samedi 31 octobre 2009

Un coeur intelligent


Mais cette relation inconcevable est là. Le livre est là, plein de son pouvoir sur les sens, sur l'âme. Le livre est là et il dit en chuchotant où l'on obtient du plaisir de la vie et comment le plaisir s'évapore, comment l'on obtient la domination des hommes et comment l'on doit supporter l'heure de la mort; Le livre est là et, avec lui, la quintessence de la sagesse et la quintessence de la séduction. Il est posé là et il se tait et parle et il est d'autant plus équivoque, plus dangereux et mystérieux que tout est plus équivoque, plus puissant et plus mystérieux dans ce temps inconcevable audelà de toute mesure, dans ce temps poétique, au sens le plus élevé."
(Hugo van Hofmmansthal, Lettre de Lord Chandos et autres textes)

J'étais ces jours-ci en Bretagne,au bord de l'eau. Mes parents y ont une petite maison, sans prétention mais bien retapée, qui me permet des vacances à moindre frais avec ma horde, dès que je peux m'y rendre. J'aime y aller l'automne et l'hiver - en gros : lorsqu'on n'est pas astreint à des séances-plages que je n'apprécie guère- et là, D. avait du travail qui nécessitait un peu de solitude et de calme, aussi je suis partie seule avec ma bétaillère et mes petits loups. Au programme : farniente, pizzas à gogo, balades et...lectures. La réalité du programme : galops incessants derrière la horde infatigable, nuits de folie avec ... moufflets malades, pizzas à gogo et...lectures.

Je pars souvent avec quelques lectures choisies minutieusement : la dernière fois, c'était avec Gadenne, les Hauts-Quartiers. Cette fois-ci, le choix a été plus difficile : j'étais trop fatiguée pour une lecture grave, un Bernanos subtil (j'avais pris l'Imposture, déjà lu en diagonale, autant dire : pas lu), alors, je me suis rebattue sur des livres trouvés sur place et sur un petit roman emporté : Mon chien Stupide, de John Fante. C'est un écrivain américain, je n'en sais pas plus. Sans doute direz-vous un écrivain de deuxième choix ou d'importance très secondaire? (par rapport à un Faulkner ou un McCarthy).
Ce petit livre est un bijou de "comique déchirant" dirait Finkielkraut. J'ai acheté sur place "Un cœur intelligent" et je conseille vivement la lecture de ce beau livre : il y raconte ses lectures préférées et surtout en quoi elles l'ont marqué; il y a donc entre autres, un chapitre consacré aux Carnets du sous-sol de Dostoïevski et un autre dédié à l'analyse de Lord Jim, de Conrad, enfin un un texte sur Henry James, "Washington Square", qui est une pure merveille; il y a surtout, surtout cette magnifique définition de la littérature que je donne immédiatement : "On n'a pas besoin de la littérature pour apprendre à lire. On a besoin de la littérature pour soustraire le monde réel aux lectures sommaires, que celles-ci soient le fait du sentimentalisme facile ou de l'intelligence implacable. La lecture nous apprend à nous défier des théorèmes de l'entendement et à substituer au règne des antinomies celui de la nuance."
Il faut dire que le titre"Un cœur intelligent" me plaisait déjà particulièrement, un bel idéal pour une éducation de petits sauvages qui m'entourent (une confidence : je suis parfois surprise par tous ces enfants que j'ai eus, je me réveille le matin en disant : à qui sont-ils ?!), alors, vite, j'ai trouvé le livre. J'aime la figure de Finkielkraut qui a toujours mis la vérité au-dessus de tout, au-dessus de lui-même. Il peut se tromper, certes, dans diverses analyses, mais il avance, inébranlable, dans ce souci incessant de vérité. C'est ce témoignage là qui me fascine chez ce penseur. C'est un lecteur qui "assume" les livres.
Oui, une littérature qui ne prononce qu'un seul fait universel : tout n'est pas blanc ou noir, mais plus complexe qu'il n'y parait, la réalité possède de multiples chemins d'approche et aucun de ces chemins ne mène complètement à cette même réalité, en définitive l'homme est véritablement un processus en acte mais jamais actualisé totalement. La vérité dérange, elle mène l'homme dans des chemins de traverse qu'il n'aime pas employer à priori. Dans la nouvelle de Henry James, décryptée par Finkielkraut, on se rend compte qu'un père, qui fait apparemment tout pour le bonheur de sa fille, en réalité ne l'aime pas et pis, la méprise profondément! ... "Henry James a écrit l'extraordinaire roman des désillusions perdues." conclut Finkielkraut.

La littérature ne servirait-elle qu'à cela? Signifier l'improbable réalité? Nous avertir : "attention! La réalité est autre?

Je viens de commencer Le maître du Haut Château, de K. Dick et je n'ai pas résisté à la tentation de lire les dernières lignes. Une chose étonnante,un des héros dans le livre, l'écrivain, Abendsen, qui a écrit une fiction, "La Sauterelle pèse lourd", comprend à la fin que sa fiction est la réalité. Lui-même ne s'en doutait pas, ne voulait pas le croire... Toujours Finkielkraut, magnifique et génial : "Le roman n'est pas une modalité parmi d'autres de la fable, il est la fable qui ne joue pas le jeu et qui, pour le dire avec les mots de Milan Kundera, déchire "le rideau magique tissé de légendes" suspendu devant le monde."

Une dernière question cependant m'obsède : pourquoi ce pouvoir donné à la littérature? Comment un livre, des livres peuvent-ils avoir cette puissance : nous montrer - au mieux - une réalité plus vraie ou plus haute, dirait Restif? Dantec, en évoquant le suicide d'un écrivain, Nelly Arcan retranscrit ce qu'elle disait : "Quand j'écris, je suis dans un état de grande neutralité. Je ne suis pas affectée par ce que j'écris. Je suis facilement affectée par la vie, les choses qui m'arrivent, mais dans l'écriture, il y a une grande distance qui s'installe. Je travaille énormément le rythme, les phrases, pour que le tout soit fluide. Je veux d'abord servir le sens du texte, et non pas une vérité qui serait personnelle."Autrement dit, explique Dantec : "La littérature est un lointain reflet de cette étincelle paradoxale ; écrire ne consiste pas à exprimer quelque chose venant de soi, mais à imprimer sur ce soi tout ce que le Cosmos est en mesure d'offrir et d'inventer à chaque instant."

L'écrivain, transmetteur de ce qui est...

Autre question : à quoi sert-il de connaître cette réalité plus vraie et plus haute? Ne sommes-nous pas bien plus heureux dans un aveuglement béat? Pourquoi mener les hommes en pleine tempête avec les livres?

Le lecteur, récepteur de ce qui est...

Finkielkraut, dans l'analyse de "La tache" de Philip Roth retranscrit ce passage du livre : "Toute cette préparation à l'école, toutes les lectures qu'on leur avait faites, des rayonnages entiers d'encyclopédies, les révisions avant les interrogations écrites, les dialogues, le soir, au dîner, la sensibilisation sans fin, par Iris et par lui, à la nature multiforme de la vie; le passage au crible du langage".
Oui, il n'est pas aisé de contempler la vérité en face, d'être un bon lecteur, de passer au crible le langage... Finkielkraut est cet homme, ce cœur intelligent et je voudrais que mes enfants deviennent des cœurs intelligents.

La prochaine fois : lecture de : Mon chien Stupide. Vous n'y couperez pas.

vendredi 23 octobre 2009

Une lettre

Avant même de révéler son secret, cette lettre en proclamait l'importance par de somptueux feuillets de papier glacé, par un calligraphie harmonieuse aux pleins et aux déliés soignés. Au premier coup d'oeil, on y devinait l'aboutissement de bon nombre de brouillons incohérents. Le Prince n'y était pas appelé "Tonton", nom qui lui était devenu cher; le sagace garibaldien avait employé la formule : "Très cher oncle Fabrice", qui possédait de multiples mérites : celui d'éloigner tout soupçon de plaisanterie dès le pronaos du temple, celui de faire comprendre à première vue l'importance de ce qui allait suivre, celui de permettre que l'on montrât la lettre à n'importe qui. Enfin un tel exorde semblait se rattacher à d'antiques traditions païennes, qui attribuaient le pouvoir d'un lien incantatoire au nom qu'on invoquait avec précision.
Le "très cher oncle Fabrice" était donc informé que son "très affectionné et dévoué neveu" était depuis trois mois la proie du plus violent amour; que ni "les risques de la guerre" (lisez : les promenades dans le parc Caserte) ni"les distractions sans nombre d'une grande ville" (lisez : les charmes de la danseuse Schwarzwald) n'avaient pu un seul instant éloigner de son esprit et de son coeur l'image de Mlle Angélique Sedara (ici, une longue profusion d'adjectifs exaltait la beauté, la grâce, la vertu, l'intelligence de la jeune fille aimée). A travers d'éblouissantes arabesques d'encre et de sentiments, il était exposé comment Tancrède lui-même, conscient de sa propre indignité, avait essayé d'étouffer son ardeur ("Bien longues et bien vaines furent les heures durant lesquelles, au milieu du vacarme de Naples et partageant l'austérité de mes compagnons d'armes, j'ai cherché à réprimer mes sentiments"). Mais l'amour maintenant l'emportait sur la retenue, et Tancrède priait son oncle bien-aimé de vouloir, en son nom, demander la main de Mlle Angélique à "son estimable père". "Tu sais, oncle, que je ne peux offrir à l'objet de ma flamme que mon amour, mon nom et mon épée." Après cette noble phrase, qui montrait bien que l'on était en pleine période romantique, Tancrède s'abandonnait à de longues considérations sur l'opportunité, mieux : sur la nécessité, d'unions entre les familles comme celle des Falconeri et celle des Sedara (il allait même jusqu'à écrire quelque part, hardiment, "la maison Sedara"); on devait les encourager pour l'apport de son sang nouveau qu'elles transmettaient aux vieilles souches, et parce qu'elles concouraient à niveler les classes sociales, ce qui était présentement l'un des buts du mouvement politique italien. Ce fut la seule partie de la lettre que don Fabrice lût avec plaisir, non seulement parce qu'elle confirmait ses prévisions et lui conférait les lauriers du prophètes, mais aussi (il serait méchant de dire "surtout") parce que le style, débordant de sous-entendus ironiques, évoquait comme par magie le visage de son neveu, la gaîté nasale de sa voix, ses yeux d'où jaillissait une malice azurée, ses petits ricanements courtois. Quand il s'aperçut que ce morceau jacobin tenait sur une seule feuille, si bien que l'on pouvait facilement faire lire le reste de la lettre en soustrayant le chapitre révolutionnaire, l'admiration du Prince pour le tact de Tancrède ne connut plus de bornes.
(Le Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa)

mercredi 21 octobre 2009

Où va le monde?! Je vous demande.

A 7 heures, ce matin, Basile :

"- Maman, maman!!!
-Mmm...?
- Ma voiture télécommandée veut pas tourner DROIT!!"

samedi 17 octobre 2009

Savoir de Guerre, de Christophe van Rossom.



J'ai reçu ce bouquin ce matin. Cette bombe. Un colis extrêmement dangereux. Le postier l'a trimbalé sans réaliser le danger. Mais moi, j'ai l'habitude de recevoir des colis spéciaux.
Un beau livre, fin comme une lame, le dernier bijou de mon arsenal!
Ma nouvelle Bible, le guide de ma survie.
Un seul truc me turlupine : je n'arrive plus à savoir par qui et pourquoi j'ai acheté ce bouquin. Asensio? Nicolas sur Ilys? Qui m'a parlé de ce livre??
Allez, je suis bon prince, je vous donne un passage, histoire que vous teniez le coup, ces jours-ci, dans tous vos combats.

La lecture

Je manifeste couché, un livre à la main.

Ma réprobation est quasi universelle.

Une seule lecture a plus de poids que des milliers de cris. La lecture est aujourd'hui l'acte subversif par excellence. Elle arrache l'homme à ses rythmes professionnels, sociaux, affectifs; elle le rend improductif, immobile et muet; elle agite sa pensée, la remue en profondeur, biaise ses habitudes, lui rend odieux les meuglements du troupeau.

Non, décidément, claironner contre, médiatiquement, n'a rien d'un acte de révolte.

Celui qui a dit que les méditatifs formaient de mauvais soldats s'est lourdement trompé.



jeudi 15 octobre 2009

Solitude : "à présent, l'idée, la certitude de son impuissance était devenue le centre éblouissant de sa joie"

"Est-il possible d'édifier une existence autour du feu de quelques livres? La réponse est : oui, sans conteste. l'erreur serait de croire qu'il s'agit d'une erreur."
(Savoir de Guerre, de Christophe van Rossom)


(dans La joie, Georges Bernanos)

"L'idée de cette solitude sans recours, éternelle, à peine eût-elle osé la concevoir, brisa d'un coup toute résistance, l'acheva. Elle leva les yeux vers le Christ pendu au mur un regard avide, et sans pouvoir se détourner plus longtemps de la source ineffable dont la soif la dévorait, elle glissa sur les genoux, se jeta dans la prière, les lèvres serrées, les yeux clos, comme on tombe, ou comme on meurt.

Jusqu'alors, elle n'était jamais entrée dans le monde étrange où elle avait seule accès que par une pente insensible : cette fois, elle s'y sentit couler à pic. Littéralement, elle crut entendre se refermer sur elle une eau profonde, et aussitôt, en effet, son corps défaillit sous un poids immense, accru sans cesse et dont l'irrésistible poussée chassait la vie dans ses veines. Ce fut comme un arrachement de l'être, si brutal, si douloureux, que l'âme violentée n'y put répondre que par un horrible silence... Et presque dans la même incalculable fraction de temps, la Lumière jaillit de toutes parts, recouvrit tout.
- Qu'ai-je donc cherché? se dit Mlle de Clergerie. Où étais-je? (Elle croyait reconnaître un à un chaque objet familier, il semblait qu'elle pût désormais les envelopper et les étreindre de ce regard intérieur qui baignait dans un autre jour.) Etait-il donc si difficile de me remettre entre Ses mains? M'y voici.

Car à présent, l'idée, la certitude de son impuissance était devenue le centre éblouissant de sa joie, le noyau de l'astre en flammes. C'était par cette impuissance même qu'elle se sentait unie au Maître encore invisible, c'était cette part humiliée de son âme qui plongeait dans le gouffre de suavité.Lentement, avec des soins infinis, elle achevait de consommer amoureusement cette lumière éparse; elle en concentrait le faisceau en un seul point de son être, comme si elle eût espéré faire ainsi sauter un dernier obstacle et se perdre en Dieu par cette brèche. Encore un court moment, le flot fut étale. Puis la vague flamboyante commença de baisser doucement, insidieusement, jetant çà et là son écume.La douleur venait de reparaître, ainsi que la dent noire d'un récif entre deux colonnes d'embrun, mais dépouillée de tout autre sentiment, réduite à l'essentiel, lisse et nue, en effet, comme une roche usée par le flot. A ce signe, Mlle de Clergerie reconnut que la dernière étape était franchie, son humble sacrifice reçu, et que les angoisses des dernières heures, les doutes et jusqu'à ses remords venaient de s'abîmer dans la prodigieuse compassion de Dieu."



mercredi 14 octobre 2009

Un romancier écrit et ne renonce jamais.

Il faut parler, à propos des romans les plus aboutis de McCarthy (dont incontestablement, le très violent Méridien de sang est l'épure) d'un véritablement élargissement, la prose magnifique du romancier américain devenant grosse d'un mystère qui la dépasse mais devant lequel elle ne désespère point. On dirait que Céline, de rage, détruit ce qu'il ne peut ou veut comprendre. McCarthy ne se couche pas ni ne cille devant le sombre spectacle de l'horreur. Il paraît même ne lui adresser aucun reproche.. Il endure.Il se tient debout devant elle et consigne minutieusement chaque élément de la scène, cadavres en putréfaction, bagarres inouïes, cannibalisme, tueries abominables, lâchetés insignes, sabbats autour des feux sorciers. Contrairement à nos bavards romanciers se gargarisent d'un paganisme approximatif coupé à l'eau plate d'un catéchisme de Procure, qui chiquent puis recrachent, à la demande des pions aisément choqués, un Christ verdâtre qui n'a plus qu'une fort lointaine parenté avec celui des Évangiles et ressemblerait plutôt à la pâte molle d'une sucrerie gluante sucée par un Lautréamont en culottes courtes, McCarthy ne s'embarrasse pas de méandreuses circonlocutions prétendant épuiser l'indicible ou son contraire, l'ineffable.McCarthy écrit comme Goya peint : en voyant, et ce don de première vue si je puis dire ne fait jamais l'impasse de la réalité, aussi laide ou horrible soit-elle, qui se tient sous le regard.
C'est pourtant cette farouche volonté de ne pas détourner le regard dégouté vers le ciel qui constitue comme espèce de don de voyance, pour le coup une seconde vue. Un romancier écrit et ne renonce jamais.Un faux romancier, un romancier raté comme l'a été Maurice Blanchot, écrit pour dire qu'il ne peut pas écrire ou bavarde, comme Louis-René des Forêts, pour affirmer que l'essence du langage est de toute façon un impondérable qu'aucun discours ne pourra définir.McCarthy, lui, écrit et, en écrivant, ne renonce pas.En écrivant, il affirme que la littérature est cette écriture prodigieuse qui rarement s'embarrassera de considération fort savantes sur sa propre irréalité. McCarthy écrit comme Goya peint et, peignant, pose incontestablement que la vérité de la peinture ne saurait souffrir aucun discours second. Il est comme Goya griffonnant sans relâche ce qu'il voit et, plus encore, ce qu'il a vu, l'horreur à venir, l'horreur présente et passée (multipliant les masques comme le diable des Veilles de Bonaventura, l'horreur n'a pourtant qu'un seul visage que nul n'a vu) à quelque pas des charniers et des atrocités de la guerre.Notre romancier soulignons-le, pérore toutefois beaucoup moins que Goya affichant lourdement, dans l'une de ses plus célèbres gravures, son lumineux (et nigaud) credo révolutionnaire : "El sueno de la razon produce monstruos", pieuse bêtise reprise par toutes les comptines maçonniques puisque nous savons que c'est au contraire le plein jour de la Raison qui enfante les monstres les plus innommables. Ce qui fait de Cormac McCarthy l'un des écrivains les plus secs, je veux dire avare de mots qu'il m'a été donné de lire.Dans cette sécheresse germent des mondes.
(La littérature à contre-nuit, Juan Asensio)

Démons et merveilles de Lovecraft

"Mon Dieu, il me semble pourtant qu'il n'y a pas de mensonges plus redoutables que ceux-là qu'on commet contre soi-même?" (La joie, de G. Bernanos)

"Elle laissa couler entre ses paupières, vers sa petite-fille, un regard indéfinissable, à la fois anxieux et rusé :
-Qu'est-ce que tu veux que je te donne? Il y a bien la parure d'émeraudes, qui vient de ta tante Adoline... A quoi ça sert, tu ne pourrais pas la porter... Choisis plutôt du solide.
- Bah! fit Chantal, ne cherchez pas... Je sais ce que je m'en vais vous demander... Vous pourrez dormir après, dormir sur vos deux oreilles, dormir comme vous n'avez jamais dormi.
La folle ouvrit tout à fait les yeux.
-Donnez-moi vos clefs, mama, vos chères clefs.
- Mes clefs!
- Mais oui, vos clefs.
Ce sont vos clefs qui vous empêchent de dormir. Chacune d'elles est un petit démon, et chacun de ces petits démons est, à lui seul, plus lourd qu'une montagne. Avec un poids pareil, ma pauvre mama, quand les anges s'y mettraient tous à la fois, ils n'arriveraient pas à vous traîner jusqu'en paradis.
(La joie, Georges Bernanos)



Oui, effrayant ce texte d'Alibekov.http://bouteillealamer.wordpress.com/2009/10/13/presage/

J'ai lu il y a quelque temps Démons et merveilles de Lovecraft. Bien évidemment c'était à une période où mon mari était absent , j'étais dans une bicoque en Bretagne avec quelques petits et planquée sous ma couette je lisais donc ce petit bouquin.
La première nouvelle m'a fichue bien la trouille comme il faut et j'ai eu l'impression d'entendre mon cher et tendre avec ce passage : "Je regrette, dit-il, d'avoir à vous demander de rester à la surface mais ce serait un crime que de permettre à quelqu'un ayant vos nerfs fragiles de descendre là.(...) Je ne veux nullement vous offenser et le Ciel sait combien je suis heureux de vous avoir avec moi, mais le sens de ma propre responsabilité m'interdit d'entraîner dans cet enfer, vers une mort probable ou probable folie, un paquet de nerfs de votre espèce."

Eh bien, il pourrait me dire de nouveau ce type de commentaire, le cher homme, en m'expliquant qu'il y a certaines réalités qu'une femme, à fortiori une crevette, se doit d'ignorer..Ne pas lire les rêves d'Alibekov, par exemple, ajoutera t-il en me lançant un regard en coin.
Ah! lui répondrais-je, la curiosité est décidément un vilain défaut de crevette...
Il soupirera, il rira un peu à moitié et me dira : je serai là lors des mauvais rêves...

Mais alors je lèverai la tête et lui dirai : cher ami, il ne s'agit plus de rêves, mais de ce que je vois au quotidien.
Ce sont nos enfants que je vois pourrir,et mourir, c'est moi qui m'enfonce, et tous autour de moi.
La clé des rêves a disparu. Et le monstre est remonté à la surface.

Alors, à ce stade, j'ai un autre ami qui connait son Léon Bloy comme le fond de ses poches.Il m'a écrit récemment : Bloy, voulait "soulever les dessous du langage."
Pour avoir moi-même lu un peu Bloy, je peux comprendre cette curieuse expression et savoir qu'il a réussi d'une certaine façon son pari.Toute la question est de savoir si l'on a le courage une fois la dalle soulevée, de s'enfoncer dans le gouffre.

Dans la même nouvelle de Lovecraft que je citai plus haut, les deux aventuriers soulèvent une dalle dans un cimetière glauquissime pour y traquer la chose.
"La dalle une fois enlevée, une sombre ouverture se révéla d'où s'échappèrent des gaz et des miasmes si nauséabonds que, saisis d'horreur, nous bondîmes en arrière. Au bout d'un moment, trouvant les exhalaisons plus supportables, nous approchâmes à nouveau de cette sorte de bouche d'ombre.Nos lanternes découvrirent le sommet d'une volée de marches de pierre sur lesquelles, de l'intérieur de la terre, chutait goutte à goutte une odieuse liqueur."
Ceci fait bien entendu penser à la description du mort-vivant chez Alibekov :
"J’avais envie de fuir, mais à mesure de cette liquéfaction figurant la mise à mort d’un cafard anéanti par les mortelles exhalaisons d’un neurotoxique, des schémas didactiques monochromes issus du monde scientifique s’affichaient devant moi.

Fuir??? "Barrez-vous! Pour l'amour de Dieu, replacez la dalle et barrez-vous, Carter!"
Fuir??? "Réveillez-vous Alibekov!!"
Fuir??? " Pour aller où chère amie, avec nos enfants?"

Fuir???"Il faut accepter, messieurs dames que certaines personnes refusent de changer, ne le veulent pas et souhaitent délibérément, en toute connaissance de cause être des monstres." a dit une maman d'une petite fille victime du prédateur Pierre Bodein, lors d'un colloque sur la justice.

Il faut regarder la réalité en face.Il faut cesser de fuir et ramasser la clé des rêves.La retrouver et ouvrir le coffre de nos démons et merveilles.


vendredi 9 octobre 2009

Poubelles.

Je ne sais pas si, comme le pense Léon Bloy, il faut chercher le Christ dans les ordures.
Mais il y a une chose dont je suis sûre : les plus belles ordures sont catholiques.

mardi 6 octobre 2009

Mon Dieu, tu me retires de l'abîme

Cantique (Jonas 2, 2, 4, 5, 8)

Dans ma détresse, je crie
vers le Seigneur,
et Lui me répond;
du ventre des enfers, j'appelle :
tu écoutes ma voix.

Tu m'as jeté au plus profond du coeur des mers,
et le flot m'a cerné;
tes ondes et tes vagues ensemble
ont passé sur moi.

Et j'ai dit : me voici rejeté
de devant tes yeux :
pourrai-je revoir encore
ton temple saint?

Quand mon âme en moi défaillait,
je me souvins du Seigneur;
et ma prière parvint jusqu'à toi
dans ton temple saint.

Pas de haut-de-coeur.

"On était peut-être en train de glisser dans une société de cauchemar. Peut-être. En tout cas, Fénimore savait que ça ne déclencherait pas ce haut-le-cœur de catastrophe qui monte à lire un roman d'anticipation. Le mal ne surgit pas comme un lapin hors du chapeau. On ne sombre pas dans l'erreur, on y glisse sans s'en rendre compte.Trompeurs sont les avertissements et trompeuses les colères. Une justice et une société meurent toujours de ce qui se tait. Un totalitarisme réussi, c'est comme un crime parfait. On ne sait même pas qu'il a eu lieu."
(Match aller, de Julien Capron)

vendredi 2 octobre 2009

L'idée parfaite, c'est de rester en mouvement


Eisenhower au soldat Oyler, de Wellington, dans le Kansas :

"Tu sais, Oyler, les Allemands nous mènent une vie d'enfer depuis cinq ans et c'est l'heure de leur rendre la monnaie de leur pièce."
A la question de savoir s'il avait peur, Oyler reconnut qu'effectivement il n'était pas rassuré. "Eh bien, tu serais idiot de ne pas avoir peur. Mais je vais te donner un truc : surtout, reste toujours en mouvement. Si tu t'arrêtes, si tu te mets à penser, tu te laisses distraire. Tu perds ta concentration. Tu es fichu. L'idée, l'idée parfaite, c'est de rester en mouvement."
(Dans D-Day et la bataille de Normandie, d'Antony Beevor)

Mon Nom est en lui

vendredi 02 octobre 2009

Mémoire des Saints anges gardiens


Saint(s) du jour : Les Sts Anges Gardiens



Livre de l'Exode 23,20-23.

« Je vais envoyer un ange devant toi pour te garder en chemin et te faire parvenir au lieu que je t'ai préparé. Respecte sa présence, écoute sa voix. Ne lui résiste pas : il ne te pardonnerait pas ta révolte, car mon Nom est en lui. Mais si tu lui obéis parfaitement, si tu fais tout ce que je dirai, je serai l'ennemi de tes ennemis, je poursuivrai tes persécuteurs. Mon ange marchera devant toi. »