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dimanche 11 septembre 2011

.....à partir des extraits du roman de McCarthy Le grand passage.

                   Petite croix réalisée sur le modèle de deux poutres du World Trade Center


Dans une église en ruine, qui menace à tout moment de s'effondrer, un vieillard vitupère contre son Dieu, n'acceptant pas les épreuves dont ce Dernier l'a gratifié (mort de sa femme et de son enfant).
Il finit par admettre que la seule chose qui lui est demandée (si tant est que Dieu demande quelque chose) c'est de rester debout dans l'épreuve, dans son combat contre Dieu. C'est tout. Pas de réponses, pas d'apaisements, pas de joies, pas d'espérance, il reste là, debout, et sa seule présence dans cette église qui menace à tout moment de s'effondrer suffit à faire de lui un témoin de la Présence Divine, un homme véritable.
C'est pas grand-chose et dans le même temps, c'est Tout.

Il y a un prêtre, lui aussi considéré comme un "hérétique" malgré sa fonction éminente. "Tous deux hérétiques jusqu'à la moelle."Ce vieillard et ce prêtre partent du même point de départ, mais le vieil homme s'avance dans les ruines de l'église, le prêtre ne s'engage pas : "Le prêtre n'avait rien engagé. Il ne prenait aucun risque. Il n'était pas sur le même terrain que le vieillard à demi fou. Pas sous la même ombre. Il avait au contraire choisi de rester en dehors du fragile édifice de sa propre église et par ce choix il enlevait à ses propres paroles tout pouvoir de témoigner."
Le vieux passe ses journées dans l'église, terrain à la fois "miné et sacré" à défier son Seigneur et son Dieu. Il sait que : " Que ce que nous recherchons c'est l'adversaire digne d'être affronté. "

De façon inattendue, dit le narrateur, ce prêtre finit par être touché, par le vieillard, comme chacun d'entre nous serons touchés, à un moment donné, par quelque chose ou quelqu'un qui sera "porteur à son insu" d'une vérité nous concernant " Puis un jour, d'un geste machinal, d'un subtil mouvement d'abandon, ils déchaînent sans le savoir un tel tumulte sur un cœur soumis que ce cœur en est à jamais changé, à jamais arraché à la route qu'il comptait suivre, pour être au contraire jeté sur une voie qui lui était jusqu'alors inconnue."
C'est un instant fatidique, absolu, et il est donné à chacun d'entre nous, il faut s'y attendre même si l'on ne peut rien contre ce mouvement qui nous arrache le cœur, qui nous jette sur une route inconnue. On peut, bien entendu, rester les bras ballants, sur ce nouveau chemin, ou bien tenter d'avancer de quelques pas, comme ce prêtre qui a peur de marcher et ce vieux qui vit sous la voûte fragile.
 Le vieil homme vitupère contre son Dieu, il dresse un catalogue précis de tout ce qui foire dans sa vie, dans la vie, etc... Et les choses qui foirent, autour de nous, les raisons de douter d'un Dieu (je ne parle même pas d'un Dieu d'amour!) sont si nombreuses qu'une vie ne suffit pas à tenir ce registre...
Peu importe tout cela, pourvu qu'il soit, ce vieil homme, là, dans cette église menaçante, minable, à moitié détruite. Car sa simple présence, vengeresse, blasphématoire ou plaintive, même si c'est pour "déposer contre Lui" suffit à rendre hommage , à rendre lumineuse la Présence Divine dans le monde : car s'il n'est pas là, voici ce qui risque d'arriver : "Et il commençait à voir en Dieu une terrible tragédie. A penser que l'existence de l'être divin était compromise par l'absence même de cette chose simple. A penser qu'il ne pouvait y avoir de témoin de Dieu." S'il n'y a pas de témoin, il n'y a plus de Dieu.
Le prêtre tente d'échapper à son combat, sa crainte est grande, il ne veut pas avancer sur ce chemin miné mais : "On ne pouvait Lui échapper ni même L'ignorer ou Le contourner et il était bien vrai que toute chose jusqu'au raisonnement de l'hérétique était en Lui contenue sinon Dieu ne serait pas Dieu du tout." et le vieillard, au moment de mourir, l'interpelle de façon foudroyante et poignante! : " C'est toi qu'il faut sauver, dit-il dans un souffle. C'est toi."
Ce qui est important de retenir c'est que, quoi qu'il arrive, quoi que l'on fasse, quoi que l'on aura fait ou fera, tous nous aurons notre Instant. Il nous sera donné, gratuitement, pour rien, simplement parce que Dieu est et que nous sommes. Simplement parce que "rien n'est réel que Sa Grâce."

Cette église en ruine peut être une préfiguration de notre Eglise en ruine. On peut vitupérer contre Elle. On peut dresser le catalogue précis de tout ce qui fait qu'elle est lamentable et digne d'être quittée avec pertes et fracas. Ce qui importe, c'est de rester debout au milieux des ruines, simplement pour témoigner de la Présence Divine dans le monde. Pourquoi? Parce que, nous savons, je sais, les hommes " savent dès le premier instant que si les hommes sans Dieu peuvent vivre assez heureux dans leur exil ceux à qui Il a parlé ne peuvent envisager la vie sans Lui mais seulement les ténèbres et le désespoir. "



"Je voudrais donc qu'en tout lieu les hommes prient en levant les mains vers le ciel, saintement, sans colère ni mauvaises intentions. "





Textes de McCarthy, sur ce blog, d'où sont tirées les citations en gras :
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/le-grand-passage-cormac-mccarthy-pas.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/le-grand-passage-suite.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2009/12/le-grand-passage-de-cormac-mccarthy.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-cormac-mccarthy-lacte.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-cormac-mccarthy-e.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-de-mccarthy-f-cest-toi.html
http://oralaboraetlege.blogspot.com/2010/01/le-grand-passage-de-mccarthy-g-un-seul.html







samedi 2 janvier 2010

Le grand passage de McCarthy, G, Conclusion de cette lecture : Un seul chemin fixé par Dieu

(...)
"Le vieillard a été enterré au cimetière de Caborca parmi ceux de son propre sang. Telles étaient les dispositions arrêtées par Dieu pour cet homme. Telle était sa colindancia, son pacte de mitoyenneté, et il en va peut-être de même pour chacun. A son dernier moment il avait dit au prêtre qu'il s'était fait une idée tout à fait fausse de Dieu mais qu'il était enfin arrivé malgré tout à une certaine compréhension de Dieu. Il voyait que les revendications qu'il adressait à Dieu étaient aussi présentes, intactes et inexprimées, dans le plus simple cœur. Sa querelle. Son discours. On les retrouvait dans la plus simple histoire. Car il est en ce monde non pas plusieurs mais un seul chemin et il n'est d'autre parcours sur le moindre de ses tronçons que le parcours fixé par Dieu et toutes les conséquences sont inscrites dans son tracé et hors de ce tracé il n'y a ni chemin ni conséquence ni rien. Il n'y en a jamais eu. Finalement, ce dont le prêtre a fini par se convaincre, c'est que la vérité nous est souvent apportée par des hommes qui en sont porteurs à leur insu. Ils portent en eux ce qui a poids et substance mais n'a pas de nom pour eux par quoi ils peuvent le désigner et l'évoquer. Ils vont et viennent ignorants de la vraie nature de leur condition, telles sont les ruses de la vérité et tels ses stratagèmes. Puis un jour, d'un geste machinal, d'un subtil mouvement d'abandon, ils déchaînent sans le savoir un tel tumulte sur un cœur soumis que ce cœur en est à jamais changé, à jamais arraché à la route qu'il comptait suivre, pour être au contraire jeté sur une voie qui lui était jusqu'alors inconnue. Cet homme neuf ne connaîtra ni l'heure de sa métamorphose ni sa source. Il n'aura lui-même rien fait pour connaître un tel bien. Mais il aura l'essentiel, vois-tu. Sans l'avoir cherché ni mérité. Il aura en sa possession cette insaisissable liberté que les hommes cherchent avec un désespoir infini.

Ce que le prêtre a fini par comprendre c'est que jamais la leçon d'une vie n'appartient à cette vie. Seul le témoin peut en prendre la mesure. Elle n'est vécue que pour l'autre. C'est pourquoi le prêtre voyait ce que l'anachroète ne pouvait voir. Que Dieu n'a pas besoin de témoin. Ni à charge ni à décharge. La vérité c'est plutôt que s'il n'y avait pas de Dieu il ne pourrait y avoir de témoin car le monde perdant toute identité seule resterait l'idée que chacun peut en avoir. Le prêtre voyait que nul d'entre les hommes n'est un élu puisqu'il n'y a pas un seul qui ne le soit. Pour Dieu tout homme est un hérétique. Le premier acte de l'hérétique c'est de désigner son frère. Pour s'en libérer. Toute parole que nous prononçons est une vanité. Chaque souffle qui ne bénit pas est un affront. Écoute-moi bien maintenant. Il y en a un autre qui entendra ce que tu n'as jamais dit. Les pierres elles-mêmes sont faites d'air. Ce qu'elles ont le pouvoir d'écraser n'a jamais vécu. Tous tant que nous sommes nous ne serons à la fin que ce que nous avons pensé de Dieu. Cela et rien d'autre. Car rien n'est réel que Sa Grâce.

Le grand passage de McCarthy, F, "C'est toi qu'il faut sauver"

"Le prêtre était extrêmement ému de ce qu'il voyait et cela l'étonnait. Il a même fini par surmonter sa peur et il s'est risqué au chevet du vieillard sous la coupole de l'église en ruine. Cela a peut-être rendu courage au vieillard. Même à cette heure tardive sans doute pensait-il que le prêtre pourrait faire s'écrouler l'édifice alors qu'il avait lui-même échoué. Mais évidemment la coupole restait suspendue au-dessus de leurs têtes et au bout d'un moment le vieillard a commencé à parler. Il prend la main du prêtre comme si c'était la main d'un ami et il parle de sa vie et de ce qu'elle a été et de ce qu'elle est devenue; Il dit au prêtre ce qu'il a appris. A la fin il dit que nul ne peut voir sa vie tant que sa vie n'est pas achevée et à ce moment-là comment réparer? Seule la Grâce de Dieu fait que nous sommes liés par ce fil de vie. Il serre la main du prêtre dans les siennes et il demande au prêtre de regarder leurs mains jointes et il dit regardez comme elles se ressemblent. La chair n'est qu'un mémento, mais elle dit la vérité. La voie de chacun est en fin de compte celle de tous. Il n'y a pas différents voyages car il n'y a pas d'hommes différents pour les entreprendre.Tous les hommes ne sont qu'un et il n'y a pas d'autre histoire à raconter. Mais le prêtre a interprété ses paroles comme une confession et quand le vieillard s'est tu il a commencé à prononcer la formule de l'absolution. Alors le vieillard saisit à mi-course le bras levé pour tracer le signe de la croix dans l'air immobile au-dessus de son lit de mort et l'arrête du regard. Il lâche l'autre main du prêtre et lève la sienne. Comme un homme qui va partir en voyage. C'est toi qu'il faut sauver, dit-il dans un souffle. C'est toi. Puis il est mort."

vendredi 1 janvier 2010

Le grand passage, Cormac McCarthy, E "toute chose jusqu'au raisonnement de l'hérétique était en Lui contenue"

(...)
Le prêtre n'est plus revenu voir le vieillard, l'histoire restait inachevée. Bien entendu le vieillard n'a nullement cessé de déambuler et de vitupérer. Il n'avait pas du tout l'intention d'oublier les injustices de sa vie passée. Les dix mille insultes. Le catalogue de maux. Il avait la mentalité de la victime, vois-tu. Il n'oubliait rien. Du prêtre, que peut-on dire? Comme il arrive à tous les prêtres son intelligence était obscurcie par l'illusion de la proximité de Dieu. Quel prêtre dénoncera son habit, fût-ce pour assurer son salut? Et pourtant le vieillard n'était pas si loin de ses pensées et un jour on est venu le chercher en lui disant que le vieillard était tombé malade. Qu'il gisait sur son grabat et ne parlait à personne. Même pas à Dieu. Le prêtre va le voir et les choses sont bien comme on lui a dit. Il s'arrête au transept et il parle au vieillard. Il lui demande si c'est vrai qu'il est malade. Le vieillard contemple les fresques décolorées. Le va-et-vient des hirondelles. Il pose les yeux sur le prêtre, des yeux hagards et vides, puis il détourne son regard. Le prêtre voyant une chance dans la faiblesse d'autrui comme il est normal chez les humains a repris là où il en était resté il y avait de cela plusieurs semaines et a commencé une homélie à l'intention du vieillard sur le thème de la bonté de la bonté de Dieu. Le vieillard se bouche les oreilles mais le prêtre s'approche. Finalement le vieillard se soulève de son grabat sur ses jambes vacillantes et commence à ramasser des cailloux parmi les décombres et à les lancer sur le prêtre et le chasse.
Le prêtre est revenu trois jours plus tard et a recommencé à parler au vieillard mais le vieillard ne l'entendait plus. La nourriture, la cruche de lait - que les gens de Caborca avaient pris l'habitude de déposer pour lui à la limite de l'ombre - rien de tout cela n'avait été touché. Dieu avait été plus rusé que lui, évidemment. Comme s'il avait pu y avoir une autre issue? Finalement tout se passait comme si Dieu avait retourné en sa faveur les prétentions hérétiques du vieillard. Le sentiment d'être un élu qui avait soutenu et tourmenté le retraité pendant toutes ces années trouvait maintenant une justification qu'il n'avait pas prévue et la vérité se révélait à son regard trouble dans toute sa terrifiante pureté. Il voyait qu'il était assurément un élu et que le Dieu de l'univers était plus terrible que ce qu'imaginent les hommes. On ne pouvait Lui échapper ni même L'ignorer ou Le contourner et il était bien vrai que toute chose jusqu'au raisonnement de l'hérétique était en Lui contenue sinon Dieu ne serait pas Dieu du tout.

Le grand passage, Cormac McCarthy, D L'acte n'est rien, le témoin tout

"Les actes trouvent leur existence dans le témoin. Sans lui qui peut en parler? Finalement on pourrait même dire que l'acte n'est rien, et le témoin tout. Le vieil homme avait sans doute compris qu'il y avait certaines contradictions dans sa position. Si les hommes n'étaient vraiment que des rebuts, comme il l'imaginait, n'aurait-il pas préféré tenir sa mission de l'Être même contre lequel était dirigé son réquisitoire? Comme cela s'est produit chez beaucoup de philosophes ce qui semblait être d'abord une objection insurmontable à ses théories en est venu peu à peu à constituer un élément essentiel et finalement la clé de voûte de son raisonnement. Il voyait l'univers s'anéantir dans la multiplicité même de ses manifestations. Seul le témoin tenait bon. Et le témoin de ce témoin. Car ce qui est profondément vrai est vrai aussi dans le cœur des hommes et nul récit ne peut en contrefaire la vérité. C'était cela son idée. Si le monde n'est qu'un récit qui d'autre que le témoin peut lui donner vie? Pourrait-il trouver ailleurs son existence? Telle était de plus en plus sa vision des choses. Et il commençait à voir en Dieu une terrible tragédie. A penser que l'existence de l'être divin était compromise par l'absence même de cette chose simple. A penser qu'il ne pouvait y avoir de témoin de Dieu. Rien qui le fît toucher à sa finitude. Rien par quoi son existence pût lui être annoncée. Rien dont il pût s'écarter en disant je suis ici et là est un autre. Où cela est je ne suis pas. Il pouvait tout créer sauf ce qui lui dirait non.
Maintenant on peut parler de folie. Maintenant on peut en parler sans risque. On peut peut-être dire que seul un dément peut déambuler de long en large et lacérer ses vêtements en se demandant si Dieu a des comptes à rendre. Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l'a sauvé non pas une mais deux fois des décombres de la terre c'est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui?

Le grand passage, de Cormac McCarthy,C L'instant.

"Voir Dieu partout c'est le voir nulle part. On vit au jour le jour, chaque jour à peu près semblable au suivant, et puis un jour arrive sans préavis où l'on rencontre un homme, ou bien où l'on voit un homme, qui nous est peut-être déjà connu et qui est un homme comme tous les autres mais qui a fait un geste, par exemple en empilant ses affaires sur l'autel d'une église, et dans ce geste nous reconnaissons ce qui est enfoui dans nos cœurs et n'est jamais perdu pour nous et ne peut jamais l'être et c'est cet instant, vois-tu. L'instant. C'est ce à quoi nous aspirons et que nous avons peur de chercher et qui seul peut nous sauver.
Voilà. Le prêtre est reparti. Il est retourné à la ville. Le vieil homme à son testament. A sa déambulation et à ses arguties. Il était devenu une sorte de légiste. Il scrutait le dossier, non pour y trouver des preuves à l'honneur et à la gloire de son Créateur mais plutôt pour instruire contre Lui.Pour déceler de minces subtilités d'une plus sombre nature. De fausses indulgences. De menues tromperies. Des manquements à des promesses ou une main trop promptement levée. Pour dresser un réquisitoire contre Lui, vois-tu. Il comprenait ce que le prêtre ne pouvait comprendre. Que ce que nous recherchons c'est l'adversaire digne d'être affronté. Car nous nous précipitons pour retomber en gesticulant parmi les diables de ficelle et de chiffon et nous voudrions avoir quelque chose de ferme en face de nous. Quelque chose qui résiste et arrête notre main. Sinon notre être même n'aurait plus de contours et nous devrions nous aussi étendre les limites de notre territoire au point de perdre toute définition. Pour être finalement engloutis par le vide que nous ne voulions pas affronter sans trouver de résistance.
L'église de Caborca restait debout comme avant. Même le prêtre pouvait constater que le misérable retraité qui bivouaquait dans les gravats serait sans doute le seul paroissien qu'elle aurait jamais. Il est parti. Il a abandonné le vieillard à sa concession sous l'ombre de cette coupole dont certains disaient qu'on la voyait gîter sous les rafales de vent. Il essayait de sourire de l'attitude du vieil homme. Que l'église reste debout ou s'écroule, quel message de Dieu cela pouvait-il apporter? Que la coupole bancale soit finalement le sanctuaire ou le sépulcre d'un vieil anachroète détraqué, que serait-ce de plus qu'un caprice du vent? Il n'y aurait rien de changé. Rien de plus de connu. A la fin tout serait comme avant."

jeudi 31 décembre 2009

Le grand passage, Cormac McCarthy; B l'église : " un terrain à la fois sacré et miné"

"Mû par on ne sait quel instinct le vieil homme restait sur un terrain à la fois sacré et miné. C'était un choix de sa part, un geste; Tout le monde reconnaissait le pouvoir de son témoignage. La force de sa conviction sautait aux yeux. dans ses paroles il n'y avait ni mesure ni modération. Dans sa nouvelle vie le libertin se montrait à visage découvert. Vois-tu? Son arrogance allait jusqu'à mettre en jeu sa vie. sur ce terrain plein de danger il s'était érigé en témoin, le seul témoin qu'il pourra jamais y avoir, et si certains voyaient dans ses yeux l'exaltation de la folie que pouvait-on chercher d'autre chez un homme qui avait provoqué le Dieu de l'univers sur un terrain choisi par ce Dieu? Car il est dans la nature même d'un tel lieu d'être toujours dangereux et provisoire. Et c'est là en vérité que devons plaider notre cause, là ou nulle part.
Et le prêtre? Un homme aux idées larges. d'esprit libéral. Un homme généreux même. Une sorte de philosophe. On pourrait dire pourtant que la voie qu'il suivait en ce monde était si large qu'il laissait à peine de trace. Il avait en lui une grande vénération pour le monde, ce prêtre. Il entendait la voix de la Divinité dans le murmure du vent, dans les arbres. Même les pierres étaient sacrées. C'étaient un homme raisonnable et il croyait qu'il y avait de l'amour dans son cœur.
Il n'y en avait pas. Et il n'est pas vrai que Dieu murmure dans les arbres. On ne peut pas se tromper sur Sa voix.Quand les hommes l'entendent ils tombent à genoux et leur âme se déchire et ils crient vers Lui et il n'y a en eux aucune crainte mais seulement cette frénésie du cœur née d'une si puissante aspiration et ils supplient que sa Présence perdure car ils savent dès le premier instant que si les hommes sans Dieu peuvent vivre assez heureux dans leur exil ceux à qui Il a parlé ne peuvent envisager la vie sans Lui mais seulement les ténèbres et le désespoir. Les arbres et les pierres n'en font pas partie. Voilà. Le prêtre avec la générosité même de son esprit était en péril mortel et ne le savait pas. Il croyait en un Dieu infini sans centre ni circonférence. Par cette absence même de forme il avait tenté de rendre Dieu gérable. C'était son acte de mitoyenneté, sa colindancia. A force de générosité il avait cédé tout le terrain. Et dans son pacte de mitoyenneté Dieu n'avait plus voix au chapitre du tout."

Le grand passage, Cormac McCarthy, A "Pas sous la même ombre"

[Le vieil homme qui a perdu femme et enfant dans un tremblement de terre s'est réfugié dans une église en ruine qui menace de s'effondrer. Il dort jour et nuit dedans : il défie son Dieu.]

"On a envoyé chercher le prêtre. Le prêtre est venu trouver notre homme et lui a parlé. Le prêtre à l'extérieur de l'église. Le paroissien solitaire à l'intérieur. Sous l'ombre de la voûte menaçante; A cet homme égaré le prêtre parle de la nature de Dieu et de l'esprit et de la volonté et du sens de la Grâce dans la vie des hommes et le vieil homme l'écoute et approuve d'un signe de tête certains arguments essentiels et quand le prêtre en a terminé le vieil homme lève bien haut son livre et se met à vitupérer le prêtre. Vous ne savez rien. Voilà ce qu'il crie. Vous ne savez rien.
Les gens avaient les yeux fixés sur le prêtre. Il se demandaient ce qu'il allait répondre. Le prêtre a longuement regardé le vieil homme puis il est reparti. La conviction qu'il y avait dans les paroles du vieil homme avait ébranlé son cœur et il réfléchissait à ces paroles et il était troublé parce que les paroles du vieil homme exprimaient évidemment des vérités. Et si le vieil homme savait cela quoi d'autre encore devait-il savoir?
Il est revenu le lendemain. Et encore le surlendemain. Des gens venaient en spectateurs. Les gens instruits de la ville; Pour entendre ce qui se disait de part et d'autre. Le vieil homme marchant de long en large sous l'ombre de la voûte. Le prêtre dehors. Le vieil homme feuilletant son livre avec une terrible dextérité. comme un changeur comptant des billets. Le prêtre donnant la réplique au nom de ces grands principes théologiques qu'il interprétait avec tant de latitude. Tous deux hérétiques jusqu'à la moelle.
Il se pencha en avant et écrasa la cigarette. Il leva un doigt. Comme pour inviter à la prudence. Le soleil était entré dans la pièce par la fenêtre donnant au sud et des chats s'étaient levés pour s'étirer, pour changer de position.
A cette différence près pourtant, dit-il. A cette différence près. Le prêtre n'avait rien engagé. Il ne prenait aucun risque. Il n'était pas sur le même terrain que le vieillard à demi fou. Pas sous la même ombre. Il avait au contraire choisi de rester en dehors du fragile édifice de sa propre église et par ce choix il enlevait à ses propres paroles tout pouvoir de témoigner.

New York, 1, Le Grand Passage.

Photo prise un soir, du Rockefeller Center, le deuxième building le plus haut à NY, après l'Empire States Building. " The Top of the Rock"

Photo prise du Ferry, sur l'Hudson


Nous sommes partis à deux samedi 26 décembre.Le voyage en avion a été un peu stressant, le personnel de ligne avait les nerfs en pelote à cause d'une tentative d'attentat dans un avion qui provenait d'Europe et se dirigeait vers Détroit. Un Nigérian a été maitrisé par un jeune Hollandais, au moment où il tentait d'allumer un engin explosif. Je suis très fière que le héros du jour soit néerlandais car j'ai moi-même du sang hollandais dans les veines et c'est toujours important de constater que ce sang n'est pas constitué que de flotte...
Au moment d'atterrir dans une purée de poix abominable, le pilote a remis les gaz, est remonté et nous a fourni une explication un peu vaseuse après cette manœuvre : nous étions, parait-il, trop près de l'avion de devant!

Je lisais Le Grand Passage, de Cormac McCarthy et j'ai bien cru que j'allais pour de bon faire ce grand passage vers l'au delà. Je réfléchissais fébrilement en moi-même : est-ce que tout était en ordre dans ma vie? Les enfants? Les derniers ont eu 6 ans, ils savent tenir un couteau et une fourchette, ils parlent, savent à peu près lire, et surtout, surtout, font leur signe de croix... Les plus grands? Ils ont acquis le réflexe inconscient de la prière quotidienne et de la messe du dimanche, quoiqu'il arrive, quoiqu'il en coûte... Leur tête n'est pas encore très pleine mais elle commence à être bien faite : ne pas se fier à la vérité toute crue, aux apparences, choisir la difficulté, toujours, tenter d'agir au mieux selon sa conscience sachant que la correspondance acte-bien n'est jamais parfaite, etc...
L'idée qui me revenait le plus, dans ces minutes un peu longues était que je serais sans doute plus efficace au ciel que sur terre, auprès de mes enfants. Je m'accrochais aux accoudoirs ou plutôt à McCarthy en songeant : ce n'est qu'un mauvais moment à passer, comme un accouchement... Après, à Dieu va!!

Dans le magnifique roman de MacCarthy, plus beau encore que la Route, d'une poésie absolue, il y a un long passage crucial, au milieu du livre où un vieillard raconte son questionnement sur le sens de sa vie, questionnement qui se présente comme un combat contre Dieu.Je lisais ce texte essentiel et me disais : si j'arrive au bout, si j'ai la clé de l'Enigme, alors, je peux mourir...
Je suis allée au bout, dans le souk de l'atterrissage, et je ne suis pas morte et j'ai encore le mystère de ma vie à percer.
"Tous autant que nous sommes nous serons à la fin que ce que nous avons pensé de Dieu. Cela et rien d'autre. Car rien n'est réel que sa Grâce."

Puisque je suis dans les considérations techniques de pilotage, il faut que je vous raconte la conduite automobile New Yorkaise. Je croyais les américains assez paisibles au volant, avec des 90km/heure sur les autoroutes.
Et bien! Le taxi à New York est un Cow Boy qui ne s'ignore pas du tout! C'est le Far West avec possibilité de doubler par la droite et la gauche, des accélérations éblouissantes et brutales dès qu'une voie se dégage (time is money!), le klaxon à gogo au moindre ralentissement. Cette ville est faite pour moi et la bétaillère! Suffirait que je lui rajoute un bon pare-choc comme il y en a partout là-bas et je serais la reine de NY! La bétaillère ne déparerait pas car toutes les voitures sont énormes, imposantes, noires. Ce sont les grosses berlines à la Jack Bauer qui prédominent et je reconnais que ça, ça me fait rêver...
L'américain au volant klaxonne beaucoup, double sec mais ne se fait pas emmerder par des péquenots : là-bas, une conduite efficace et rapide, un bon coup (automobile!) est salué par les autres. En France, vous serez poursuivi et menacé par des fous furieux pas contents de s'être faits doubler avec un peu d'audace.Le conducteur New Yorkais ne perd pas son sang-froid, contrairement à ce que l'on imagine : il cherche simplement à aller au plus vite du point A au point B, et respecte malgré tout quelques règles élémentaires : les feux et les piétons. Que demander de plus?!