moines trappistes. Dans la nuit, il doit se lever pour un office et il se rend à la chapelle où se réunissent les moines. Il a mal dormi, hanté par des cauchemars lui rappelant toutes ses turpitudes, sa vie passée, ses vices. Il arrive dans la chapelle et là....

"Il fit un pas, se signa et recula, car il venait de heurter un corps; il regarda à ses pieds.
Il entrait sur un champ de bataille. 
Par terre, des formes humaines étaient couchées dans des attitudes de combattants fauchés par la mitraille; les unes à plat ventre, les autres à genoux; celles-ci, affaissées les mains par terre, comme frappées dans le dos, celles-là étendues les doigts crispés sur la poitrine, celles-là encore se tenant la tête ou tendant les bras.
Et, de ce groupe d'agonisants, ne s'élevaient aucun gémissement, aucune plainte.
Durtal contemplait, stupéfié, ce massacre de moines; et il resta soudain bouche béante. Une écharpe de lumière tombait d'une lampe que le père sacristain venait de déplacer dans la rotonde et, traversant le porche, elle éclairait un moine à genoux devant l'autel voué à la Vierge.
C'était un vieillard de plus de quatre-vingts ans; il était immobile ainsi qu'une statue, les yeux fixes, penché dans un tel élan d'adoration que toutes les figures extasiées des Primitifs paraissaient, près de la sienne, efforcées et froides.
Le masque était pourtant vulgaire; le crâne ras sans couronne, hâlé par tous les soleils et par toutes les pluies, avait le ton des briques; l’œil était voilé, couvert d'une taie par l'âge; le visage plissé, ratatiné, culotté tel qu'un vieux buis, s'enfonçait dans un taillis de poils blancs et le nez un peu camus achevait de rendre singulièrement commun l'ensemble de cette face.
Et il sortait, non des yeux, non de la bouche, mais de partout et de nulle part, une sorte d'angélité qui se diffusait sur cette tête, qui enveloppait tout ce pauvre corps courbé dans un tas de loques.
Chez ce vieillard, l'âme ne se donnait même pas la peine de réformer la physionomie, de l'anoblir; elle se contentait de l'annihiler, en rayonnant, c'était, en quelque sorte, le nimbe des anciens saints ne demeurant plus autour du chef mais s'étendant sur tous ses traits, baignant, apâli,  presque invisible, tout son être.
Et il ne voyait et n'entendait rien; des moines se traînaient sur les genoux, venaient pour se réchauffer, pour s'abriter auprès de lui et il ne bougeait, muet et sourd, assez rigide pour qu'on pût le croire mort, si, par instant, la lèvre inférieure n'eût remué, soulevant dans ce mouvement sa grande barbe.
L'aube blanchit les vitres et, dans l'obscurité qui commençait à se dissiper, les autres frères apparurent à leur tour, à Durtal; tous ces blessés de l'amour divin priaient ardemment, jaillissaient hors d'eux-mêmes, sans bruit, devant l'autel. Il y en avait de tout jeunes à genoux et le buste droit, d'autres, les prunelles en extase, repliés e n arrière et assis sur leurs talons, d'autres encore faisaient le chemin de croix et souvent ils étaient posés, les uns devant les autres, face à face et ils se regardaient sans se voir, avec des yeux d'aveugles.

("En route", Huysmans)


mercredi 25 mai 2011

Je n'ai rien à perdre (ancien message du mois d'Août dernier; republication)

"Je pense que l'océan prend pour moi toute sa signification les jours de pluie, quand l'eau et le ciel sont gris. Il y a une plage en bas de la falaise et le gris des flots tranche sur l'ocre jaune du sable. Et les oiseaux blancs dans les cieux gris! Les battements de mon coeur s'accélèrent quand, ici dans ma cellule, j'évoque ce merveilleux spectacle. Mais il est triste aussi, comme le cheval avec le chapeau de paille dans le vieux film, comme King Kong qui tombe, si lentement, si doucement, si inéluctablement, et comme les mots que, maintenant, je dis à voix haute : "Seul l'oiseau moqueur siffle à l'orée du bois." Et comme le souvenir de Mary Lou, assise par terre, jambes croisées, les yeux baissés sur son livre.
Tristesse. Tristesse. Mais je vais m'emparer de cette tristesse et l'intégrer à cette existence que je suis en train de mémoriser.
Je n'ai rien à perdre."
(Walter Tevis, "L'oiseau d'Amérique")


Quelques jours avant la rentrée scolaire. J’ai attrapé une contracture au cou, en l’espace d’une minute, à force de cogiter et de stresser pour trente-six choses à la fois. Me balade avec un foulard blanc parce que les comprimés ne sont d’aucun effet si ce n’est de m’abrutir ce que je ne supporte pas. La maison ne désemplit pas, il y a des jours où je me retrouve avec douze ou quatorze enfants puis le lendemain quatre ou cinq… Hier, je raccompagne en bétaillère deux petites amies de ma fille, 13-14 ans. Je mets Dire Straits en voiture, elles m’expliquent qu’elles ne connaissent pas. Ne pas connaître Dire Straits ! C’est comme ignorer la lecture me semble t-il… Je leur passe Brothers in arms mais surtout Telegraph road que j’avais écouté et déchiffré avec une prof d’anglais, je ne sais plus en quelle classe… Je conduis lentement pour qu’elles puissent apprécier la musique jusqu’au bout. Elles me saluent poliment à la fin de la route, descendent et s’en vont. Je reprends la route au bout d’un moment, après les avoir observé s’éloigner. Je voudrais que ces instants soient goûtés, précieusement, par ces enfants. Qu’ils aient à cœur de parsemer leur existence de moments « rares » et inoubliables. « Mémoriser » dit Walter Tevis dans son roman de science-fiction, "L’oiseau d’Amérique" où les hommes, drogués, sont réduits à l’état de morts-vivants, incapables de lire et d’éprouver des émotions.
Un morceau de musique, un beau paysage peuvent parfois suffire à retourner une âme, j’en suis convaincue. Deux airs, par exemple, suffisent à me faire éprouver de puissantes émotions. L’air et les paroles de « Hold on (our love is changing) » des Crusaders * et les premières notes de Love over gold de Dire Straits .
La difficulté est d’accompagner par la suite ce premier mouvement, ce retournement… Dans Walter Tevis, Paul Bentley, le héros, apprend à lire et doit peu à peu faire face à des questionnements et à des émotions. Il réapprend donc à souffrir, physiquement et moralement. Et cet apprentissage, bien des fois, il préférerait le rejeter et retrouver sa vie d’avant, son état de zombie. Reprendre ses drogues qui le réduisaient quasiment à un état végétatif. La vraie réalité lui pèse horriblement. Devenir un homme véritable n’est pas une sinécure… Il dit à un moment : «… je vais m'emparer de cette tristesse et l'intégrer à cette existence… » et je crois que c’est exactement cela, être un homme, c’est s’emparer de nos douleurs et les intégrer à nos existences, y faire face du mieux que nous pouvons.



* Je crois que cet air  chanté par BB King, Hold on, est celui que je préfère, avec ses paroles, toutes musiques confondues.


.